Joe Hardy
Joe Hardy

Le grand Joe avec des patins verts et jaunes [VIDÉO]

Il n’avait jamais rêvé de jouer dans la LNH. En fait, il se pinçait tous les jours lorsqu’il a eu la chance de le faire pendant deux saisons au début des années 1970. Il y a 50 ans, Joe Hardy participait à l’aventure des Golden Seals de la Californie, détenus par le propriétaire d’un club de baseball qui ne connaissait rien au hockey. Histoire d’un grand gars de Kénogami assez vite sur ses patins… verts et jaunes!

Sa feuille de route est aussi longue que ses enjambées. Il a joué dans une dizaine de villes pendant sa carrière, sans oublier son passage remarqué avec les Jaros de la Beauce et ses années comme entraîneur-chef, notamment dans la LHJMQ.

Si le joueur était un bon passeur, l’homme a toujours été un excellent raconteur. Une entrevue avec Joe Hardy ne dure jamais cinq minutes et pourrait s’étirer sur de nombreuses pages…

Alors, comment un gars de Kénogami, n’ayant jamais joué dans une ligue professionnelle, a-t-il bien pu aboutir dans la LNH?

«Moi, mon plus grand rêve, c’était de jouer pour les Marquis de Jonquière, dans le junior, et non pas d’aller dans la LNH», admet d’entrée de jeu celui qui célébrera, en décembre, son 75e anniversaire.

Inscrit à l’école technique de Chicoutimi après son stage de trois saisons dans le junior, il pense alors que le hockey est derrière lui. Mais Paul Dumont, regretté architecte des As juniors et des Remparts de Québec, l’appelle pour lui dire qu’une équipe senior de Rivière-du-Loup est à la recherche d’un joueur de centre.

Il quitte l’école et tente sa chance. Il y termine premier compteur du club, et à la fin de la saison, une brasserie lui offre un poste de représentant pour l’été, ce qui lui permet aussi de jouer au baseball avec le club du coin.

À la suite d’une suggestion des As de Québec, on lui propose alors d’aller faire ses classes dans la Ligue Eastern, ce qui pourrait l’aider à faire le saut dans la Ligue américaine.

Il débarque donc à New Haven, en 1966, où il se lie notamment d’amitié avec Pierre Gagné, le père de Simon. Il bouclera la saison au troisième rang des compteurs des Blades avec 79 points. Il connaîtra même un match de 4 buts et 4 passes.

«Au cours de l’été suivant, New Haven m’a offert un contrat au même salaire que la saison précédente. Je me suis présenté au camp, j’ai voulu négocier, mais ils ont dit qu’ils ne pouvaient pas me donner plus. J’ai appelé mon père, et sans parler à personne, je suis reparti au Saguenay pour retourner à l’école.»

La photo officielle de Joe Hardy avec les Seals d’Oakland

À l’invitation de son cousin Claude Hardy, il se joindra plutôt aux Tigres de Victoriaville, club senior qui remportera la Coupe Allen en 1967-1968, trophée emblématique qui existe toujours. Il y jouera une saison supplémentaire avant de recevoir une lettre qui changera sa vie.

En même temps que l’équipe olympique canadienne lui offrait une bourse d’études de quatre ans pour se joindre à son programme, les Seals d’Oakland l’invitent à leur camp d’entraînement. L’occasion de voir jusqu’où il peut aller dans le hockey est trop belle pour refuser.

Leur camp se tient à Oshawa, et le troisième jour, Hardy laisse tomber les gants contre Barclay Player. «Je devais faire quelque chose de spécial. Sans être prétentieux, j’avais de bonnes mains, et ma saison à New Haven m’avait permis de découvrir le jeu plus robuste.»

Le lendemain, le président Frank Selke et le directeur général Bill Torrey demandent à le voir. Il s’attend à être retranché.

«Ils m’ont dit que j’avais eu un bon camp, qu’ils voulaient que je commence la saison avec les Seals. Je n’ai même pas eu le temps de leur dire qu’un contrat dans la Ligue américaine aurait fait mon affaire… Encore aujourd’hui, je n’en reviens pas. Quand j’étais avec les Golden Seals, je me pinçais tous les jours. Je partais de loin, ça n’avait pas de sens que je sois là», admet avec une vue de recul celui qui avait signé un contrat de deux ans à la hauteur de 22 000 $ la première année et de 25 000 $, la seconde.

N’ayant pas de conseiller, il en parle au défenseur Carol Vadnais, l’autre francophone du club. «Vad m’a dit, accepte, moi, j’ai signé pour 17 000 $ avec le Canadien il y a deux ans…»

Joe Hardy à l’époque où il jouait avec les Cougars de Chicago, de l’AMH.

Après avoir fait l’équipe, Joe Hardy doit maintenant s’assurer que sa blonde peut l’accompagner en Californie. Il en discute avec Bill Torrey.

«Je lui ai dit que ma conjointe était enceinte, que je ne pouvais pas la laisser au Québec. Mais elle ne l’était pas et on n’a jamais eu d’enfant… Chaque fois que Bill Torrey venait à Québec, avec les Islanders, il me demandait toujours, pis les enfants?» raconte en riant ce fils unique qui s’est marié avec Liette à Alameida, en Californie, pendant leur séjour sur la côte ouest américaine.

Il jouera deux saisons là-bas, l’une avec les Seals d’Oakland, l’autre avec les Golden Seals de la Californie, rebaptisés ainsi par le nouveau propriétaire Charles O. Finley après le deuxième match de la saison 1970-1971.

En plus de l’uniforme inspiré de celui des A’s, le club de baseball aussi détenu par Finley, les Golden Seals enfileront des patins verts et jaunes.

«Ce qui comptait, c’était le confort, pas la couleur. Quand tu joues, tu ne te regardes pas les pieds. Disons que ça faisait un petit rappel avec notre équipement», se souvient-il à propos de ses vieux patins disparus depuis. Il n’était pas avec l’équipe lorsque celle-ci avait mis des patins blancs à l’essai.

Il croisera M. Finley une seule fois. «Il m’avait dit : “hey, Mister Vadnais…” “No, I’m Joe Hardy”, que j’avais répondu.»

Les joueurs, eux, cherchaient à savoir où se trouvait Kénogami. «Quand bien même que je leur aurais dit que c’était au Saguenay-Lac-Saint-Jean, ça ne leur aurait rien dit non plus. Alors je répondais que c’était à 600 milles au nord de Boston!»

Pendant ses deux saisons dans la LNH en Californie, où il fera la rencontre de plusieurs personnalités sportives et artistiques, Joe Hardy amassera 23 points en 63 matchs. Une blessure au poignet et le doute qu’il se joindrait à l’Association mondiale de hockey ont amené les Seals à l’échanger au Canadien en 1971 contre un montant d’argent. Il a passé une saison avec son club-école à Halifax, dans la Ligue américaine, avant qu’il ne débarque dans l’AMH, où il jouera pour quatre équipes (Cleveland, Chicago, Indianapolis et San Diego) en trois ans.

«Claude Ruel m’avait dit de ne pas signer dans l’AMH. Mais à l’âge que j’avais, je ne pouvais pas refuser l’offre de Cleveland. Aujourd’hui, il y a des jours où je le regrette. Je me dis que j’aurais joué dans la LNH plus longtemps.»

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HOCKEY, BOULOT, RADIO: LA VIE REMPLIE DE JOE HARDY

Le plus grand exploit de Joe Hardy reste sa production de 208 points en une saison avec les Jaros de la Beauce en 1975-76, dans la Ligue nord-américaine de hockey. Il devenait le premier joueur professionnel à franchir ce plateau. Six ans plus tard, Wayne Gretzky faisait encore mieux avec 212 points à sa troisième saison dans la LNH.

«J’aurais pu en faire bien plus. J’étais joueur-entraîneur, je ne pouvais pas toujours m’envoyer sur la glace. Si je n’avais pas coaché, on aurait tout gagné», rappelle celui dont les 148 passes avaient aidé ses compagnons Richard Grenier (77 buts) et Alain «Boom Boom» Caron (78) à trouver souvent le fond du filet.

Surnommé «Gypsy Joe» en raison de son allure de bohème avec ses cheveux longs, de l’anneau à l’oreille et d’un tatouage à la hanche, Hardy a passé trois saisons dans l’AMH, où il a participé à la finale de Coupe Avco en 1974 avec les Cougars de Chicago. Il bouclera sa carrière active à Binghamton, dans la Ligue américaine, en 1977-1978, avant d’en devenir l’entraîneur-chef.

«J’étais un peu flyé à l’époque et je menais une vie de rock star, ça n’a pas aidé ma carrière», dit en toute franchise celui qui grimpe sur son vélo de façon quotidienne.

En marge de son emploi principal d’agent manufacturier à la papetière Kruger, il a travaillé sur le programme des Nordiques, fait du coaching et de la radio.

Après avoir dirigé dans le junior B à Beauport, il s’installera derrière le banc des Faucons de Lévis-Lauzon (collégial AAA), à l’époque de Joé Juneau. Déchiré par la décision à prendre, il quittera ensuite ceux-ci en cours de saison à la faveur des Cataractes de Shawinigan, qu’il dirigera pendant près de quatre ans. Il aboutira ensuite avec les Harfangs de Beauport, où il succédera à Alain Chainey pendant une demi-saison.

«On m’avait critiqué pour avoir échangé Matthew Barnaby. Mais je n’avais pas le choix, la transaction était conclue avant que j’arrive. J’avais carte blanche pour faire le ménage dans l’organisation, mais j’ai décidé de garder tout le monde parce que j’avais besoin de leurs infos. J’aurais dû le faire…»

Mais à travers tout cela, sa voix se faisait aussi entendre sur les ondes. Analyste à la télévision des Nordiques, il a aussi animé des lignes ouvertes à CKCV, CJRP et CHRC, ce qui l’a fait encore plus connaître à Québec. «J’ai fermé trois stations…», dit à la blague celui qui tenait la chronique jusqu’à tout récemment à CHOI et qui le fait toujours à la station CKAJ de Saguenay.

Adjoint à Demers?

Hardy entretenait une relation amicale avec Jacques Demers et ce dernier lui parlait souvent de lui offrir un poste d’adjoint s’il devenait entraîneur-chef du Canadien.

«Quand Jacques a été nommé, on a discuté, je l’ai même rencontré à Montréal. Mais le Canadien a gardé Jacques Laperrière, comme adjoint, et la saison suivante, ils ont fait appel à Steve Shutt. Je n’étais pas fâché, car selon moi, je n’étais pas fait pour être un adjoint.»

À l’approche de son 75e anniversaire, Joe Hardy est souriant. Il a toujours le verbe aussi aiguisé. Plus de 50 ans plus tard, on l’aborde encore à propos de sa carrière. Il reçoit toujours des photos à signer par la poste, certains lui en remettent pour sa collection privée.

«Je n’ai pas scoré 800 buts dans la LNH, mais je n’aurais pas le bagage que j’ai eu sans le hockey», dit-il en ajoutant d’autres anecdotes qui le démontraient bien! Carl Tardif