Il a fallu attendre 1959, et l'arrivée de Pumpsie Green pour voir un premier Noir fouler le Fenway Park comme joueur des Red Sox de Boston.

Racisme: les vieux démons de Boston

Quand des partisans des Red Sox ont traité de «nègre» le voltigeur Adam Jones (Baltimore) au Fenway Park, lundi, ils ont rappelé à tous l'héritage raciste de Boston.
La réputation de ville sportive raciste de Boston s'est développée pendant des dizaines d'années au cours desquelles les barrières de couleur ont été brisées, mais maintenues à la fois. Au cours de ces années, la quête de progrès et le climat racial tendu auquel le sport ne peut échapper se sont aussi entrechoqués.
Malgré les progrès effectués par ses équipes et la ville sur la question raciale, Boston doit toujours surmonter cette perception raciste. «Boston a cette réputation, qui vient en partie d'une époque depuis longtemps révolue, qu'il y a plus de racisme dans les sports qui y sont pratiqués», a indiqué Richard Lapchick, directeur de l'Institut pour la diversité et l'éthique dans le sport de l'Université du Centre de la Floride. «Ce genre d'incidents, j'aurais pu m'attendre à voir cela à Boston il y a 25 ans.»
Jones a reçu une longue ovation mardi au moment de se présenter au marbre pour sa première présence au bâton, une situation à l'opposé de celle qu'il a décrite lundi. Il a alors indiqué que des partisans l'avaient traité de «nègre» et qu'il s'était fait lancer des arachides.
Les responsables de la sécurité du stade ont indiqué que 34 personnes ont été expulsées, mais seulement une pour langage abusif envers un joueur, et ont ajouté qu'il n'était pas possible de déterminer si Jones en était la cible. La police a mentionné que le lanceur d'arachides a été expulsé par la sécurité avant qu'il ne puisse être identifié.
Le Fenway Park: «un espace blanc»
Jones a estimé qu'il était temps de dénoncer cette situation après avoir été précédemment victime d'incidents semblables au Fenway Park au cours de sa carrière de 12 ans. Plusieurs joueurs noirs ont indiqué que le voltigeur des Orioles a décrit des événements dont ils sont régulièrement victimes.
«Nous sommes 62 et nous le savons : quand vous allez à Boston, vous devez vous y attendre», a notamment indiqué mardi le lanceur C.C. Sabathia (Yankees) en parlant des Noirs du baseball majeur. Lapchick note d'ailleurs que ces 62 joueurs (7,7 %) constituent le nombre le plus faible depuis que son institut compile les données.
Bien que les rivalités, comme celle entre les Orioles et les Red Sox, ne devraient pas automatiquement entraîner des incidents racistes, «pour certains Blancs américains, c'est souvent leur façon d'exprimer leur colère», souligne le sociologue de l'Université de Hartford Woody Doane. «Plusieurs personnes utilisent toujours une épithète raciste», a ajouté celui qui étudie les sports, la société et la question raciale.
Les stades peuvent également constituer un environnement où certaines personnes se sentent plus à l'aise d'exprimer des points de vue offensants, tandis que d'autres ne s'y sentent pas les bienvenus.
Les Noirs et les Latins sont plus nombreux à assister aux rencontres des Red Sox, mais ils demeurent une minorité, a noté Doane, qui assiste régulièrement aux matchs des Red Sox depuis 1963.
«C'est un espace blanc. Si vous êtes une personne de couleur au Fenway Park, vous sentez vraiment que vous faites partie de la minorité.»
Les Red Sox à la traîne
Les Bruins ont devancé de 18 mois les Red Sox en alignant Willie O'Ree.
Les Celtics (basket) et les Bruins (hockey) ont été des pionniers sur le plan racial dans les années 50. Mais les Red Sox ont été la dernière équipe du baseball majeur à mettre un Noir sur le terrain.
Pumpsie Green a fait ses débuts au Fenway Park en 1959, soit plus de 12 ans après que Jackie Robinson eut brisé la barrière raciale avec les Dodgers de Brooklyn et 18 mois après que Willie O'Ree eut foulé les glaces toutes blanches de la LNH.
Si les Red Sox ont levé le nez sur Robinson et ont aussi laissé tomber l'occasion de mettre Willie Mays sous contrat, les Celtics ont été la première équipe à repêcher un joueur noir, la première à avoir un cinq partant entièrement composé de joueurs noirs et la première à embaucher un entraîneur noir.
Bill Russell a été parmi les premiers Noirs de la ligue et parmi ses premiers champions. Il n'a toutefois pas été adopté par les partisans au cours de sa carrière et il a gardé un goût amer de son passage à Boston pendant de nombreuses années, bien qu'il soit l'un de ses représentants les plus appréciés à présent.
Même s'il a été une des grandes vedettes des Celtics, Bill Russell n'a pas été épargné par le racisme de lors de son passage à Boston.
Dans son livre Une histoire populaire du sport aux États-Unis récemment traduit en français, le journaliste Dave Zirin rappelle que Russell avait été la cible de racisme lorsqu'il a voulu déménager dans un nouveau quartier de Boston. De futurs voisins se sont cotisés pour acheter la maison et après que le joueur des Celtics soit malgré tout devenu propriétaire, «des vandales se sont introduits chez lui et ont déféqué sur son lit», écrit Zirin. 
Dans les années 80, la rivalité entre la vedette blanche des Celtics Larry Bird et celle, noire, des Lakers de Los Angeles Magic Johnson a servi à elle seule à illustrer la division raciale qui régnait au sein de la NBA.
En 2012, certains partisans frustrés de la victoire des Capitals de Washington contre les Bruins en séries de la LNH ont insulté, sur les réseaux sociaux, l'attaquant canadien noir Joel Ward. Dans un épisode de Saturday Night Live avant que les Patriots de la Nouvelle-Angleterre ne prennent part au Super Bowl, le comédien Michael Che a qualifié Boston de «ville la plus raciste que j'ai visitée».
Un autre signal d'alarme
Autant la ville que ses concessions sportives ont changé au cours des dernières années. Les Patriots ont eu un quart afro-américain partant pour la première fois de leur histoire l'an dernier. Les Red Sox comptent plusieurs joueurs afro-américains dans leur formation partante. Le garde des Celtics Isiah Thomas est le meneur de son club en séries de la NBA.
Boston a bien changé au fil des ans. La population est composée à 25 % de Noirs, comparativement à 16 % en 1970 et 3 % en 1940. Depuis 2000, au moins la moitié de la population de Boston est constituée de minorités visibles.
Ce qu'a vécu Adam Jones lundi pourrait toutefois bien être un signe des temps, souligne Lapchick. «C'est un autre signal d'alarme pour indiquer que le racisme est encore bien vivant aux États-Unis. De penser qu'il n'y a pas de racisme dans les sports ou dans tout autre aspect de notre société serait bien naïf de la part du public. On y est par contre davantage confronté quand un incident de la sorte se produit dans un stade.»