Sa prise de bâton à l’envers n’empêchait pas Jacques Gravel de frapper fort et avec précision.
Sa prise de bâton à l’envers n’empêchait pas Jacques Gravel de frapper fort et avec précision.

Quand Jacques Gravel a fait disparaître Jacques Lemieux [PHOTOS]

Il a été l’un des meilleurs joueurs de golf de sa génération. Sa victoire au prestigieux tournoi Duc de Kent, en 1985, en est une preuve éloquente. Afin de souligner le 35e anniversaire de sa plus belle conquête, Le Soleil a eu l’idée d’inviter Jacques Gravel à revenir au club Royal Québec, où il a pu tenir à nouveau la fameuse vieille coupe dans ses mains. Après tout, c’est son alias, Jacques Lemieux, qui l’avait soulevé, à l’époque. 

L’histoire est captivante, voire intrigante. Les habitués des allées verdoyantes du Royal Québec et des clubs de la région s’en souviennent, d’autres la découvriront. De tous les champions de ce joyau de la triple couronne québécoise de golf amateur, Jacques Gravel est sûrement le rare qui doive encore prouver qu’il l’a bien remportée en ce mois de juillet 1985. Rencontre avec un gars qui frappait aussi avec… les mains à l’envers!

«Il y a quelques années, un chum m’a appelé pour me dire qu’il avait gagé 50 $ à l’effet que j’avais gagné le Duc de Kent, mais l’autre gars lui dit non parce que la liste des champions dans Le Soleil, on indiquait Jacques Lemieux et pas Jacques Gravel. Je lui ai dit, non, non, c’est bien moi, j’ai des photos pour le prouver», racontait-il en riant, cette semaine, au club de renom de Boischatel où il a connu ses heures de gloire. Pour la petite histoire, Golf Québec octroie encore la victoire de 1985 à ce dénommé Lemieux sur son site Web.

Pour la première fois depuis près de 40 ans, Jacques Gravel n’est plus membre au Royal Québec, car un mal de dos l’empêche de jouer depuis plus d’un an. Mais personne ne l’a oublié. À coup de «Jack par ci» et de «Jack par là», son passage au club n’est pas passé inaperçu. Même le lieutenant-­gouverneur du Québec, l’honorable J. Michel Doyon, lui prêtera son bois 1 pour la séance de photos avec le photographe Patrice Laroche.

Aujourd’hui à la retraite, l’homme de 67 ans conserve la même bonne humeur qu’à l’époque où il enfilait les coups roulés. «J’ai toujours été un bon vivant, j’aimais bien m’amuser. Je riais, je parlais aux gars, mais jamais pour les déranger. Quand un golfeur joue avec confiance, il ne ressent pas la pression, c’est comme ça que je me sentais», rappelle-t-il, verres fumés au visage et le cheveu plus gris qu’à l’époque.

La victoire de 1985

Lors de sa victoire au deuxième trou de prolongation, en 1985, contre un jeune loup de 17 ans nommé Stéphane Houle (gagnant du Duc de Kent quatre ans plus tard), le golfeur, qui faisait alors sonner les 32 coups de l’horloge du temps, était prêt à serrer la pince des amateurs qui suivaient le duo quand son deuxième coup a été placé sur le vert tandis que la balle de son rival avait abouti sous les arbres derrière celui-ci.

«Dans la tête de tout le monde, c’était fini, j’avais gagné. Yves Tremblay, qui était assistant-pro au Royal, était à mes côtés et il me disait : “Ne donne pas la main à personne, ne parle pas à personne…” J’étais vraiment fier de remporter le Duc de Kent, je l’avais dans la tête depuis que j’étais membre au club Alpin.»

Après son point de presse, les journalistes se questionnaient, car ils étaient tous au courant de sa double identité. Quel nom devaient-ils écrire dans les reportages, celui de Jacques Gravel ou de Jacques Lemieux? De toute manière, sa photo allait être dans les journaux…


« J’ai toujours été un bon vivant, j’aimais bien m’amuser. Je riais, je parlais aux gars, mais jamais pour les déranger. Quand un golfeur joue avec confiance, il ne ressent pas la pression, c’est comme ça que je me sentais »
Jacques Gravel

«Je m’étais inscrit sous Jacques Lemieux, alors c’est le nom qu’on a écrit. Mais ils le savaient, à Postes Canada, ils avaient même appelé l’association québécoise pour s’informer. À la fin de la saison, l’association m’avait demandé de choisir, ils ne voulaient pas être mêlés à ça. Ce fut le dernier tournoi remporté par Jacques Lemieux, qui est mort à l’hiver 1986», dit avec le sourire celui qui a été facteur pendant 36 ans et huit mois.

Il avait opté pour ce petit subterfuge en raison de son problème à obtenir des congés sans solde afin de participer à des tournois. Il a même déjà été suspendu pour avoir joué alors qu’il ne pouvait pas le faire. «Il y avait une dame sur le terrain qui filmait tous les golfeurs, mais je pense qu’elle était là pour moi», raconte avec humour celui qui a fini par trouver une entente avec son employeur.

Ironie du sort, il a déjà participé au Championnat canadien amateur, qui était alors commandité par… Postes Canada. Il a même déjà songé à demander au défunt maire Gilles Lamontagne, qui était ministre des Postes à ce moment et qu’il connaissait bien pour le croiser au Royal Québec, d’intervenir en sa faveur dans son différend professionnel, ce qu’il n’a finalement pas eu à faire.

Jacques Gravel, le jour où le golfeur a remporté le Duc de Kent sous le nom de Lemieux.

Le nom de sa mère 

Né à Québec, Jacques Gravel a vécu les premières années de sa vie à Shawinigan. Il n’avait que cinq ans lorsque son père est décédé et que sa mère est revenue s’installer dans le quartier Limoilou, où il habite toujours.

Il a commencé à jouer au golf tardivement, à l’âge de 20 ans, avec ses amis Pierre Dion et Marc Grenier. Il est rapidement devenu un bon joueur.

«Je n’ai jamais joué au niveau junior, je n’ai pas eu d’entraîneur, c’est probablement pour ça que j’ai toujours joué les mains à l’envers. On m’aurait peut-être suggéré d’être gaucher si j’avais commencé plus jeune. J’ai remporté mon premier tournoi au club Alpin à ma deuxième année avec un handicap de 21. J’avais joué 86, malgré un double boguey (+2) au 16e et un triple (+3) au 17e. Les gars me traitaient de requin… Je progressais chaque année, je baissais mon handicap, je brûlais toutes les classes. À mes deux dernières années au Alpin, j’ai gagné le championnat du club chez les 6 à 10 de handicap et l’été suivant chez les 0 à 5.»

Sa prise de bâton à l’envers (la main droite en haut, la gauche en bas tout en utilisant des bâtons droitiers) ne l’empêchait pas d’avoir de la distance et de la précision.

«Je frappais comme ça à la balle, aussi, alors j’ai fait la même chose au golf. Quand mes chums me disaient qu’ils cognaient plus loin que moi, je leur disais que c’était normal, puisque moi, je frappais du revers, comme au hockey…»

Après sept ans passés au Alpin, il devient membre au Royal Québec en 1980, où se retrouvent plusieurs bons joueurs de la région, comme André Gagné, Robert Descheneaux, Jacques Richard, Michel Taché, Michel Giroux, Pierre Trépanier, François Mathieu et plusieurs autres. La compétition interne était relevée. «Aux essais canadiens de la Coupe Wellington, je pense qu’on devait être 11 joueurs du Royal sur 21 de la province. Au Championnat amateur de 1983, j’avais fini 13e, mais il devait y avoir six autres joueurs du Royal devant moi. On avait vraiment un club très fort.»

Il retient l’attention en 1980, où il remporte à Sainte-Marie son premier tournoi d’un jour, appelé field day dans le milieu. Il signera deux autres victoires dans le même mois. «J’avais assez de points pour gagner la Coupe Labatt [championnat régional], je n’aurais même pas eu besoin d’y aller», rigole-t-il.

Il s’agit de l’époque où il développe sa double identité. Selon qu’il est en vacances ou pas, il joue sous le nom de Jacques Gravel ou celui d’emprunt de Jacques Lemieux, inspiré du nom de jeune fille de sa mère. Tant qu’il n’y avait pas de photos pour illustrer ses victoires, il n’y avait pas de problème, car personne ne connaissait Lemieux…

Jacques Gravel avec son trophée remporté lors du tournoi Duc de Kent en 1985.

La période faste

Pendant cette période faste, il enchaîne les sélections dans l’équipe du Québec et participera au Championnat canadien à quelques reprises. En 1991, il remporte la Coupe Wellington (Championnat canadien par équipe) en prolongation, tournoi auquel participait aussi l’éventuel vainqueur du Tournoi des Maîtres, le Canadien Mike Weir.

En 1984, Gravel boucle le Duc de Kent au deuxième rang, à deux coups du champion Rémi Bouchard, alors jeune universitaire en pleine ascension. Une deuxième ronde de 67 avait permis à Gravel de flirter avec la victoire. Ce ne sera que partie remise. Son tour viendra, un an plus tard. 

En 1985, tout se met en place. Avant le début du tournoi, son «caddie disait à tout le monde : “C’est mon homme qui va gagner, il a fini deuxième l’an passé…”»

Ancien champion de racquetball, Simon Roy avait bien raison!

Après avoir bouclé la première ronde à égalité avec Houle grâce à des cartes identiques de 67, Gravel tirait de l’arrière par deux coups après les neuf premiers trous de la seconde journée. Au 14e, il réussit un eagle (deux sous le par) pour créer l’égalité.

«J’avais réussi un coup roulé de 30 pieds. Le monde ne s’en souvient pas, mais au 10e, j’étais creux dans l’herbe longue et j’avais placé la balle à six pouces du fanion pour réussir mon par. Au 12e, j’avais callé un coup roulé de 10 pieds pour sauver la normale. Je puttais très bien, c’est la clé pour gagner.»

Tirant de l’arrière par un coup après un oiselet de 25 pieds de Houle au 17e, Gravel a bien placé sa balle sur le vert du 18e pour réussir la normale. Houle, lui, aura besoin de trois coups roulés, son boguey forçant une prolongation de deux trous.

«Je veux pas avoir l’air prétentieux, mais pour moi, c’était normal que je gagne le Duc. C’était une étape de plus que je franchissais. Après avoir gagné mon premier Duc de Kent, je pensais bien en remporter d’autres. J’étais tellement confiant, ça allait bien. Finalement, ce n’est pas si facile que ça de gagner ce tournoi-là. Quand je regarde en arrière, je suis fier de l’avoir fait», dit-il à propos de sa seule victoire d’un tournoi majeur amateur. Il avait déjà mené le tournoi Alexandre de Tunis, présenté dans l’Outaouais, après une ronde, mais n’était pas parvenu à concrétiser la victoire.

Après avoir pris souvent le départ du Duc de Kent malgré des blessures, il y a participé jusqu’à ce que son dos ne lui permettre plus vers les années 2010. Aujourd’hui, juste l’effort de soulever son sac le fait souffrir.

«J’aimerais ça pouvoir jouer encore, mais il faudrait que je me fasse opérer. Le golf, c’est un beau sport, encore plus si tu performes bien. Une belle drive entre les quatre vis, quand tu la frappes sur le spot, il n’y a rien de plus plaisant que ça. En plus, ça te donne toujours espoir que tu vas bien jouer par la suite… J’ai aussi toujours aimé ça jouer devant de bonnes foules, c’était plus facile d’être en ligne droite lorsque le monde formait un corridor.»

Malgré ses succès, Jacques Gravel n’a jamais pensé à devenir professionnel. Il préférait prendre part à des compétitions plutôt que donner des cours ou administrer un pro shop. «On a déjà parlé de participer aux qualifications du circuit canadien, mais on l’a jamais fait. Il fallait jouer deux rondes de 75 pour se classer, ç’a aurait été faisable, mais je ne pense pas que ç’a aurait été très payant», admet celui dont la meilleure ronde à vie en aura été une de 63 (-9) lors d’un tournoi de célébrités en 1987 au club Lorette. 

Aujourd’hui, il suit encore le golf même s’il ne peut pas le pratiquer. Il admire les jeunes longs cogneurs qui dominent les tournois de la triple couronne. Il apprécie aussi la nouvelle attitude plus positive de Tiger Woods. On le croisait régulièrement parmi les spectateurs qui suivaient les groupes de tête lors des tournois de l’ancien circuit Canada Pro Tour, à Québec, ces dernières années.

Pour ce qui est de sa propre place dans l’histoire du golf amateur québécois, Jacques Gravel n’a pas à s’inquiéter. Sur le trophée remis au vainqueur du tournoi Duc de Kent, que le directeur général du Royal Québec Mario Bouchard a sorti de son armoire pour l’occasion, une plaque où l’on retrouve le nom de tous les champions depuis 1935 le prouve bien. On peut y lire : 1985 - Jacques Gravel.

Oui, on peut dire que Jacques Lemieux est bel et bien disparu!

Jacques Gravel