Une semaine à l’ombre pour Le Soleil

Un an à peine que je venais d’être embauché au Soleil, à la section des faits divers. En 1990, dans la foulée de la publication d’un article controversé sur la drogue circulant au pénitencier de Donnacona, la direction du journal s’enquiert de la possibilité d’aller voir de quoi il en retourne à l’intérieur des murs. Contre toute attente, le Service correctionnel canadien accepte, sous de strictes conditions.

C’est ainsi que j’ai passé une semaine au pen. Une première au pays pour un journaliste.

Il était impossible pour moi de jouer la comédie pour me glisser dans la population carcérale. Un quidam ne peut pas s’inventer un crime comme ça. Il risque de finir amoché dans l’armoire à balais. Aussi, les détenus ont-ils été mis au courant de ma véritable identité.

Le contrat avec le Service correctionnel canadien comportait une trentaine de clauses. Les avocats du journal et les assureurs y ont mis leur œil de lynx. «Si tu es pris en otage, on va négocier comme si tu étais un de nos employés», me lance le directeur du pen. Nom d’une Bobinette, dans quoi m’étais-je lancé ?

Une fois à l’intérieur, vêtu d’un pantalon de jogging et d’un t-shirt, je me sens observé comme si j’étais une bête de cirque. Tout le monde s’est passé le mot sur ma présence entre les murs. «J’espère que t’écriras pas qu’on a toute icitte, qu’on vit dans un Club Med», me lance un détenu.

Pendant sept jours d’un magnifique printemps, je suis resté enfermé 24 heures sur 24, à faire le tour du propriétaire, sous surveillance, en essayant de me faire le plus discret possible. Au gymnase, dans la cour, aux cuisines, à la chapelle, à l’infirmerie, à la bibliothèque. J’avais insisté pour suivre le même horaire qu’un détenu, mais la direction m’avait exempté, on l’en remercie, des travaux manuels quotidiens (non, je n’ai pas vu personne coudre des bobettes comme les femmes d’Unité 9).

Une semaine au PEN a été publiée en mai 1990 dans Le Soleil. Voici comment se présentait une partie du troisième volet de cette série d’articles, le 30 mai 1990.

De fil en aiguille, les langues se sont déliées. Dans le temps de le dire, plusieurs détenus sont venus me conter leur histoire. Dans la cour, pendant les repas, le soir dans la salle commune, c’était un feu roulant de confidences, souvent hallucinantes. Mais allez départager le vrai du faux, le détenu sincère du fabulateur.

Beaucoup de gars croyaient que je pouvais leur servir d’intermédiaire afin de bénéficier d’un allègement de peine. Ils étaient nombreux à clamer leur innocence. «Écris-le que c’est pas moi qui l’a tué. Mon avocat, c’est un çi et un ça.» Ben oui, chose et mon père c’est Jacques Mesrine... 

Le soir venu, à 22h, quand la porte de ma cellule se refermait, le silence tombait comme une tonne de briques. Tu te sens vraiment seul au monde. Avec «la seule personne à qui tu ne peux pas mentir» m’avait dit un détenu. 

Mon séjour à Donnacona avait (heureusement) duré qu’une semaine, mais il m’a paru une éternité tellement le confinement et les restrictions finissent par peser.

À mon arrivée, Criminal Mind, de Gowan, et Les portes du pénitencier, de Johnny Halliday, me tournaient en boucle dans la tête.

À la fin, c’était Ma liberté de Moustaki.