La courte rencontre entre Richard Nixon et Michèle LaFerrière

Richard et moi

«Richard Nixon a été aperçu dans le train entre Montréal et Québec. Il loge au Château Frontenac. Va essayer de lui parler.» Mon rédacteur en chef aurait-il oublié que mon «beat», c’est les incendies, la tôle froissée et les bandits ?

Interviewer Richard Nixon? Ce soir? Lui parler de quoi? Pis, le Watergate? La guerre du Vietnam, ça devait vous stresser? Pas de Google à consulter, en 1990. Pas de cellulaire pour demander conseil à un collègue avant de sauter dans un taxi. 

Découragement. Excitation. Rêve. Le rêve américain, oui, celui de devenir la Walter Kronkite de Québec, la petite journaliste qui obtiendrait une entrevue exclusive avec le 37e président des États-Unis. 

OK. Me voici au Château, devant la porte intérieure du restaurant Le Champlain. Je le repère aussitôt, de dos, en train de manger avec trois hommes, ses gardes du corps, de toute évidence. 

«Bonsoir, je suis journaliste au Soleil et j’aimerais poser quelques questions à M. Nixon.» Sans surprise, le maître d’hôtel refuse. Mais... 

Usant le tapis entre l’entrée principale du Champlain et un banc du corridor principal, je mesure le sens de l’expression «faire le pied de grue». Ma proie républicaine est à 50 mètres. S’il fallait qu’elle file par l’autre porte, au fond du resto! 

Le stress s’amplifie avec l’irruption du photographe Patrice Laroche. Il trimballe un attirail de soir de guerre, ainsi que le message implicite de mon patron: ma fille, on a tué la une de demain pour Richard Nixon. 

C’est vendredi soir, les gens ordinaires soupent et relaxent en buvant du vin. Moi, je piste un président américain et je n’ai encore aucune question à lui poser. 

Deux heures s’écoulent. Je ne cligne pas des yeux. Il fait froid en octobre. Il n’y a que Patrice et moi dans l’allée du Château. On ne parle pas. Je réfléchis. En état d’hypervigilance, on attend. Il ne se passe rien. Mais... 

Soudain, du mouvement. Le maître d’hôtel. Son regard balaie le corridor. Il me trouve, me fixe, puis tourne les talons. Une communication silencieuse de deux secondes. 

«Viens-t’en Patrice, il va sortir.» Le temps de nous ruer vers le resto, Richard Nixon se tient devant nous comme une apparition, souriant. Ça dure moins d’une minute. Des banalités. Un beau souvenir de la ville qu’il avait visitée avec sa femme 45 ans auparavant. L’envie d’y revenir, de prendre le funiculaire. 

Les gardes du corps nous repoussent aimablement. Le président serre quelques mains. L’ascenseur arrive. Ils disparaissent. On n’abordera ni le Watergate ni le Vietnam. 

Il a été mon plus célèbre interviewé. Mais cette entrevue fut ma plus courte à vie: une question. Nixon est mort quatre ans plus tard, à 81 ans. Et moi, je me pavane encore avec cette photo.

Richard Nixon se tient devant nous comme une apparition, souriant. Ça dure moins d’une minute.