Jade Masson-Wong n’a que trois combats professionnels à son actif en arts martiaux mixte, trois victoires. Mais son parcours de vie l’a menée dans des endroits beaucoup plus casse-gueule.

Jade Masson-Wong: sortir de sa cage [VIDÉO]

Quand elle entre dans la cage pour se battre, l’athlète en arts martiaux mixtes Jade Masson-Wong se sent plus libre que jamais. Loin des lieux hantés que la drogue lui a fait visiter, comme en témoignent ses nombreux tatouages qui, à l’instar des chemins de sa vie, sont tout sauf des lignes droites. Portrait d’une combattante survivante.

Neuf ans. Son premier joint. Quatrième année. Elle suivait ses deux grandes sœurs. La drogue deviendra un problème pour les trois, beaucoup moins pour leur jeune frère. De son propre aveu, Jade a été «la pire».

Le 8 février, Masson-Wong livrera au Centre Vidéotron de Québec le premier combat de championnat féminin professionnel d’arts martiaux mixtes présenté au Québec. Elle affronte l’Allemande Mandy Böhm. La Québécoise de 26 ans n’a que trois combats professionnels à son actif, trois victoires. Mais son parcours de vie l’a menée dans des endroits beaucoup plus casse-gueule.

Centre jeunesse, tribunal, milieu criminel, maison de désintoxication, bars de danseuses nues, l’adolescente de Sainte-Foy a passé beaucoup de temps dans des lieux où aucun parent ne souhaiterait voir son enfant. En plus de souvent changer d’école.

«J’ai fait trois thérapies avant l’âge de 18 ans. Quand j’étais au Grand Chemin, un centre Jean Lapointe, ils m’ont mis dehors après deux semaines. J’avais des idées suicidaires, j’avais apporté du gaz pour mettre le feu là-bas... J’étais dans un autre monde. La drogue, je vivais pour ça. Je m’en foutais que ça me tue», raconte-t-elle au Soleil, en toute simplicité, attablée dans un Tim Hortons de Charlesbourg, où elle habite maintenant.

Ses parents se sont séparés quand elle avait huit ans. À court de solutions, sa mère a fini par la placer en centre d’accueil à 13 ans en lui disant : «Sans thérapie, tu restes ici jusqu’à tes 18 ans.»

Désintox plein air

Elle fera des allers-retours entre le centre d’accueil, la maison et la désintox. Souvent contre son gré ou pour adoucir la peine imposée par un juge en Chambre de la jeunesse. Les fugues de quelques jours feront partie de ses déplacements. «Mon père et ma mère m’ont couru après, avec la police», laisse-t-elle tomber, pas fière de son passé, mais ouverte à en parler.

Masson-Wong se rappelle une désintox à Lanoraie, dans Lanaudière, aux Pavillons du Nouveau Point de vue. Thérapie par le plein air. «Ça, c’était hot!» sourit-elle. À la blague, elle dit avoir tellement aimé l’expérience qu’elle y est retournée deux fois, à 14 et à 17 ans. Une fois l’été et une fois l’hiver.

«Quatre jours par semaine, on partait en autobus de 9h à 4h pour aller faire des activités dans le bois. J’aimais ça, j’ai toujours aimé le sport. L’hiver, on faisait du ski de fond et de la randonnée en forêt; l’été, du canot, de la descente en rappel. C’était vraiment cool. On était sur des falaises de 40 mètres, il y en a qui avaient la chienne. Mais moi, je n’avais pas peur! Je me mettais la tête à l’envers, me balançais d’une paroi à l’autre...»

C’est ça, le problème. Elle n’a jamais eu peur de rien. Ni de personne. Même aujourd’hui, quand elle pénètre dans le ring octogonal grillagé, elle n’a pas peur. Consciente des risques? Certes. Nerveuse? Toujours un peu. «Mais ce n’est pas de la peur», assure-t-elle.

Accro au GHB

Jamais eu peur non plus de mélanger alcool et plusieurs drogues en même temps. Ni de fréquenter des gens peu recommandables. Comme le fils d’un Hells Angels ou un autre chum qui est aujourd’hui en cavale en Amérique du Sud.

«La drogue qui m’a le plus accrochée, ç’a été le GHB, à 17 ans», explique-t-elle, à propos de ce que l’on connaît aussi sous le nom de drogue du viol. «Je suis sorti avec un gars qui en fabriquait avec un chimiste, alors ça ne me coûtait rien. Et lui se tenait toujours avec des danseuses et des escortes, je finissais par trouver ça banal», poursuit celle qui n’a toutefois pas basculé dans ces «façons faciles de faire de l’argent».

«J’allais au Cégep Limoilou et j’avais toujours ma petite bouteille de jus [GHB]. Je me faisais des bouchons dans les cours. Ça ressemble à l’effet de l’alcool, mais sans l’effet down. Sauf qu’une goutte de trop peut te faire tomber inconsciente et quand tu te réveilles, c’est comme si tu avais juste cligné des yeux. Tu ne te souviens de rien.»

À 17 ans. Six mois sur le GHB. C’est cette année-là qu’elle s’est battue contre deux danseuses, dans un bar, l’une lui fendant la lèvre supérieure d’un coup de poing dont elle garde encore une légère cicatrice. Masson-Wong sera reconnue coupable de voies de fait. Année aussi de sa dernière entrée en maison de thérapie.

Fête de Mères

Le véritable déclic n’est pourtant venu que quelques années plus tard. «Tu ne peux pas aider quelqu’un qui ne veut pas s’en sortir. Moi, je me suis réveillée toute seule. J’avais 20 ans, c’était la fête de Mères. Je me suis réveillée à six heures du soir chez des amis, avec qui on avait veillé deux fois en trois jours. On avait fait plein de coke, on était vraiment maganés.

«Je me suis dit que ça ne me tentait plus. À partir de là, je n’ai rien pris pendant six mois. Même pas une goutte d’alcool. Ensuite, j’ai fait des tests, refait des rechutes, mais j’avais les outils des thérapies pour m’aider», affirme celle qui a assisté aux réunions des Narcotiques anonymes durant quelques années et qui compte sur un entourage alerte à ses anciennes envies.

Son amoureux Marc-André Barriault au premier rang. Elle lui a tout raconté, mais il n’a pas connu l’ancienne Jade. Il est aussi combattant en arts martiaux mixtes.

«Quand Marc a gagné sa première ceinture, en décembre 2017, je regardais mon fil Facebook et j’ai vu que le monde avec qui je me tenais avant faisait un party pour célébrer le départ d’un de nos amis qui était mort d’une overdose. Pendant ce temps-là, moi, j’étais dans un party pour célébrer la victoire de Marc-André. Je me suis dit : “J’ai vraiment fait le bon choix”», raconte-t-elle.

Plus forte que toi

Des tatouages, elle en a presque partout. Dans l’oreille et à l’avant du cou. «Stronger than you», lit-on sous son menton. Plus forte que toi. Pas plus forte que l’armée, qui l’a refusée à cause de cette inscription trop visible.

Tant pis, elle travaille dans le perçage corporel. A aussi suivi une session en soins infirmiers, deux années de techniques ambulancières et obtenu son diplôme de peintre en bâtiment, en 2017.

Dans sa tête, rien ne pouvait l’arrêter. À l’époque, ni les interdictions de sa mère, qu’elle a frappée à coups de poing au visage, ni les dangers d’une surdose.

C’est encore le cas aujourd’hui, mais de façon positive. «J’ai toujours aimé les émotions fortes, j’ai besoin de défis! J’ai transféré mes énergies dans l’entraînement et le sport. La seule manière de t’en sortir, c’est de trouver quelque chose d’autre à quoi t’accrocher, une passion», conclut Masson-Wong, comme un semblant de conseil à qui voudrait bien le recevoir.

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MANDY BÖHM À L'ÉCOLE DE CONOR MCGREGOR

Mandy Böhm prend son combat contre Jade Masson-Wong très au sérieux. L’Allemande de 29 ans s’entraîne en Irlande, au Straight Blast Gym de Dublin, endroit mieux connu comme la seconde demeure de Conor McGregor.

«Conor McGregor est l’un de mes coéquipiers d’entraînement, mais il y a aussi plusieurs très bons combattants, ici. Dans le groupe, il est un parmi d’autres. Le monde le connaît surtout pour ses dérapages verbaux [trash talk] à la télé, mais en fait, il est bien gentil», explique-t-elle au bout du téléphone, pendant une pause.

Böhm y retrouve sur le tapis une dizaine de compétitrices de calibre. Comme Danni Neilan et Sinead Kavanagh, des noms dont on entendra bientôt parler, prédit-elle. Le natif de Winnipeg Brad Katona, maintenant en UFC, fait aussi du Straight Blast son port d’attache.

Sans sa maman

La native de Gelsenkirchen, entre Dortmund et la frontière des Pays-Bas, vient d’une famille de quatre enfants, comme Masson-Wong d’ailleurs. Les Böhm sont tissés serré; elle a toujours eu leur support, de ses débuts dans le break dance à ses succès actuels dans l’octogone.

Elle regrette par contre que sa mère ne puisse l’accompagner au Canada. Une blessure à la main gardait maman cette semaine à l’hôpital pour une deuxième opération. «Je suis vraiment triste qu’elle ne puisse venir avec moi, mais le spectacle doit continuer!» regrette un peu celle qui tient son teint hâlé et ses bouclettes naturelles de sa mère, Jamaïcaine d’origine.

Invaincue ou presque

Celle que l’on surnomme «Monster», «parce que je me bats comme un monstre», montre une fiche immaculée de cinq victoires et aucune défaite chez les pros.

Elle avait toutefois perdu par soumission son tout premier duel dans les rangs professionnels, en 2014. Une erreur de chronométrage avait par contre forcé les autorités sportives à invalider le résultat (no contest).

Elle a pratiqué le kickboxing — deux fois championne d’Europe — et le grappling — elle a gagné un tournoi en novembre. «Je suis plus costaude que Jade, alors elle devra travailler plus que moi pour m’atteindre. Je sais qu’elle est bonne en boxe. Si elle veut rester debout, on verra qui frappe le plus fort!» résume l’Allemande, qui domine la Québécoise par deux ou trois pouces. 

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CITATIONS

«Ce qui la caractérise, c’est sa force : force de caractère, force physique, force mentale. Même si elle est un petit bout de femme, elle donne du fil à retordre à plusieurs gars dans le gym.»

Marc-André Barriault, son amoureux et combattant UFC

«Il y a peu de monde qui accepte de recevoir des coups. Mais Jade, plus elle en reçoit, plus ça la motive, plus ça la pousse à en remettre.»

Dany Laflamme, son entraîneur et propriétaire du Nova Gym