Mort de René Lévesque: refaire le journal en dernière heure !

C’était un dimanche soir tranquille à la rédaction du Soleil. Jusqu’à ce que la journaliste Isabelle Jinchereau sorte en courant de son bureau, émue. «René Lévesque est mort», lance-telle aux collègues du pupitre.

C’était le 1er novembre 1987. Il était environ 22h45, l’heure de tombée étant minuit. Le journal du lendemain était presque prêt à partir aux presses, avec une manchette rapportant un record de plaintes liées à la loi 101. 

La première réaction? Celle de l’éditeur Jacques Samson. «Si c’est une blague, c’est pas drôle!» 

Mais nous comprenions bien que ce n’était pas une blague. Autour du pupitre, il y eut un lourd et long silence. 

René Lévesque, 65 ans, était mort après un malaise cardiaque survenu chez lui, à l’Île-des-Sœurs. Les détails, nous ne les connaissions pas encore. Nos émotions étaient mélangées: incrédulité et tristesse. Mais l’heure n’était pas à s’apitoyer ou à discuter de l’homme. Il y avait un journal à repenser, en moins d’une heure. 

Tuer la Une, bien avant «Scoop»

Les réflexes du pupitre dans ces situations : surveiller frénétiquement le fil de presse dans l’attente d’un premier texte. Puis, choisir les photos. Le briefing s’est fait en vitesse. Les collègues tenaient au cliché du photographe André Pichette, pris le jour de sa démission en 1985. Du haut d’un arbre, Pichette avait réussi à croquer le premier ministre chez lui, en train de boire son café matinal. 

Le 21 juin 1985, douze heures avant de démissionner, René Lévesque sirote un café dans la cour arrière de son appartement, au 91 bis rue D'Auteuil, à Québec. Une photo célèbre publiée dans Le Soleil.

Du haut de mes cinq mois d’expérience au pupitre du Soleil, j’observe, fébrile, la machine se mettre en place. Je reçois du chef de pupitre, Denis Angers, la mission de refaire la page 3 en utilisant les textes qui étaient à la Une l’instant d’avant. Et de faire ça vite.

Lui, de son côté, doit refaire la Une. Il a déjà téléphoné aux presses pour augmenter le tirage. Son titre sera simplement «Mort subite de René Lévesque». Et la citation «Je n’ai jamais été aussi fier» coiffait une photo de son élection en 1976.

Une collègue est chargée de la mosaïque de photos dans la page 2. Simple à dire, mais à l’époque, une recherche de photos signifiait de fouiller dans une pile d’enveloppes...

Les pages ont été refaites en moins d’une heure, dans le plus grand silence. Il y avait le texte sur le décès de Lévesque, complété par sa biographie. Un deuxième papier exprimait la tristesse de l’entourage politique de Lévesque. Chapeau aux collègues de La Presse canadienne. La suite appartenait alors aux typographes, qui ont sûrement connu une fin de soirée trépidante eux aussi. 

Quant à moi, je venais de vivre ma première – et grisante – montée d’adrénaline de «deadline». J’avais compris ce que c’est que de faire un journal.

Jacques Samson est descendu aux presses chercher une copie du journal. En voyant la manchette, nous avons brusquement compris que René Lévesque était mort.

Dès 17 h, la foule se rassemblait devant le parlement de Québec pour rendre hommage à René Lévesque. À 21 h, on évaluait à 3500 le nombre de personnes attendant
silencieusement de pouvoir pénétrer à l’intérieur du parlement.