Félix-Antoine Lapointe dirige avec succès le club d'athlétisme du Rouge et Or depuis maintenant sept ans.

Félix-Antoine Lapointe, le beau risque sur piste

Ça prenait de l’audace, voire de l’inconscience, pour confier les rênes du club d’athlétisme du Rouge et Or à un ancien joueur de soccer de 23 ans. Sept ans plus tard, Félix-Antoine Lapointe est à la tête d’un groupe de 200 coureurs, sauteurs et lanceurs, universitaires et civils, parmi les plus performants au Canada. Mais qui se cache derrière ces lunettes, cette moustache et, surtout, derrière le meilleur coureur de demi-fond au Québec?

«Ce qu’on a accompli en matière de résultats, sur papier, aucun Québécois n’avait fait ça en demi-fond auparavant et même peu d’athlètes canadiens. C’est une fierté d’avoir construit ça avec Félix-Antoine et que ça vienne de la maison», affirme Charles Philibert-Thiboutot.

Le blond coureur de Sillery a enregistré des records québécois au 1500 mètres et au mille sur piste, en 2015, avant d’être demi-finaliste (16e) sur 1500 m aux Jeux olympiques de Rio, l’année suivante. Et dire qu’à son arrivée sur le campus, six ans plus tôt, sa plus grande ambition se limitait à participer au Championnat universitaire canadien!

«Quand j’ai commencé à travailler avec Charles, jamais je n’aurais pensé qu’il pouvait aller aux Olympiques», reconnaît d’emblée Félix-Antoine Lapointe, dans son petit bureau du PEPS.

«Des fois, on a des belles surprises!» poursuit-il. «Autant l’athlète que son coach, si tu places l’athlète dans une catégorie, disons comme bon coureur provincial ou national, tu te mets toi-même des limites. Ça prend des objectifs à court terme, mais il ne faut fermer aucune porte.»

› Sur le tas

Et ça, l’entraîneur l’a appris sur le tas. Car il est le premier à admettre qu’à 23 ans, il ne possédait pas encore tous les outils pour mener un club universitaire au succès qu’il connaît maintenant.

Le Rouge et Or, c’est-à-dire le groupe d’élite universitaire composé d’environ 70 athlètes, a raflé en mars les bannières masculine et féminine sur la scène universitaire québécoise. Les gars de Québec sont ensuite montés sur la troisième marche du podium canadien pour une deuxième année de suite, seule formation québécoise dans le top 13.

«J’ai appris la job en la faisant», constate Lapointe. «On est partis de loin. Quand je suis arrivé à la tête du club, après un an comme adjoint, nos athlètes n’étaient pas performants du tout sur la scène nationale et corrects sur la scène provinciale, sans plus.

«Maintenant, on rivalise avec les meilleurs programmes au pays sur la scène universitaire et civile, et je veux qu’on continue à progresser. C’est ça qui me motive, me donne envie de venir au bureau et de ne pas compter mes heures. L’idée est de continuer d’avoir des défis à relever et ne pas juste maintenir ce qu’on a», explique-t-il.

› Priorité au succès

Le Québécois de 30 ans n’hésite pas à s’inspirer des succès des autres. Il s’abreuve autant aux meilleures sources locales, dont son mentor et prédécesseur Richard Chouinard, que nationales, comme Dave Scott-Thomas à l’Université Guelph et Richard Lee à Vancouver, ou même internationales.

Lors d’une récente conférence de Pascal Dobert, entraîneur américain de renom basé en Oregon au chef-lieu de Nike, Lapointe a retenu un élément à la fois simple et crucial. «Dobert a demandé : “Pourquoi mon groupe a-t-il autant de succès sur la scène internationale? Parce que notre priorité, c’est d’avoir du succès.”»

Plus simple à dire qu’à faire. Mais celui qui dirige entre autres quatre athlètes médaillés des Jeux olympiques ou des Championnats du monde a trouvé une résonance chez Lapointe. «Il faut prendre les moyens pour y arriver et orienter notre structure en fonction de ça. Faire des choix, orienter nos priorités», déballe-t-il, animé par l’idée. «Ça fait réfléchir à ce que tu fais comme entraîneur, avec tes athlètes, et comme personne qui est à la tête de ton club.»

Outre attirer de meilleurs athlètes à l’UL, il a aussi dû changer les mentalités sur «ce qui est perçu comme le bon niveau» au sein du club. Hausser les standards de performance afin de, justement, tendre davantage vers de plus grandes réussites.

«Avant, sur 5000 mètres, courir en bas de 15 minutes sur la scène québécoise, c’était vraiment impressionnant. Maintenant, il y a des années où on en a une douzaine en bas de 15:00 juste dans notre club! Les meilleurs se rapprochent de 14:00 et Charles court 13:33. Il a fallu changer les perceptions.

«Quand tu en as un devant qui court 13:33, tu ne veux plus juste courir en bas de 15:00, tu veux courir en bas de 14:30, tu veux te rapprocher de 14:00. Dans les années 1980, où le niveau de performance en course à pied au Québec était le plus fort, des coureurs en bas de 15 minutes, il y en avait plein! Puis dans les années 2000, il n’y en avait plus!

«On a dû sensibiliser les gens que ça se fait. Ça s’est déjà fait, ça se fait à la pochetée dans les programmes NCAA américains. Mettre les efforts et changer nos perspectives de ce qui est bon d’abord auprès des athlètes avec qui je travaillais directement dans les épreuves de demi-fond et d’endurance, après étendre ça à toute la structure du club. Sans être parfait, on peut dire que ça marche», affirme-t-il humblement.

› Né en Allemagne

Né d’un père militaire et d’une mère enseignante, Lapointe a vécu en Allemagne jusqu’à l’âge de sept ans, autour de la base de Lahr. Papa est ensuite rapatrié à Valcartier et la famille de cinq s’établit à Shannon, juste au nord de Québec.

Le soccer a longtemps été son grand amour sportif. Il a fait partie des sélections régionales du Dynamo.

Coureur potable sans plus sur piste, on a vite reconnu ses aptitudes d’entraîneur en lui attribuant la direction du groupe d’athlétisme de son école secondaire Roger-Comtois, à Loretteville, alors qu’il n’était qu’au cégep. Peu après, il a aussi démarré un club civil, Québec Endurance, qui a existé cinq ans.

«À ce moment-là, ce n’était pas du tout mon plan de coacher en athlétisme. J’ai accepté parce qu’il n’y avait personne d’autre. À ma première année universitaire, je voulais devenir économiste! Mais j’ai bifurqué vers ma passion et le milieu sportif à ma deuxième année, même si je n’étais pas encore sûr à quelques semaines de la rentrée. J’ai continué à courir et à coacher en même temps, mais j’ai vu que c’était comme entraîneur que j’avais plus de plaisir et plus d’aptitudes.»

Ses premiers coureurs étaient son frère, Jean-Samuel Lapointe, Emmanuel Boisvert, Jean-Daniel Labranche. De bons athlètes formés à Roger-Comtois qui l’ont rejoint chez le Rouge et Or, ce qui a attiré Philibert-Thiboutot, qui cherchait à se mesurer aux meilleurs de la région.

«J’ai pris un beau risque de viser ça comme carrière et le conseil d’administration a pris le beau risque de m’embaucher», dira-t-il, rappelant que les administrateurs actuels sont entrés en fonction en même temps que lui avec en tête Denis Thiboutot, le père de l’autre.

Bien que le paternel soit militaire, coach Lapointe est loin de se montrer directif et inflexible. L’écoute s’avère sa première qualité et l’idée de personnaliser le programme pour chacun trône au sommet de sa liste d’indispensables.

La question s’est d’ailleurs posée avec Philibert-Thiboutot lors de sa sortie des rangs universitaires. Lapointe demeurait-il l’entraîneur tout désigné pour le mener vers de nouveaux sommets internationaux? Cela a été le cas pour les JO de 2016 et ce sera de même pour ceux de 2020.

Même chose pour Guillaume Ouellet, coureur de 5000 mètres handicapé visuel que Lapointe a épaulé pour sa quatrième position aux Jeux paralympiques de Rio, en plus de ses deux médailles en Championnats du monde.

Et ce sera peut-être pareil dans les prochaines années avec Jessy Lacourse, Jean-Simon Desgagnés, Yves Sikubwabo ou Aurélie Dubé-Lavoie, membres actuels du club de l’UL qui peuvent «faire leur place parmi les meilleurs au pays et meilleurs au monde», prédit l’entraîneur, maintenant mieux outillé pour les propulser.

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FÉLIX-ANTOINE LAPOINTE VU PAR...

- Charles Philibert-Thiboutot, son meilleur athlète à ce jour, détenteur des records québécois sur 1500 m et au mille

«Félix n’a jamais eu de gros ego. Et c’était rafraîchissant parce que quand j’ai commencé, on avait l’impression que tous les autres coachs au Québec se haïssaient la face! On a commencé ensemble et les athlètes du club, on était un peu ses rats de laboratoire. Essais, erreurs, voir ce qui marche et ce qui ne marche pas. Il est l’architecte principal de tout ce qu’on décide de faire avec mon corps. Je suis comme une auto de course et lui, le mécano qui fait tout pour s’assurer que le bolide soit au maximum.»

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- Marilou Ferland-Daigle, coureuse, entraîneuse et coordonnatrice route et trail à la Fédération d’athlétisme du Québec

«Ce n’est pas quelqu’un d’extraverti qui parle beaucoup, mais quand il dit quelque chose, c’est toujours important. Il choisit bien ses mots pour être pris au sérieux. Il donne toujours l’heure juste. Au début, le contact était plus difficile avec les filles du club, comme il était gêné et avait presque notre âge. Mais son approche a évolué et on a aussi gagné à aller vers lui. Aucun doute que je me suis découvert une passion pour le sport grâce à Félix.»

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- Richard Chouinard, professeur, entraîneur du Rouge et Or (1981 à 1993) et de la marathonienne Odette Lapierre (JO de 1988 et de 1992)

«À son arrivée avec le Rouge et Or, on s’est dit qu’on était mieux avec un jeune d’ici qu’on connaît bien que quelqu’un de l’extérieur qu’on connaît plus ou moins et qui veut imposer sa façon de faire. On a partagé des idées dès le début de son implication avec le club et il a toujours eu le sérieux, la volonté et la motivation nécessaire. Charles et Félix se sont formés l’un l’autre, avec les succès qu’on connaît aujourd’hui.»