Le grand Yves Montand. Il n’avait pas aimé une question trop personnelle d'un autre journaliste sur sa relation avec Marilyn Monroe.

Le plus beau métier du monde

Il y en a qui pratique le plus vieux métier du monde, moi c’est le plus beau métier du monde qui a habité 44 ans de ma vie, dont un peu plus d’une quarantaine au Soleil. Et, même à la retraite, je suis encore habité profondément par ce métier à qui j’ai tout donné et, surtout, qui m’a tellement apporté.

Et comme on le dit dans le jargon de la presse, «on sort le gars du journalisme, mais on ne sort pas le journaliste du gars.» Journaliste un jour, journaliste toujours. 

Ce métier m’a permis de vivre de grands bonheurs et de grandes émotions, parfois même teintés d’humour et de cocasseries. 

Pendant mes 10 années comme chef de pupitre, j’ai vécu de grandes tragédies, des drames humains qui vous marquent pour la vie. Voici quelques exemples sur lesquels je n’élaborerai pas, d’autres confrères y toucheront peut-être: la tuerie de Polytechnique, la tragédie des Éboulements – dont la couverture a valu au Soleil le Grand prix du journalisme canadien – , le tremblement de terre de San Francisco, la crise du verglas, le déluge au Saguenay et j’en oublie quelques-uns. 

Une grande partie de ma carrière a été consacrée d’abord, brièvement comme chroniqueur radio-télé, et surtout chroniqueur de spectacles. Ça été une des plus belles périodes de ma vie, essoufflante, épuisante, mais combien enrichissante au contact de tous ces créateurs. 

Les journées de travail étaient folles, souvent une entrevue le matin, une autre l’après-midi et enfin la couverture d’un spectacle en soirée. Le Festival d’été de Québec fait partie de mes plus précieux souvenirs. C’était dix jours de pur bonheur chaque année. On retrouvait sur chacune des scènes des artistes de tous les coins du globe qui venaient tâter le public de Québec pour ensuite mieux revenir quelques mois pour une tournée de la province. 

Bécaud, Leclerc et les autres 

Lors d’une entrevue avec Gilbert Bécaud à huit heures le matin dans un hôtel de Sainte-Foy, d’entrée de jeux Monsieur 100 000 volts me dit: «vous savez, c’est encore la nuit.» Ce même Bécaud, un soir après son spectacle dans sa loge, me reçoit en bobettes et me raconte, sans plus de détails que le lendemain il serait à New York. Un de ses musiciens m’a raconté plus tard qu’il se rendait au chevet de son fils Pilou à qui on devait enlever une tumeur au cerveau. J’avais promis de ne rien publier. 

Gilbert Bécaud lors d’un passage à Québec en 1993. On le voit en compagnie du légendaire Gérard Thibault, fondateur du cabaret Chez Gérard.

Il y a eu cette entrevue avec Édith Butler, c’était en compagnie d’un autre journaliste qui n’arrêtait pas de lui poser des questions insignifiantes comme sa couleur préférée, son signe du zodiaque et j’en passe. Parfois le petit Jésus est bon: l’autre journaliste avait un besoin urgent de se rendre aux toilettes. Alors, on en a profité, Édith et moi, pour se faufiler à l’extérieur du restaurant et là j’ai réussi une entrevue plus sérieuse. 

Enfin, mon rapport avec Félix Leclerc, le prophète de notre chanson. J’avais un accès privilégié à M. Leclerc. J’avais ses coordonnées à la maison, mais je n’en ai jamais abusées. Quand j’avais des choses à lui demander, je téléphonais à son secrétaire, Pierre Jobin, je lui disais que j’avais quelques questions à poser à Félix. Quelques temps plus tard, Pierre me rappelait et me disait: «Félix attend ton appel, tel jour, telle heure». Je pourrais vous en raconter des lignes et des lignes, mais je retiens plutôt une petite anecdote qui me fait encore rigoler aujourd’hui. 

Yves Montand était en ville et il accordait comme on dit dans notre jargon, un «scrum» à la presse artistique. On avait été prévenu, ça ne durerait que 30 minutes, pas une seconde de plus. Aux Arts et spectacles, j’avais succédé à mon confrère Louis Guy Lemieux qui vient me voir à mon bureau pour me demander s’il pouvait venir avec moi à la conférence de presse. «Je n’ai jamais rencontré Montand et j’aimerais tellement ça et je te jure que je serai de la plus grande discrétion». Pour moi, ça ne posait pas de problème! 

Si ma mémoire est fidèle, ça se passait au Concorde. Les journalistes sont tous là et, à l’heure pile, Montand fait son entrée. Tout le monde se bouscule pour l’encercler et moi, je me retrouve à genoux à ses pieds. 

La première question le frappe de plein front, un journaliste de la radio de Québec lui parle de sa relation avec Marilyn Monroe. Visiblement, la vedette française est profondément irritée par ce rappel de son passé. Son ton est sec et il n’y a pas de place pour enchaîner sur le sujet. 

Moi, je suis toujours à genoux devant la star. Je lève les yeux, nos regards se croisent et je lui dis: «Monsieur Montand, vous avez quitté la chanson française pour faire du cinéma et, 20 ans plus tard, dans quel état l’avez-vous retrouvée?» 

Montand s’est accroché à ça comme la misère sur le pauvre monde et le «scrum» s’est presque terminé en dialogue entre lui et moi. Je dis bien presque, parce qu’à la 29e minute, mon ami Louis Guy n’en pouvant plus, se manifeste. Il lève la main, Montand lui fait signe et Louis Guy s’élance: «Monsieur Trenet…» Il ne s’est pas passé une seconde, Montand était sorti de la salle. 

Un privilège 

Pour moi, ça été un privilège d’être les yeux et les oreilles de milliers de lecteurs pour qu’ils accèdent souvent à l’inaccessible. Mais il y a une chose qui est importante quand on fait ce métier, c’est un métier d’humilité. On n’est jamais plus grand que le média qui nous embauche. Moi, ça été Le Soleil, ce précieux outil d’information qui vit depuis 123 ans et qui doit continuer à vivre. Vous savez, l’information régionale, c’est la survie d’un peuple. 

Si Le Soleil mourait, il y a une partie importante de moi-même qui mourrait aussi.