Zone Plan Nord

Verdir les centrales thermiques

Le territoire du Plan Nord représente 1,2 million de kilomètres carrés au nord du 49e parallèle, un potentiel immense que le gouvernement du Québec souhaite développer de manière durable. Cela implique la croissance de l’économie, la collaboration avec les communautés et la protection de l’environnement. Bien que l’industrie minière soit au cœur du projet, les secteurs de l’énergie et des forêts sont aussi en pleine ébullition. Deuxième volet de quatre

Plusieurs communautés isolées du territoire du Plan Nord, où la puissance des barrages hydroélectriques ne peut être acheminée, dépendent encore des centrales au diesel pour produire leur électricité. Grâce à Hydro-Québec et aux efforts locaux, une transition énergétique est en marche.

À Quaqtaq, village inuit au croisement du détroit d’Hudson et de la baie d’Ungava, 80 panneaux photovoltaïques ont été installés à l’automne 2017 par la société d’État. Celle-ci veut maintenant essayer une version adaptée au climat froid de la batterie ESSTALION, afin d’emmagasiner l’énergie dans les périodes plus productives pour la redistribuer lorsque la demande des consommateurs est plus forte. Déjà testée à Montréal, elle le sera pour la première fois au Nunavik dans les prochaines semaines.

Huit autres centrales thermiques du Nord québécois sont ciblées pour des projets dans les prochaines années, qui seront menés par la nouvelle corporation inuite Tarquti Energy. Pour voir le jour, les alternatives énergétiques doivent être acceptées socialement, ce qui inclut la conservation des emplois, être fiables sur le plan technique, être meilleures pour l’environnement et être moins ou également dispendieuses. La production d’électricité des réseaux autonomes a coûté environ 200 M$, l’année dernière, mais elle est essentielle pour être certain de garder les habitants au chaud.

Pour optimiser le tout, les batteries sont la clé, selon le directeur des réseaux autonomes chez Hydro-Québec, Richard Lagrange. Elles prennent ici la forme de grands conteneurs capables de stocker des centaines de mégawattheures.

« C’est un défi technique de faire cohabiter deux sources d’énergie, comme le solaire et le diesel. Elles utilisent des technologies différentes, expose M. Lagrange. Il faut donc un logiciel spécial. On rêve d’un système prédictif, qui n’existe pas encore sur le marché. On travaille à développer un système intelligent qui, à partir de données sur l’ensoleillement, la force des vents ou la consommation par exemple, serait capable d’arrêter la production des centrales pour qu’on utilise juste celle des panneaux solaires ou des éoliennes. »

L’objectif est donc de privilégier les énergies renouvelables au moment où elles sont le plus efficaces. « Je dis à mes troupes pour les encourager que le but, c’est que les centrales ne fonctionnent jamais », s’enthousiasme le directeur.

La solution éolienne

Selon les recherches internes d’Hydro-Québec, l’éolien est la meilleure source d’énergie pour répondre à toutes les exigences sur le territoire nordique, où les vents sont forts et presque toujours présents. La mine de nickel Raglan de Glencore, à l’extrême nord de la province, a installé en 2014 une éolienne de 122 mètres en 72 heures, et compte en construire une deuxième. Un important défi, avec les rafales et le pergélisol, mais qui permet d’économiser un million de litres de diesel.

« Nous sommes en communication constante avec Raglan afin de pouvoir reproduire les conditions gagnantes et éviter les embûches pour nos projets éoliens », confie Richard Lagrange.

Sur la Côte-Nord

En plus des 15 centrales thermiques au Nunavik, on en compte quatre sur la Basse-Côte-Nord. De ce côté, le gaz naturel liquéfié (GNL) est favorisé. Un appel de projets sera lancé cette année par la Société du Plan Nord et le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles. Les compagnies ArcelorMittal et Stornoway sont intéressées par le GNL.

Zone Plan Nord

La forêt boréale, une «mine d'or»

Huiles essentielles à base de branches d’épinette, champignons aux propriétés pharmaceutiques et poudres de bleuets nutraceutiques : les ressources de la forêt boréale peuvent surprendre et offrir des opportunités variées pour le développement de produits forestiers autres que le bois.

Ceux-ci sont perçus comme une source de diversification de l’économie sur le territoire du Plan Nord, pour qu’elle soit moins sensible aux aléas du marché minier. La production de bois reste majeure, avec une possibilité forestière annuelle de 11,8 millions de mètres cubes et des activités qui soutiennent près 12 500 emplois.

« Les produits forestiers non ligneux représentent une mine d’or, c’est un secteur de plus en plus en expansion », affirme la directrice générale Marie-Ève Gosselin, de l’organisme à but non lucratif FaunENord à Chibougamau.

Polypores médicaux

Fondé en 2004 pour sensibiliser les citoyens de la région à la conservation de l’environnement, FaunENord a étendu ses activités aux services-conseils, à l’écotourisme et à la mise en marché de produits du Nord-du-Québec, comme des champignons et des tisanes. En partenariat avec le Laboratoire d’analyse et de séparation des essences végétales de l’Université du Québec à Chicoutimi, une étude a été menée sur des polypores, des champignons qu’on retrouve sur les arbres. Le Fonds d’initiatives du Plan Nord (FIPN) y a consacré plus de 95 000 $.

« Certains polypores ont des propriétés anti-inflammatoires, antioxydantes et anticancéreuses. Les résultats sont très prometteurs », avance Mme Gosselin.

Arômes forestiers

Dans la région d’Eeyou Itschee Baie-James, BoréA Canada suit les compagnies forestières pour récupérer les résidus des coupes, comme les branches d’épinette noire ou l’écorce de sapin baumier, afin de produire des huiles essentielles dans ses installations de Chapais. Une autre usine devrait ouvrir à Saint-Félicien cette année.

« On fait des huiles essentielles depuis des centaines d’années, mais le défi est de rendre le procédé plus rentable et sécuritaire », indique le président de BoréA, Jean-Claude Villeneuve. La jeune entreprise réduit ses émissions de carbone en utilisant la vapeur résiduelle de l’usine voisine, ce qui représente 60 % moins de CO2 que la méthode traditionnelle, selon M. Villeneuve. BoréA a reçu 200 000 $ du FIPN pour augmenter sa production.

Bleuet nordique

Sur la Côte-Nord, Phytimpact vise grand en voulant lancer prochainement sur deux continents une poudre de bleuets séchés aux effets nutraceutiques, c’est-à-dire qui peuvent entraîner des bienfaits pour l’organisme.

« On travaille pour obtenir un brevet. Nous n’avons pas découvert de nouvelles molécules dans le bleuet du 50e parallèle, mais il y a certaines particularités très intéressantes », décrit le président de Phytimpact, Laurent Morin. L’entreprise a profité de 82 000 $ du FIPN. Des tests cliniques chez l’humain devraient débuter l’an prochain pour évaluer ses effets sur le désordre métabolique.

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Recherche en exploration minière

Pour exploiter un gisement, il faut d’abord le trouver, mais le sous-sol ne révèle pas facilement ses secrets. Le chercheur Silvain Rafini, de l’Université du Québec à Chicoutimi, étudie une méthode basée sur les minéraux présents dans l’eau souterraine, et qui pourrait bien se répandre bientôt dans l’industrie.

Le scientifique est affilié au Consortium de recherche en exploration minérale (CONSOREM), qui a reçu 94 000 $ du Fonds d’initiatives du Plan Nord pour cette étude sur l’hydrogéochimie souterraine. Le principe est de prélever l’eau, qui circule dans les fractures des massifs rocheux et qu’on croise lors des forages d’exploration, et de l’analyser pour détecter des minéraux.

« Ce sont des seuils de concentration très faibles, mais on peut penser que si l’eau contient du zinc, c’est qu’elle a circulé près d’un gisement de zinc relativement près », explique le coordonnateur du CONSOREM Réal Daigneault.

Dans les derniers mois, M. Rafini a collaboré avec des compagnies minières aux alentours de Matagami pour utiliser leurs forages d’exploration, des puits d’environ cinq centimètres de diamètre et de près d’un kilomètre de profondeur. Lorsqu’un capteur de température perçoit une fluctuation, c’est qu’un filet d’eau a été rencontré.

« L’hydrogéochimie souterraine est un outil de plus pour les entreprises en dernier recours, qu’il faut encore perfectionner. C’est assez avant-gardiste, mais ça deviendra bientôt une procédure de routine, croit M. Daigneault. Dans les profondeurs, nous sommes souvent aveugles, mais l’eau peut nous apporter un peu de lumière. » 

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Les parts du PIB

Même si le secteur de la foresterie se développe, il reste encore mineur en comparaison avec l’industrie minière. Voici les données les plus récentes de l’Institut de la statistique du Québec, en 2015, concernant la proportion du produit intérieur brut (PIB) des deux régions principalement incluses dans le Plan Nord.

Extraction minière, exploitation en carrière et extraction de pétrole de gaz : 37,3 % pour le Nord-du-Québec et 20,7 % pour la Côte-Nord.

Foresterie et exploitation forestière (excluant les produits destinés à l’alimentation) : 1,5 % pour le Nord-du-Québec et 0,3 % pour la Côte-Nord. 

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Étudier les effets du navettage aéroporté

Bien connus des travailleurs qui s’exilent au nord pour quelques semaines, le navettage aéroporté et ses impacts sont encore peu étudiés. Le Regroupement des femmes de la Côte-Nord a reçu 88 050 $ du Fonds d’initiatives du Plan Nord pour se pencher sur la question, et prépare son rapport pour l’automne prochain.

On compte une quarantaine d’aéroports sur le territoire nordique québécois. La plupart des localités sont plus accessibles par les airs que par les routes, si elles existent. Le gouvernement québécois a d’ailleurs prévu plus de 250 M$, dans son dernier budget, pour améliorer les chemins multiressources construits par les compagnies et prolonger la route 138 dans les prochaines années.

On appelle « fly in fly out » le modèle des entreprises où les employés travaillent en continu quelques semaines, puis retournent à la maison quelque temps.

« Pour les conjointes des travailleurs, c’est devenu une culture, un mode de vie ! On a fait des groupes de discussions dans cinq communautés de la Côte-Nord et on veut partager des données avec l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Par exemple, les grands chantiers ont des impacts positifs sur l’économie, mais ils entraînent aussi des impacts sociaux négatifs sur les femmes », explique la coordonnatrice du regroupement, Sylvie Ostigny.

Le rapport proposera des mesures pour améliorer ces conditions.

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Le Plan Nord en bref

La Société du Plan Nord a été créée par une loi adoptée par l’Assemblée nationale en 2015, pour relancer le projet initié par le gouvernement libéral de Jean Charest en 2011. Elle fait le lien entre les ministères, les entreprises, les communautés et les divers organismes pour le développement des initiatives.

Le Fonds du Plan Nord a aussi été mis en place, avec un budget de 356,7 millions $ pour 2015-2020. Le territoire inclut le nord du Lac-Saint-Jean, la Côte-Nord, Eeyou Istchee Baie-James et le Nunavik, ce qui englobe 32 localités non autochtones en plus des nations innue, naskapie, crie et inuite. Une assemblée de partenaires réunit plusieurs intervenants de tous les milieux concernés. 

En plus des transports et de la recherche scientifique, le rayonnement à l’international et les télécommunications font partie des conditions ciblées pour la réussite du Plan Nord. Parmi les projets d’ici 2020, on compte faire les études de faisabilité des réseaux de fibre optique et satellitaire, ou encore poursuivre leur implantation, au Nunavik, dans la Baie-James et dans la région de Schefferville. On souhaite aussi améliorer le réseau Internet haute vitesse de la Basse-Côte-Nord. 

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Le plan scientifique en appui

« Notre raison d’être est d’apporter un soutien scientifique au Plan Nord. L’ambition peut paraître utopique, mais l’objectif est de faire de ce projet un exemple mondial de développement durable. »

Directeur de la science et de l’innovation de l’Institut nordique du Québec (INQ), Louis Fortier résume ainsi la vision de ce projet annoncé en 2014. Une aide financière du gouvernement fédéral permettrait enfin de construire le bâtiment pour accueillir les chercheurs sur les terrains de l’Université Laval, mais ceux-ci y œuvrent déjà.

L’Université McGill et l’Institut national de la recherche scientifique sont également au cœur de l’INQ. « Toutes les universités québécoises sont invitées à collaborer », ajoute M. Fortier. Autant des spécialistes des sciences naturelles et du génie que des sciences sociales et de la santé se coordonnent pour mieux comprendre le Nord, du 49e parallèle à l’Arctique canadien.

« On veut garder le leadership important que le Québec a acquis en recherche nordique, indique le professeur en océanographie. Avec le réseau pancanadien ArcticNet, on s’est rendu compte que les questions scientifiques dans le Nord, comme les changements climatiques, font appel à plusieurs domaines. Plus on se coordonne, plus c’est facile d’accomplir des choses là-bas avec l’industrie et les communautés. Il faut conserver une intersectorialité. »

Les axes d’étude de l’INQ sont les sociétés et les cultures, la santé, le fonctionnement des écosystèmes et la protection de l’environnement, les ressources naturelles, ainsi que les infrastructures et les technologies. Le développement durable guide le tout, avec ses volets économique, social et environnemental.

Un consortium

« Le rêve serait de créer un consortium de recherche et d’innovation nordique du Québec, où les industries pourraient nous poser des questions précises. Les compagnies ont certaines obligations, comme l’analyse des impacts pour leur projet, mais nous pouvons aller encore plus loin », songe Louis Fortier.

Grâce à la Société du Plan Nord, les communications avec les communautés autochtones et les divers partenaires sont déjà bien établies.

« C’est important de comprendre leurs besoins, ils peuvent parfois surprendre, avoue le directeur de l’INQ. Par exemple, quand on a questionné les femmes inuites au Nunavik, elles étaient intéressées par le futur sort des baies. Que vont devenir ces petits fruits alors que la toundra se transformera en taïga en raison des changements climatiques ? On n’aurait pas pensé d’examiner la situation sous cet angle spécifique. »

Chaires variées

Trois chaires de recherche ont été créées à la suite de la naissance de l’INQ. Elles portent sur le développement durable, sur la conservation de la faune et la sécurité alimentaire traditionnelle, par exemple quant à la vulnérabilité face aux maladies transmises par les animaux, et sur le potentiel géothermique.

Il peut sembler paradoxal d’utiliser la chaleur du sol dans un climat froid, admet Louis Fortier. « À une certaine profondeur, la nature géologique du sous-sol a plus d’importance que les températures atmosphériques. Ce qui est bien, c’est qu’il y a des mines abandonnées sur le territoire du Plan Nord, avec déjà des puits creusés qui représentent des sources de chaleur intéressantes. »

Selon l’INQ, 215 professeurs de ses trois institutions fondatrices se concentrent sur les enjeux nordiques.

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Un carrefour logistique des transports

Le territoire du Plan Nord représente 1,2 million km2 au nord du 49e parallèle, un potentiel immense que le gouvernement du Québec souhaite développer de manière durable. Cela implique une croissance économique, une collaboration avec les communautés et une protection de l’environnement. Pour y parvenir, il faut d’abord avoir accès à ces vastes espaces et améliorer les connaissances à leur sujet. Premier volet de quatre.

« Seul, on va plus vite, ensemble on va plus loin », dit l’adage. Il décrit bien la mission de la Société ferroviaire et portuaire (SFP) de Pointe-Noire, à Sept-Îles, qui donne accès à ses installations aux entreprises qui en ont besoin même si elles sont en concurrence. Jusqu’à 10 millions de tonnes de minerai pourraient transiter par son quai multiusager cette année.

Lors de la faillite de Cliff Natural Resources, le gouvernement provincial a pu racheter ses terrains stratégiquement situés et créer la SFP Pointe-Noire, au coût de 120 millions $. La Société du Plan Nord était d’abord l’unique commanditaire, mais des partenaires privés se sont ajoutés. Un plan d’investissement de 280 millions $ sur plusieurs années est prévu pour améliorer les installations.

Les mines Tata Steel et Minerai de fer Québec, aux environs de Fermont, utilisent la voie ferrée de la SFP Pointe-Noire pour transporter leurs convois, puis les entreposent dans une cour en attendant de pouvoir charger les navires au quai multiusager. Tacora Resources, qui a racheté la mine Scully au Labrador, et Mine Arnaud inc., qui veut extraire de l’apatite, sont en pourparlers pour faire de même.

« Plus on offre des services à des entreprises, plus les installations sont rentables. Le gouvernement a vu là un investissement à long terme pour stimuler l’économie de la Côte-Nord, mais aussi de tout le Québec », affirme la responsable des communications de la société, Émilie Paquet.

Car si le quai était la propriété d’une compagnie privée, on verrait mal pourquoi elle le partagerait avec un concurrent. « C’est là qu’on devient pertinent, assure Mme Paquet. Nous devenons un carrefour logistique pour régler les défis de cohabitation. C’est ce qui a permis par exemple de relancer la mine du lac Bloom avec un prix du fer à 68 $ la tonne, alors qu’il a déjà été à 200 $. »

Depuis que les premiers convois de ce projet ont commencé en mars, il y a de l’activité 24 heures sur 24 sur le site. La centaine d’employés mis à pied par Cliff ont pu être rengagés. « On assiste à la renaissance de Sept-Îles », croit Émilie Paquet.

La SFP Pointe-Noire vise à servir des entreprises de différents secteurs, qui doivent exporter ou importer des produits, afin de moins dépendre des aléas du marché. Elle a aussi lancé un appel d’offres et est en discussion pour redémarrer l’usine de bouletage, une part de ses actifs.