Le recruteur Gilles Côté est l’œil des Sharks de San Jose au Québec depuis 1997.

Gilles Côté, l’autre «maire de Québec»

Ses collègues des Sharks de San Jose le surnomment «le maire de Québec». Le recruteur Gilles Côté est peut-être inconnu du grand public, mais, dans le monde du hockey, il est une sorte de vedette à l’interne. Une vedette de 75 ans pas encore prête pour la retraite!

Dès les premiers instants de notre entretien avec le directeur général des Sharks, Doug Wilson, son admiration transparaît. «Chaque fois que quelqu’un veut me parler de Gilles Côté, je vais toujours bien. Il est l’une de mes personnes favorites et un homme très, très spécial», lance d’entrée de jeu l’ancien défenseur des Blackhawks de Chicago.

Questionné sur les raisons de cette affection, Wilson dresse une longue liste : sa classe, son respect pour les autres, ses connaissances, sa sagesse. «Je l’admire, je le respecte. Pas seulement comme un ami, mais aussi comme un membre de cette organisation. Je sais tout le travail qu’il a accompli. Il nous rend tous meilleurs», affirme le directeur général.

Le surnom de Gilles Côté vient de l’attention qu’on lui porte dans les arénas du Québec. Tous ceux qui ont passé du temps sur une galerie de presse de la Ligue de hockey junior majeur (LHJMQ) le connaissent au moins de vue. Et la plupart du temps, beaucoup mieux que ça.

«Quand on va à Québec avec lui, il est traité comme un roi tellement les gens le respectent», remarque Wilson. «Mais peu importe où l’on va, le respect qu’il commande dans le monde du hockey est fantastique.»

Gilles Côté sera pour toujours l’homme derrière les sélections de Marc-Édouard Vlasic (à droite) et de Logan Couture (absent de la photo).

L’homme derrière Vlasic et Couture

Les succès de Côté comme recruteur expliquent en partie cette admiration. Il sera pour toujours l’homme derrière les sélections de Marc-Édouard Vlasic (35e en 2005) et de Logan Couture (9e en 2007), deux joueurs-clés de l’organisation depuis de nombreuses saisons. «Un homme super gentil, super humble», le louange d’ailleurs Vlasic. «Je lui dois beaucoup. C’est lui qui m’a ouvert la porte pour San Jose. […] Je dis tout le temps aux Sharks que c’est le meilleur recruteur qu’ils ont jamais eu. Et les Sharks pensent la même chose.»

Côté arpente depuis 1983 les arénas du Québec, des Maritimes, de l’est de l’Ontario et du nord-est des États-Unis à la recherche de perles rares. Il l’a fait pour les Capitals de Washington de 1983 à 1996, puis pour les Sharks à partir de 1997, après un an comme directeur général des Voltigeurs de Drummondville, dans la LHJMQ.

Sous ses airs un peu bourru, Côté est un homme avenant dont les yeux s’humidifient lorsqu’il raconte des anecdotes. «J’ai tout fait dans le hockey. Des fois, je fais des farces en disant : la seule chose que je n’ai jamais faite, c’est chauffer une zamboni», rigole Côté, rencontré dans son condo de Charlesbourg, où il réside avec sa conjointe des 20 dernières années.


« Je dis tout le temps aux Sharks que c’est le meilleur recruteur qu’ils ont jamais eu. Et les Sharks pensent la même chose. »
Marc-Édouard Vlasic

De 15 $ par match à 50 000 $ par année

Côté a 20 ans lorsqu’un coup de patin au genou met fin à sa carrière de gardien de but. Le jeune homme se tourne alors vers le coaching. Tel un joueur, il grimpe les échelons, passant du pee-wee au midget, dans la région montréalaise. Tout ça en exploitant son entreprise de construction. «J’ai été chanceux, câline, j’ai toujours gagné!» dit-il de ses succès derrière le banc.

Pendant une quinzaine d’années, il est président de l’Association sportive Laval-Est. Sa «carrière» dans le hockey semble vouée à demeurer un passe-temps. Côté a déjà 40 ans lorsque sa vie prend une tournure insoupçonnée.

Le recruteur en chef des Capitals de Washington, le très respecté Jack Button, appelle le journaliste Marc Lachapelle pour lui offrir un poste de recruteur au Québec. Le journaliste refuse, mais pense à son ami Côté.

Button et Côté assistent ensemble à un match des Voisins de Laval. Le premier pose alors plusieurs questions au deuxième. Lui fait passer une sorte d’entrevue. À la fin de la soirée, Côté reçoit un ambigu «Je vais te donner des nouvelles».

Quelques jours plus tard, autre appel, autre match à Laval. «Là, il ne posait pas trop de questions. Au début de la deuxième période, il fouille dans ses poches, sort sa carte et me dit : “Tiens, tu vas travailler pour moi”», se souvient Côté.

Pour des tâches à temps partiel, on lui offre alors 15 $ par match, plus les dépenses. Bien peu aux yeux de Côté, «mais il faut commencer quelque part».

Il embarque dans l’aventure. Deux mois plus tard, les Caps lui offrent un autre contrat. La marche est très haute : 50 000 $ pour un an à temps plein. Mais Côté hésite : pas question de laisser tomber son entreprise pour un contrat d’un an. Button reviendra à la charge avec une entente de trois ans, grosso modo aux mêmes conditions salariales. La vie de Côté vient de changer du tout au tout.

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«PAS BON», PATRICK ROY

Gilles Côté a gardé tous ses cahiers de notes depuis ses débuts dans la LNH, en 1983. S’y retrouvent une panoplie de commentaires sur toutes les futures vedettes du grand circuit, alors qu’ils étaient d’âge junior. Les recruteurs «ne se trompent pas souvent», estime Côté. Mais il admet ne pas avoir vu venir le succès d’un certain gardien de but, qui «n’était pas bon» dans le junior. Patrick Roy lui aurait déjà demandé, plus récemment, ce qu’il avait écrit sur lui, alors qu’il évoluait pour les pauvres Bisons de Granby du début des années 1980. «Je pense que je le sais, mais je ne te le dirai pas», a rétorqué Côté.

Il jette plus tard un œil sur le vieux document. Lorsqu’il revoit Roy, il lui dit la vérité. «J’avais écrit : “Il n’est même pas capable d’arrêter un ballon de plage”», rigole aujourd’hui Côté. Quatre Coupes Stanley et une intronisation au Temple de la renommée plus tard, disons que Roy s’est un peu amélioré avec le temps...

La saison 2017-18 devait être la dernière de Gilles Côté, mais il a finalement accepter de prolonger sa carrière.

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LA RETRAITE ATTENDRA

La saison 2017-18 devait être la dernière de Gilles Côté. C’était sans compter sur son patron Doug Wilson. En janvier, il le rencontre dans son bureau pour l’inciter à rester deux saisons de plus. Côté avait hésité à signer l’entente précédente, en 2016, souhaitant en faire moins. Mais Wilson est si désireux de le garder dans l’organisation qu’il accepte une importante condition imposée par le Québécois : il partira pendant six semaines en Floride, au milieu de la prochaine campagne.

«Ça fait huit ans que c’est supposé être ma dernière saison. Je viens de me refaire pogner pour deux autres années», rigole aujourd’hui Côté, surnommé «Dominique Michel» par ses amis, une référence à l’humoriste qui répétait à l’époque ne plus vouloir participer aux Bye bye de fin d’année. Il y a l’amour du boulot, mais aussi ce désir inassouvi, celui qui ronge tous les hommes de hockey de la LNH. «Mon rêve, c’est de gagner une Coupe Stanley. Ça fait plusieurs années que je me dis : je vais essayer encore, d’un coup qu’on gagnerait.»

Si l’on se fie à son patron, il pourra s’essayer tant qu’il le souhaitera, tant qu’il le pourra. A-t-il un travail à vie dans votre organisation s’il le désire? a-t-on demandé à Wilson. La réponse est venue sans attendre : «Oui.» 

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UN TRAVAIL EXIGEANT

Le poste de recruteur est attrayant pour l’amateur de hockey, mais il demeure un travail exigeant. Pendant les rencontres, Gilles Côté étudie les athlètes prometteurs en vue du prochain repêchage, mais aussi les plus jeunes, ceux qui seront sur la sellette dans un an ou deux. Tout comme ceux qui appartiennent déjà à des formations de la LNH. Le match terminé, il met près de deux heures pour faire un rapport informatique qui sera acheminé aux Sharks. Ajoutez à cela les déplacements et les nombreuses discussions.

De plus, il doit regarder tous les matchs des Sharks, à la demande de son dg, qui aime recevoir l’avis d’un peu tout le monde dans l’organisation. «On travaille. On ne se pogne pas le derrière, je peux te dire ça», lance le recruteur.

Les dépisteurs n’ont pas de bonis liés aux succès ou au nombre de joueurs «découverts», mais plutôt, comme ces derniers, selon les performances de l’équipe en séries.

Il a toujours été primordial pour Côté d’établir un lien de confiance avec les entraîneurs et de bien les connaître.

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PARLE, PARLE, JASE, JASE

Le travail de recruteur demande d’observer les joueurs pendant les matchs, mais il implique aussi une bonne dose de discussions, en particulier avec les entraîneurs. Il a toujours été primordial pour Côté d’établir un lien de confiance avec ceux-ci, de bien les connaître. «Ce n’est pas tous les coachs qui réagissent de la même façon. Certains vont me dire : “Gilles, ne touche pas à ce joueur-là.” Mais ils ne sont pas tous comme ça. D’autres semblent penser que leurs 20 joueurs vont faire carrière», illustre Côté.

Dans un cas comme celui-là, le recruteur se permet des échanges avec le responsable de l’entraînement physique, souvent très près des athlètes. «Lui, il sait si tel joueur est un mangeux de m… ou si un autre est correct.»

Selon le directeur général des Sharks, Doug Wilson, Côté se démarque par sa capacité à rester de son temps, même si le principal intéressé se décrit lui-même «de la vieille école». «Ce qui est extraordinaire avec lui, c’est qu’il est très à jour par rapport à l’état actuel du hockey et où le sport se dirige. Quand on fait quelque chose pour aussi longtemps, on peut être figé dans notre routine. Mais il ne l’est pas. Il est très ouvert d’esprit, très intelligent.» 

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DEUX MENTALITÉS

Lorsqu’il est arrivé chez les Sharks de San Jose, Gilles Côté a vécu tout un changement de culture par rapport à la rigidité du système des Capitals de Washington. Dans la capitale américaine, le code vestimentaire devait être respecté à la lettre, en tout temps, sous peine d’une amende de 100 $. Et le dg David Poile donnait l’exemple, raconte Côté.

«J’ai travaillé 13 ans avec David. Je l’ai vu slaquer sa cravate une seule fois, pendant un meeting à Tampa Bay.» Il a donc fait le saut lors de sa première rencontre avec Dean Lombardi, le dg des Sharks lorsqu’il a joint l’équipe, en 1997. «Mon Dean est en sandales, il a les deux pieds sur le bureau», se rappelle Côté en riant. 

— «Où tu t’en vas?» lui a demandé Lombardi.

— «Ben, je viens te rencontrer.»

— «Crime, habille-toi pas de même, ils vont penser que le club est à toi! On est en Californie ici, enlève ça!»  Jean-Nicolas Patoine