Le Colombien Juan Cuadrado s'est lancé dans la pratique du soccer pour tenter un tant soit peu d'oublier la mort de son père, assassiné sous ses yeux en 1992, alors qu'il n'avait que quatre ans.

Un miracle nommé Juan Cuadrado

KAZAN — Des tirs. Des cris. Et puis un silence assourdissant. En cette matinée d’août 1992, la guerre civile en Colombie a pris une nouvelle vie, celle du père de Juan Cuadrado, aujourd’hui vedette des «Cafeteros» au Mondial 2018 en Russie.

«Je me rappellerai toujours quand il m’a appelé pour me dire : “Maman, maman, ils m’ont convoqué pour la sélection colombienne”. Ce fut une émotion immense», racontait dans AS Marcela Bello, la mère du joueur de la Juventus.

Retour sur un parcours pas comme les autres. L’année 1992 est l’une des années les plus meurtrières, en Colombie. Entre les guérillas et les groupes paramilitaires, les combats font rage. À Bogota comme à Necocli, dans le nord de la Colombie, ville natale de l’ailier, pas un jour ne passe sans que le sang coule.

Cuadrado avait quatre ans quand, un jour, il voit son père, réparateur de frigos, se faire assassiner sous ses yeux, devant le pas de sa maison. Le milieu colombien dira, plus tard, qu’il s’est réfugié sous son lit, comme on lui avait appris.

À Necocli, l’histoire des Cuadrado était devenue trop lourde à porter. Alors sa mère décide de déménager : direction Apartado, à quelques kilomètres. Là-bas, le quotidien est dur. La mère travaille dans une plantation de bananes et le fils, encore traumatisé, ne lâche jamais sa mère ou sa grand-mère.

Ballons usagés, boîtes de conserve et pierres

Pour s’aérer un peu l’esprit, le petit Juan Cuadrado va jouer au foot, dans les rues poussiéreuses d’Apartado. Avec des ballons usagés, des boîtes de conserve et même des pierres, parfois.

À 12 ans, il rejoint Manchester... Futbol Club de Apartado. «Pour moi, la personne qui fut fondamentale dans le développement de Juan fut Monsieur Nélson Gallego. Il faut le remercier beaucoup, car il fait partie des rares personnes qui ont cru dès le départ que mon fils pouvait être un excellent joueur», confie encore sa mère.

«J’ai repéré Juan dès ses 13 ans», se remémore Gallego, alors directeur du centre de formation du Deportivo Cali dans So Foot. Le garçon est trop jeune pour être recruté, mais ce formateur réputé en Colombie le prend sous son aile et l’emmène vivre chez lui.

Mais en dépit de ses qualités, le garçon essuie refus sur refus pour entrer dans un club, en raison de problèmes de croissance. «Juan s’agaçait parfois de ne pas grandir et de ne pas pouvoir intégrer un centre de formation», se rappelle son mentor, «mais je lui disais qu’il était encore jeune, qu’il avait le temps», confie encore son père de substitution. 

Puis vient la délivrance avec une signature à Medellin, en 2008. Et sa carrière est lancée. Viendra ensuite l’Italie, à Udinese, en 2009. À l’époque, personne ou presque ne croyait au gars de Necocli à la carrure de boxeur super mi-moyen (il fait 1,78 m pour 69 kg). Le parcours est sinueux. Viennent ensuite Lecce et enfin la Fiorentina. Jusqu’en 2015, où sa carrière prend une tout autre dimension, quand un certain José Mourinho de Chelsea le recrute.

Aujourd’hui, à 30 ans, la Juve le couve et il brille en Russie. Au nom de tous ses pères.

Contre le Sénégal jeudi (10h), Cuadrado et la Colombie joueront leur qualification pour les huitièmes de finale. La défaite est interdite! Elle quittera la compétition si elle perd, alors que le sort des Sénégalais, en cas de revers, dépendra du résultat du Japon face à la Pologne.