Karine Roy fait partie de la centaine d’auxiliaires aux services de santé et sociaux du CIUSSS de l’Estrie-CHUS qui parcourt la région pour fournir des services à domicile à des personnes en perte d’autonomie.
Karine Roy fait partie de la centaine d’auxiliaires aux services de santé et sociaux du CIUSSS de l’Estrie-CHUS qui parcourt la région pour fournir des services à domicile à des personnes en perte d’autonomie.

Dans l’intimité des deuils

Mélanie Noël
Mélanie Noël
La Tribune
Sherbrooke — « On parle beaucoup de distanciation sociale ces temps-ci, mais être préposés aux bénéficiaires, c’est tout sauf être distants. On est proche des résidents physiquement, mais on devient aussi parfois des confidents. Ils nous racontent des choses qu’ils n’ont, des fois, jamais racontées. C’est un gros plus de notre métier. »

Celle qui le dit, c’est Renée Tremblay, qui est préposée aux bénéficiaires depuis 20 ans. Mais elle connait les corridors du Centre d’hébergement D’Youville depuis l’enfance.

« Ma mère était préposée aux bénéficiaires à D’Youville et quand j’étais jeune, je pouvais aller la voir sur le département quand elle finissait de travailler. À travers ça, je rencontrais souvent les résidents de l’unité prothétique. C’est quelque chose qui m’intriguait et je sentais que ma mère aimait tellement son travail — c’était sa vie! — que pour moi, ç’a été facile de continuer ce qu’elle avait commencé. On dirait que c’est dans le sang », explique-t-elle.

Donner un bain, habiller, faire manger, c’est aider des personnes vulnérables dans leur plus grande intimité. « Et quand on le fait à domicile, dans leur environnement, dans leur maison, on entre encore plus dans leur intimité », note Karine Roy, qui a été préposée pendant 17 ans avant de devenir, en septembre dernier, auxiliaires aux services de santé et sociaux, qui est l’équivalent mais en soins à domicile plutôt qu’en centre d’hébergement.

« Ce qui m’a attirée dans ce métier, c’est l’entraide. J’aime aider et je suis une combattante. Je vais au front pour certains individus. Surtout dans les cas d’injustice ou de gens laissés dans l’oubli. Notre clientèle a une grande fragilité et c’est important qu’on soit là pour elle. On devient un pilier qui améliore leur qualité de vie », poursuit Mme Roy.

Être préposés aux bénéficiaires ou auxiliaires aux services de santé et sociaux, c’est accompagner des gens à travers plusieurs deuils. Le deuil de ne plus pouvoir se déplacer sans marchette, le deuil de ne plus pouvoir tenir sa cuillère, de ne plus être en mesure de s’habiller, se lever du lit, se laver.

« J’essaie toujours de leur faire voir la situation d’un autre angle pour les encourager. La marchette vous permettra d’aller seul à la salle de bain, par exemple. C’est certain qu’il y a un processus d’acceptation, mais j’essaie de leur montrer le côté bénéfique », raconte Mme Roy.

« On s’adapte à chaque client. Et pour avoir ce contact intime, c’est important de créer un lien de confiance », ajoute l’auxiliaire.

Avez-vous des chouchous? « Non, ils ont tous quelque chose de beau à offrir », soutient Mme Roy.


Renée Tremblay a le métier de préposée aux bénéficiaires dans le sang. C’est en observant sa mère travailler et en constatant le bonheur qu’elle y trouvait que Mme Tremblay a décidé de suivre ses traces.

Manque de personnel

Être préposés aux bénéficiaires ou auxiliaires aux services de santé et sociaux, c’est aussi vivre le deuil de résidents qu’on accompagne parfois depuis longtemps.

« Ah mon dieu, ça, c’est des choses qui sont difficiles. Mais en même temps, notre privilège est de les amener jusqu’à la mort. Quand on pense que certains membres de la famille n’assisteront pas leur proche jusqu’à la toute fin. Et nous, on en a pris soin, on les a connus, bien sûr différemment que leurs proches les ont connus, mais pour moi, c’est un privilège d’être là et de les sentir partir tranquillement. Oui, la mort est d’une grande tristesse, mais c’est aussi souvent une grande délivrance », souligne Mme Tremblay, qui est sereine face à cette grande étape de la vie.

Ce qu’elle trouve le plus difficile, c’est le manque de personnel. « J’ai vu tous les changements au cours des années. On a perdu nos vieilles mains, comme on les appelle, celles qui nous montraient le travail, qui nous dirigeaient avec un code éthique. Je trouve difficile de voir les jeunes qui sont garrochés d’un bord à l’autre et qui doivent avoir une disponibilité énorme », mentionne Mme Tremblay, qui déplore aussi l’effritement du sentiment d’appartenant à une équipe de travail stable.

« Quand on a une équipe de travail à laquelle on tient, on va tout faire pour que tout fonctionne bien, que l’ambiance soit bonne dans le département. Alors que là, on travaille avec une personne une journée, avec une autre le lendemain. Parfois on travaille avec quelqu’un qu’on ne reverra jamais. Et même chose pour les résidents. Si on change de département, on ne peut pas apprendre leurs habitudes et préférences », explique Mme Tremblay qui s’est impliquée dans le syndicat parce qu’elle a à cœur le bienêtre de ses consœurs et confrères. 

Renée Tremblay est aussi déléguée sociale pour venir en aide à des collègues de travail en détresse. Elle les dirige vers les bonnes ressources.

Améliorer les conditions de vie

Être préposés aux bénéficiaires, c’est aussi participer à des recherches provinciales pour améliorer les conditions de vie des personnes en CHSLD.

Mme Tremblay a collaboré au projet OPUS qui vise à optimiser les pratiques, les usages, les soins et les services en diminuant la consommation d’antipsychotiques des aînés hébergés.

« Souvent l’agressivité ou l’agitation est une façon d’exprimer un besoin. La faim, la soif, la douleur. On essaie de détecter ce besoin en réduisant les doses au lieu de taire le besoin. On a vu des résidents recommencer à parler, à manger seuls, à marcher! » se réjouit-elle.

Des petits miracles

La pandémie n’a pas réduit le niveau d’intimité entre les résidents et les clients à domicile qui continuent de recevoir les soins de préposés aux bénéficiaires et d’auxiliaires aux services de santé et sociaux. Oui, il y a les masques, les mesures d’hygiène renforcées, mais le lien tient. Par contre, plusieurs clients recevant des soins à domicile ont procédé à une annulation de service par crainte d’attraper la COVID-19. 

« Je comprends, mais je crois qu’on a eu de bonnes consignes et que s’ils nous donnent une chance, ils seront rassurés. Ils ont des besoins. Parfois on est leur seule visite. La vie devra un jour ou l’autre reprendre son cours », conclut Mme Roy qui fait partie de la centaine d’auxiliaires aux services de santé et sociaux de la région.