Battre la rouille

Il y a des sujets importants qui dorment dans des tiroirs, d’autres que l’on voit tous les jours sans y prêter attention. Le pont de Québec, emblème de la capitale nationale, entrait dans les deux catégories avant que Le Soleil ne lui consacre les manchettes qu’il mérite.

C’était en 2013. Le Soleil ramenait à l’avant-plan médiatique une étude dans laquelle des ingénieurs spécialisés de Delcan concluaient que le pont rouillé était en bonne condition générale, mais n’allait «pas le demeurer si aucune action n’est prise pour arrêter la détérioration constatée». La même firme de génie-conseil avait recommandé un nouveau pont Champlain pour Montréal: il a été inauguré cet été. 

Les pinceaux ne sont pas sortis à Québec mais, à tout le moins, les citoyens gardent l’œil ouvert et n’ont de cesse de réclamer la restauration du vieux pont, lien inter-rives essentiel et chef-d’œuvre architectural reconnu dans le monde entier. 

Depuis six ans, Le Soleil a battu la cadence dans ce dossier. Il a suivi le procès civil — perdu — du gouvernement fédéral contre le CN, propriétaire du pont de Québec, pour la dernière peinture inachevée. Il a exposé les dessous de l’entente pour l’utilisation et l’entretien du tablier par le gouvernement du Québec. 

Il y a eu les évaluations des coûts de peinture: 200 millions $ d’abord, puis le choc d’une facture potentielle de 400 millions $ révélée et confirmée dans ces pages. 

Tout ça n’est pas le fruit du hasard, mais d’intenses recherches dans des rapports techniques, de patientes discussions avec des intervenants de l’ombre et surtout d’une confiance bâtie article après article. Lecteurs, rappelez-vous qu’il y a du temps derrière les grands dossiers même s’ils se dévorent rapidement. Impossible de faire abstraction de la promesse électorale du Parti libéral du Canada qui, à l’automne 2015, promettait de «prendre ses responsabilités» et de trouver une solution avant… le 30 juin 2016. Le Soleil et plusieurs autres médias l’ont rappelé régulièrement depuis. 

Et rebelote à la veille de la campagne électorale en cours: le gouvernement de Justin Trudeau vient tout juste de nommer un négociateur spécial, le respecté Yvon Charest, ancien président d’IA Groupe financier, pour résoudre l’impasse. Ce dernier a de nouvelles cartes en main: le fédéral est prêt à racheter le vieux pont, sinon à forcer une nouvelle peinture par une loi. Ce n’est pas rien. 

Sans l’étincelle du Soleil, la pression constante exercée par les journalistes, toutes enseignes confondues, et l’attention des citoyens, le pont de Québec serait condamné aux vieux habits dans lesquels il a tristement fêté son 100e anniversaire. Mais d’autres reportages sont à venir et, qui sait, la rouille n’aura peut-être pas le dernier mot.