Ivan Chekhovich en compagnie de Jasmin Munger et Nancy Fortin, qui l’accueillent en pension à Baie-Comeau.

Ivan Chekhovich: le tsar de la Côte-Nord

BAIE-COMEAU — Ils ne sont évidemment pas nombreux, les Russes, sur la Côte-Nord. Et ceux qui s’y arrêtent ne passent habituellement pas inaperçus. C’est le cas d’Ivan Chekhovich, un des deux joueurs du pays des steppes à voyager à bord du Drakkar de Baie-Comeau cette saison.

S’il est reconnu, ce n’est toutefois pas parce que celui qu’on surnomme Chekho est à la recherche d’attention, bien au contraire. Pour dire le moins, ce n’est pas le plus exubérant à l’extérieur de l’aréna ou dans les quartiers de l’équipe.

«Dans le vestiaire, je ne suis pas le gars qui va parler le plus», confirme l’attaquant de 19 ans. «J’aime plus faire valoir mon talent sur la glace et montrer que je suis capable de faire la différence.»

L’entraîneur-chef du Drakkar, Martin Bernard, se souvient d’un jeune homme plutôt timide à son arrivée. Chekho n’avait alors que 17 ans. «Quand j’étais allé le chercher à l’aéroport, il avait appris une phrase : “Martin, I don’t speak english”. 

«Ça a commencé comme ça, lui et moi. En trois saisons ici, Ivan a eu le même parcours que l’équipe, avec des hauts et des bas, et c’est ce qui forge l’expérience d’un joueur, qui fait qu’aujourd’hui il est mieux outillé pour faire face à l’adversité.»

Au diable les statistiques!

La différence, Chekhovich la fait souvent cette saison. Au moment de la pause de Noël, le tsar de la Côte-Nord avait amassé 55 points, dont 29 buts. Ce dernier chiffre représente un sommet jusqu’ici dans la LHJMQ cette saison. Ses plus proches poursuivants à ce chapitre, Jeremy McKenna (Moncton) et Jimmy Huntington (Rimouski), en ont 25.

Est-il étonné de sa première moitié de saison? «Honnêtement non, mais il faut dire que je ne me fixe pas d’objectif personnel. Mon objectif était simplement d’aider l’équipe», confie l’ailier gauche dans un anglais fort acceptable. «Je ne me préoccupe pas de mes statistiques, l’équipe passe toujours en premier.»

Chekhovich avait pourtant connu une campagne plutôt moyenne l’an dernier, du moins selon ses standards, avec 60 points en 65 matchs. À sa première saison, en 2016-2017, il avait cumulé 59 points en 60 parties. Toutefois, le fait de terminer la saison avec le Barracuda de San Jose, club-école des Sharks dans la Ligue américaine, a fait grimper son jeu d’un cran. Il a récolté neuf points, dont trois buts, en six matchs éliminatoires.

«On ne se fera pas de cachette. Son passage dans la Ligue américaine avec San Jose l’an passé et son camp d’entraînement cette année lui ont donné énormément de confiance», confie Bernard, qui qualifie le lancer du Russe de niveau de la Ligue nationale. «Je pense qu’il a réalisé qu’il était capable de compétitionner avec des joueurs de ce calibre-là.»

L’ailier gauche de 5’10” et 176 livres partage cette analyse. «J’ai franchi une bonne étape au camp des Sharks et ça m’a montré que je pouvais avoir ce qu’il fallait pour jouer en haut.»

Pas de plan B 

Les derniers contacts de Chekhovich avec le dépisteur des Sharks pour le nord-est de l’Amérique du Nord, le vénérable Gilles Côté, lui ont confirmé que le club qui l’a repêché en septième ronde (212e au total)en 2017 est satisfait de sa progression. Il a d’ailleurs signé un contrat avec San Jose le printemps dernier.

Jouer «en haut» est la seule cible de Chekhovich. Comme la grande majorité des Européens qui viennent tenter leur chance dans la Ligue canadienne de hockey, il mise tout sur ce sport. Il reconnaît même candidement qu’il n’a pas de plan B si jamais le hockey venait à lui tourner le dos. À part lire un peu et jouer au Playstation, ses temps libres sont encore et toujours consacrés au hockey. Il n’a même plus d’amie de cœur!

Chekho avoue aussi qu’il a trouvé Baie-Comeau plutôt tranquille lorsqu’il est débarqué, lui qui vient de Iekaterinbourg, une ville de 1,5 million d’habitants. C’est pas mal plus que les quelque 22 000 de Baie-Comeau! «C’est bien pour moi, car il n’y a pas trop de distraction extérieure. Je suis ici pour jouer au hockey et je me concentre toujours là-dessus», fait-il valoir.

Le hockeyeur se souvient cependant que ce fut difficile de quitter sa Russie natale à 17 ans, mais il ne regrette absolument rien, car il se dit convaincu d’avoir fait le bon choix. «Ce n’est pas facile, mais c’est profitable pour n’importe quel joueur européen, pas seulement russe, de venir jouer dans la LHJMQ. C’est une bonne ligue et Baie-Comeau, c’est une bonne place pour ça. On a une bonne équipe, de bons entraîneurs, de bons coéquipiers, de bons partisans et on est bien encadrés.»

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DEUX GRANDS AMIS RÉUNIS

BAIE-COMEAU — Un autre élément qui fait en sorte qu’Ivan Chekhovich est particulièrement à l’aise à Baie-Comeau cette saison est sûrement la présence de Yaroslav Alexeyev. Pas seulement parce que les deux sont Russes, mais surtout parce que ce sont de grands amis.

«On se connaît depuis qu’on a six ans», a confié Chekho avec un sourire. «On a joué longtemps ensemble. En fait, jusqu’à l’âge de 12 ans, on a joué un contre l’autre et ensuite, on a été dans la même équipe. Je suis vraiment content qu’on soit encore dans la même équipe», a lancé celui qui identifie son compatriote Pavel Datsuyk, l’ex-étoile des Red Wings de Detroit, comme étant son joueur préféré.

«Bien sûr que j’étais heureux quand Yaroslav a été échangé à Baie-Comeau», a-t-il enchaîné au sujet du joueur obtenu contre Édouard St-Laurent, le 1er juin 2018. «Il m’en avait parlé avant l’échange et je lui avais dit qu’on allait avoir une très bonne équipe, avec beaucoup de bons joueurs. Comme c’est mon meilleur ami, on a gardé contact quand il était à Sherbrooke et on se parlait régulièrement.»

Un air de Russie

Chekhovich, nommé deux fois joueur de la semaine au Canada jusqu’ici cette saison — et trois fois dans la LHJMQ —, a aussi pu renouer contact avec d’autres connaissances ces derniers jours, alors qu’il a participé au camp d’entraînement de la sélection russe qui prendra part dans quelques jours au Championnat mondial de hockey junior. Au moment d’écrire ces lignes, l’attaquant ignorait toujours s’il ferait partie de l’équipe. Le contraire en surprendrait toutefois plus d’un.

En janvier, Chekhovich retrouvera aussi un air de Russie avec la visite à Baie-Comeau de ses parents. Les habitués du Centre Henry-Leonard se rappelleront les avoir vus en décembre de la saison dernière, assis avec la famille de pension de leur fils aîné derrière le banc de punitions de l’équipe visiteuse. Les Chekhovich ont un autre fils, Alexander, 16 ans, qui a délaissé le hockey au profit du kayak!

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LE MEILLEUR EUROPÉEN DE L'HISTOIRE DU DRAKKAR?

BAIE-COMEAU — Quand Ivan Chekhovich quittera le Drakkar, les partisans de la Côte-Nord seront pratiquement unanimes à affirmer qu’il aura été le joueur européen le plus marquant à avoir porté les couleurs de l’équipe. Du moins, c’est ce que les chiffres vont démontrer.

Il est en effet le meilleur pointeur outre-Atlantique de l’histoire du Drakkar, avec ses 84 buts et 90 passes en 158 matchs dans la LHJMQ. Il a ainsi devancé Valentin Zykov, qui avait amassé 156 points en 136 rencontres. Ce même Zykov détenait aussi les marques d’équipe pour le plus de buts (69) et le plus de passes (87).

Si tout va bien jusqu’à la fin de la campagne, Chekhovich devrait de plus détenir le record du plus de matchs pour un Européen à bord du Drakkar, l’actuel étant détenu par le Norvégien Joakim Jensen (184 parties).

Le Russe de 19 ans — il en aura 20 le 4 janvier — , troisième choix européen au Canada en 2016, ne pourra toutefois pas rejoindre Oleg Timchenko en ce qui a trait à la moyenne de buts par match. L’Ukrainien, premier franc-tireur à avoir revêtu l’uniforme nord-côtier, a inscrit 67 buts en 98 matchs (0,68 but par match) de 1997 à 1999.

Il ne pourra pas non plus toucher à la moyenne de points d’un autre Norvégien, Patrick Thoresen, qui a amassé 1,52 point par rencontre en 2002-2003 (108 points en 71 matchs). Il faut avouer tout de même que le hockey a bien changé depuis.

L’entraîneur-chef Martin Bernard n’hésite pas à dire que le parcours qu’il a eu avec Chekhovich est le plus beau qu’il a connu avec un joueur européen. Les deux sont d’ailleurs arrivés en même temps à Baie-Comeau.

«Morten Madsen [qu’il a dirigé à Victoriaville en 2006-07 et qui a inscrit 100 points en 62 matchs] a eu le même genre d’impact que Chekho sur l’équipe, mais la différence, c’est que Chekho, on travaille avec lui depuis qu’il a 17 ans. C’est comme un joueur qu’on a repêché au Québec et qu’on a développé, alors que Madsen est arrivé à 19 ans afin d’avoir un impact immédiat dans l’équipe.»