Gilles Gilbert s’est tenu debout, comme il l’a fait tout au long de son parcours dans le hockey. D’abord par son style, mais aussi par principe.

Gilles Gilbert: le masque d'un «Big Bad Bruins»

Pendant la majeure partie des années 70, il a été le gardien no 1 des Bruins de Boston. En marge du 60e Tournoi international de hockey pee-wee de Québec et à quelques semaines de son 70e anniversaire, Gilles Gilbert revient sur sa carrière. Visite derrière le masque d’un «Big Bad Bruins».

En 1961, lors de la deuxième année du tournoi, le natif du quartier Limoilou s’alignait avec les As de l’OTJ de Québec. Il est d’ailleurs le premier cerbère québécois à avoir participé au tournoi pour ensuite atteindre la LNH.

«Personne ne peut oublier sa participation au Tournoi pee-wee. Déjà, à cette époque, l’aréna était rempli au bouchon. On jouait contre Toronto Dileo en finale, ils avaient marqué trois buts en 1:19 en début de match, et je me disais qu’on allait en manger toute une... Finalement, on avait perdu 3-1 et j’avais reçu 68 lancers contre 1», rappelait-il, récemment, lors d’un entretien au PEPS dans le cadre d’un tournoi de Canadian Hockey Enterprises, qui l’emploie depuis plus de 30 ans pour faire des relations publiques.

Le hockey d’hier était quelque peu différent de celui d’aujourd’hui. À preuve, Gilbert n’aura joué que deux fins de semaine au niveau pee-wee, participant ensuite à des tournois dans le bantam. À 13 ans, il a même pratiqué avec les As de Québec, de la Ligue américaine.

Son père avait réussi à convaincre l’entraîneur-chef Bernard «Boom Boom» Geoffrion de le laisser s’entraîner avec l’équipe, notamment lorsqu’il manquait un gardien.

«Boom Boom avait dit qu’il n’avait pas le budget pour m’assurer. Mon père s’était porté responsable de moi, au cas où. Sur le premier lancer que j’ai reçu, je pensais avoir la cheville cassée, mais je ne suis pas tombé. Si je l’avais fait, je n’aurais pas pratiqué longtemps...»

Gilbert s’est tenu debout, comme il l’a fait tout au long de son parcours dans le hockey. D’abord par son style, mais aussi par principe.

Son père lui a montré à garder les buts en jouant dans la rue avec lui, son frère Ronald et leur mère. Il prétend toujours que son frère aurait dû jouer dans la LNH. Mais cet exploit, c’est plutôt Gilles qui l’a accompli.

«J’ai joué sept ans dans le junior», dira celui qui a évolué brièvement avec les As, mais aussi avec les Reds de Trois-Rivières et les Knights de London.

«Moi, je voulais jouer pour les Malboros de Toronto. Je me disais que si j’avais une bonne saison en Ontario, mes chances d’être repêché dans la LNH seraient plus grandes. Finalement, j’avais eu un essai de cinq matchs à London, et je suis devenu leur no 1.»

Seul francophone de l’équipe, il y vivra la pire saison de sa carrière. Personne ne lui parlait.

«J’avais la moitié de l’autobus pour moi : quand j’y entrais, les gars changeaient de place. Quand j’entrais dans la douche, ils sortaient. Quand on revenait d’un voyage, la seule façon de retourner à ma pension, c’était d’aider le préposé à l’équipement jusqu’à 3h du matin pour qu’il me ramène ensuite pendant que les autres gars qui restaient au même endroit que moi dormaient déjà depuis longtemps. C’était toujours comme ça.»

«Je rentre à la maison»

Épuisé par l’isolement, il contacte Air Canada afin d’acheter un billet pour rentrer à Québec. «La fille m’a dit : c’est 85$. Je gagnais 6$ par semaine. J’ai appelé mon père pour qu’il m’envoie le montant, mais il n’a pas voulu. Il m’a dit : “Je n’ai jamais été un lâcheux, tu n’en seras pas un non plus.” Aux Fêtes, j’avais amené mes valises pour un match contre les Canadiens Jr, parce que j’en avais assez. Mon père m’avait dit : “Où tu vas avec ça?” “Je rentre chez nous.” Il m’avait encore dit non. Par chance qu’il n’a pas accepté, parce que je n’aurais jamais joué dans la LNH.»

Au repêchage de la LNH de 1969, les North Stars du Minnesota le réclament en début de troisième ronde (25e). La LNH comptait alors 12 équipes. La même année, Réjean Houle et Marc Tardif avaient été les deux premiers choix par le Canadien.

Les vétérans gardiens Gump Worsley et Cesare Maniago n’aimaient guère voir ce jeune s’inviter dans un ménage à trois. Worsley, qui était son partenaire de voyage, apprendra alors qu’il avait déjà refusé de signer son autographe au jeune Gilles Gilbert qui l’avait croisé à une pratique des As...

Après une première saison d’une vingtaine de matchs, on le retourne dans la Ligue américaine. On le rappelle l’année suivante, jusqu’à ce que son flirt avec l’Association mondiale provoque son échange aux Bruins de Boston.

«Les North Stars ne voulaient pas que je parle avec les Fighting Saints, mais moi, c’était avec les Sharks de Los Angeles que je négociais. Le jour de la conférence de presse, à Los Angeles, on apprend que Gerry Cheevers et Eddie Johnston quittaient les Bruins pour l’AMH. Mon agent a appelé le dg des North Stars pour lui proposer de m’échanger aux Bruins, ce qu’il a fait. En débarquant à Boston, j’ai pris le taxi et le chauffeur n’arrêtait pas de planter le nouveau gardien des Bruins sans savoir que c’était moi. Ça commençait bien...»

Bobby et les autres...

Il signera deux saisons de plus de 30 victoires en sept ans avec les Bruins. Ses coéquipiers se nomment alors Bobby Orr, Phil Esposito, Ken Hodge, Terry O’Reilly, Wayne Cashman, André Savard, et plus tard, Mike Milbury, qu’il retrouvera avec les Islanders de New York en qualité de dépisteur professionnel et entraîneur des gardiens.

«Je parlais beaucoup, je faisais rire Bobby [Orr]. J’avais dit aux gars que je me foutais de mes statistiques, que tout ce qui comptait pour moi, c’était qu’on gagne.»

À sa première saison à Boston, en 1972-1973, les Bruins s’inclinent en six matchs en finale contre les Flyers de Philadelphie. Le dernier match se termine 1-0. Il sera invité au Match des étoiles.

En 1980, il sera échangé aux Red Wings de Detroit. Il ne veut pas y aller. Sa femme Diane le convaincra. «Bobby Orr a été échangé, accepte-le, vas-y», lui dit-elle.

À Detroit, il sera hanté par une forme d’eczéma qui l’empêchera même de dormir la nuit. «Je recevais 50 lancers par match, je pensais être allergique au caoutchouc, mais c’était plutôt à l’ammoniaque», dit-il en riant.

Il bouclera son association dans la LNH comme dépisteur professionnel et instructeur des gardiens des Islanders. Son ancien coéquipie Mike Milbury, qui vient d’être nommé entraîneur-chef des Islanders, lui demandera «qu’est-ce que tu fais ici?», en voyant Gilbert dans son bureau. «Je suis ton coach des goalers», lui répondra l’ex-gardien, sachant bien que l’aventure tirait alors à sa fin.

Mais le hockey fera toujours partie de sa vie!

Gilles Gilbert dans ses jeunes années en tant que gardien de but.

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«AS-TU DÉJÀ ATTRAPÉ UNE BALLE DE 22? MOI NON PLUS!»

Il détient encore le record de la LNH pour le plus grand nombre (17) de victoires consécutives par un gardien de but. L’histoire retient aussi qu’il a été impliqué dans deux moments ayant marqué l’imaginaire : le 500e but de Jean Béliveau, en 1971, et le fameux but égalisateur de Guy Lafleur ayant mené à une victoire du Canadien contre les Bruins en prolongation du septième match de la demi-finale, en 1979.

Quarante ans plus tard, on l’aborde encore sur le puissant boulet de canon de Lafleur qui l’avait battu, bas à sa droite. Le Canadien profitait alors d’un avantage numérique obtenu en raison d’un joueur en trop sur la patinoire par les Bruins.

«Je pense que l’arbitre avait été un peu vite à l’appeler, celle-là... La rondelle a frappé le poteau et elle est rentrée, je la vois encore», raconte celui qui s’en veut encore de ne pas avoir été plus agressif sur le but de Lafleur, qui s’était élancé en rentrant en zone adverse sur le flanc droit, la crinière au vent.

«Si j’étais sorti de mon rectangle six pouces de plus, j’aurais fait l’arrêt. Mais je dis souvent : avez-vous déjà attrapé une balle de 22? Non, ben moi non plus», illustre-t-il en référence à la puissance du lancer frappé du Démon blond.

Dans toute cette histoire, son plus grand regret reste un commentaire du célèbre numéro 10, qui avait déjà déclaré que ce but avait mis fin à la carrière de Gilbert. «Pantoute! j’ai joué encore quatre ans après ça et j’ai battu le record de Terry Sawchuk pour le nombre de nominations dans les trois étoiles...»

500e de Béliveau

Il garde un bien meilleur souvenir du 500e but de Béliveau. En fait, le «Gros Bill» avait inscrit ses 498e, 499e et 500e dans le même match disputé au Forum. Il avait croisé Béliveau après cette rencontre au moment où il discutait avec ses parents, qui connaissaient bien le capitaine du Canadien.

«Jean était venu à notre rencontre. Je lui avais dit poliment : “Écoute Jean, je pense que je t’ai assez vu, ce soir...” Mais il venait pour s’excuser. Il m’avait dit : “Gilles, t’as joué un très bon match, tu as une belle carrière devant toi, je m’excuse, et même si ç’a avait été Terry Sawchuk ou Glenn Hall devant le filet, je l’aurais eu.”»

Gilbert raconte l’anecdote avec un brin de fierté. Il a déjà participé à des activités avec Béliveau, et chaque fois que le 500e but revenait dans la conversation, ce dernier changeait le sujet par respect pour le gardien.

À la fin de sa carrière, Gilbert a participé à de nombreuses tournées avec les légendes du hockey. Il s’était lié d’amitié avec Maurice Richard. «Le Rocket, quand il t’acceptait, t’étais correct.»

Aujourd’hui, Gilles Gilbert travaille en relations publiques avec Canadian Hockey Enterprise, organisme qui offre des tournois de hockey mineur et pour adultes au Canada et aux États-Unis. Il tient encore son tournoi de golf à Boston, où il remet des fauteuils roulants électriques à des personnes dans le besoin.

À la fin de sa carrière, Gilbert a participé à de nombreuses tournées avec les légendes du hockey. On peut d’ailleur reconnaître sur la photo au mur à sa gauche Phil Esposito et Bobby Orr, et à sa droite, Jean Béliveau.

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LE HOCKEY AVANT LE BASEBALL

Avant même que Bo Jackson ne fasse la démonstration qu’il était possible de pratiquer deux sports professionnels en même temps, Gilles Gilbert avait rêvé d’être un précurseur en la matière. Déjà bon gardien de but, il était aussi un joueur de baseball fort habile, autant comme lanceur et arrêt-court.

«Il y avait eu un camp d’essai des Expos au parc Marchand, j’en avais sorti une. J’aurais pu tenter ma chance, ils voulaient me recruter comme lanceur, mais moi, je voulais aussi frapper... Mon père m’avait dit de choisir entre les deux sports, et comme Georges Maranda [ancien lanceur des ligues majeures de Québec] m’avait dit que ce n’était pas facile pour un Canadien-français de percer dans le baseball, je suis resté dans le hockey. Quand j’étais au Minnesota, j’aurais pu aussi m’essayer avec les Twins, mais l’été, je préférais revenir à Québec», raconte Gilbert, qui trace aussi le parallèle avec Tom Brady, le quart-arrière des Patriots, qui fut un ancien choix des Expos.

«Il a signé pour 42 millions, moi, pour 42 000», rigole-t-il.