Clotaire Rapaille s'est livré à notre photographe au Château Frontenac avant l'ultime entrevue qu'il a accordé à Pierre-André Normandin.

La chute de Clotaire Rapaille

Il avait été engagé comme le «king du marketing». Il s’est révélé le roi du n’importe quoi. En 2010, Clotaire Rapaille devait refaire l’image de la ville de Québec. Au final, c’est la sienne que l’aventure chez nous a démolie.

Farfelue : pas d’autres mots pour qualifier la bio que le Français s’était inventée pour nourrir sa réputation. Un travail de pro, qui a confondu tout le monde, jusqu’à ce qu’un journaliste du Soleil décide de faire quelques vérifications supplémentaires… 

En surface, difficile de blâmer les clients du gourou. Le parcours en imposait. Il avait travaillé avec de grandes marques mondiales. Un de ses bouquins était devenu une référence en publicité. Il avait même conseillé le président Pompidou! 

Sauf que… 

Cette biographie, reprise dans tous les portraits publiés au fil du temps, est un festival de l’approximation et de l’omission volontaire. 

Rapaille n’a que lui-même à blâmer pour sa chute. La suspicion a commencé par la faute qu’il a commise en conférence de presse dans la capitale. Questionné sur son premier contact avec le Québec, il a évoqué son enfance bercée par les chansons de Félix Leclerc que lui chantait sa mère pendant la Seconde Guerre mondiale. 

Belle histoire, à un détail près: Félix n’a commencé à enregistrer qu’en… 1950! 

Infoman souligne l’«erreur» dans un reportage qui soulève une autre contradiction de Rapaille sur le Débarquement en Normandie… Québec défend son expert, plaidant la mémoire défaillante. «Ça n’enlève rien à la crédibilité de la personne», assure-t-on. 

Une source contacte alors Pierre-André Normandin au Soleil et l’invite à vérifier une autre prétention de Rapaille, soit que son livre La communication créatrice est une référence publicitaire en France… Vérification faite: les directeurs des écoles de pub interrogés ignoraient l’existence de la plaquette de 111 pages ! En fait, Pierre-André a trouvé trace du bouquin dans une seule bibliothèque en France, à Nice… 

Pendant 10 jours, le journaliste se met à vérifier tous les détails de la bio. C’est ainsi qu’il découvre que, selon le contexte, il ne revendique pas le même doctorat (anthropologie médicale ou psychologie sociale). Il découvre aussi que Rapaille n’a pas travaillé à refaire l’image de villes comme Dubaï, Singapour ou Venise. Pire: comment peut-il déclarer avoir travaillé pour le gouvernement français de Pompidou alors que ce dernier est décédé en 1974, et que sa compagnie a été créée en… 1976. 

Rapaille est à Québec quand les contradictions s’accumulent. Pierre-André décroche une entrevue au Château Frontenac où il loge, juste avant son départ vers l’aéroport. Extrait du texte: 

Clotaire Rapaille a accepté de répondre pendant près d’une heure aux questions du Soleil sans jamais s’offusquer des contradictions soulevées. «Je suis très surpris que vous ayez pu trouver ces bouquins et fait tout ce travail », a-t-il simplement laissé tomber à quelques reprises durant la rencontre. 

Le résultat de l’enquête a fait la Une du samedi 27 mars 2010 et devient vite une nouvelle nationale. Régis Labeaume n’a plus le choix: il annonce la résiliation de son contrat le lundi suivant. 

Le magazine parisien L’Obs résume l’affaire quelques jours plus tard: «Clotaire Rapaille: la chute d’un bullshitter français en Amérique».