L’usine Anacolor à Cap-Rouge. C’est un citoyen qui a alerté Le Soleil sur la situation. Ce dossier vient de connaître son aboutissement.

Anacolor ou l’anguille sous roche

«Ça n’est pas normal, ça. Il y a un grave problème, c’est scandaleux. Et on nous sert toujours les mêmes discours rassurants, mais il n’y a rien qui se fait !»

En ce qui me concerne, l’histoire d’Anacolor, cette usine de peinture située juste sous le tracel de Cap-Rouge, a commencé comme bien d’autres. Un citoyen me contacte pour m’alerter sur une situation. Je fais des vérifications. Parfois (assez souvent, même), il s’avère simplement que le citoyen n’avait pas toutes les informations en main, soit parce qu’il n’a pas eu le temps d’en chercher plus, soit parce que les autorités ne les livrent que par bribes — ce qui finit souvent par se retourner contre elles, mais c’est une autre question.

Or parfois, la proverbiale « anguille sous roche » existe bel et bien. L’usine d’Anacolor était active à Cap-Rouge depuis une quarantaine d’années mais, en 2012, elle avait beaucoup augmenté sa production. Tout le voisinage avait alors commencé à sentir régulièrement des odeurs de peinture, parfois très fortes. En 2013, à la suite de plaintes, la compagnie avait fait des travaux sur ses cheminées et accepté de changer certains des produits qu’elle utilise. Le ministère de l’Environnement avait alors considéré le dossier comme réglé.

Mais, en 2016, un citoyen qui envoyait sa fille à l’école Marguerite-d’Youville, juste à côté, m’a dit que les odeurs persistaient encore. J’ai alors demandé à l’Environnement de m’envoyer une copie de toutes les plaintes reçues au cours des dernières années et d’éventuelles correspondances avec la Santé publique à ce propos. Résultats : pour environ la première moitié de 2016, pas moins de 36 plaintes pour odeur avaient été logées. Sans compter des dizaines d’autres dans les trois années précédentes, alors que le problème était théoriquement « réglé » !

Pour m’assurer que ce ne sont pas toujours les mêmes quelques personnes qui se plaignent pour une chose qui ne dérange qu’elles, j’appelle des citoyens qui vivent autour de l’usine, au hasard. Même constat : certains ne trouvent pas les odeurs incommodantes, mais plusieurs autres me sortent des « ça pue » et des « des fois, ça me donne mal à la tête ».

Sans compter que la Santé publique commençait elle aussi à s’inquiéter et qu’elle l’avait signifié à l’Environnement dans une lettre, en 2015. Alors on publie : Le Soleil a sorti cette histoire le 5 juin 2016.

Peu de temps après, je mets la main sur un autre document de la Santé publique, datant de mars 2016, dans lequel une médecin confirme que le problème est réel : les concentrations de solvants dans le quartier ne sont pas toxiques, mais elles sont suffisantes pour engendrer des symptômes comme des nausées et des maux de tête.

Tous les citoyens du secteur à qui j’ai parlé m’ont dit la même chose : ces articles ont vraiment contribué à faire bouger les choses. À partir du moment où l’affaire est atterrie dans la sphère publique, tous les intervenants ont soudainement montré plus d’écoute et l’inertie a fait place à une volonté d’agir, disent-ils, tant au gouvernement que chez Anacolor.

De fait, après quelques autres rebondissements, l’entreprise a accepté en juillet 2018 de déménager ses activités dans le parc industriel de Saint-Lambert-de-Lauzon.

Aux dernières nouvelles, il restait encore une histoire de servitude à régler, mais l’entreprise a jusqu’à la fin de ce mois-ci pour compléter son déménagement.