Pierre Guénette en 2003
Pierre Guénette en 2003

Pierre Guénette: devenir l’exception

«Mon père m’a toujours dit : «si tu veux être un champion du monde, tu dois faire plus que tout le monde. Sois une exception». Ce conseil, je l’ai toujours gardé en tête. J’ai toujours travaillé très fort, car je croyais fermement que je serais cette exception.»

Champion mondial de taekwondo ITF à deux reprises (1987 et 1992), auteur de huit podiums lors des championnats du monde et huit fois gagnant du titre canadien, Pierre Guénette a assurément été une exception dans son sport. Se sentant comme un lion, un animal duquel il avait l’assurance et la prestance, il imposait le respect partout où il se présentait. À preuve. Le Québécois raconte qu’après sa dernière compétition ITF en 1999, en Argentine, les Nord-Coréens, ses plus grands rivaux, lui avaient rendu un hommage en s’alignant pour le saluer alors qu’il quittait le stade. 

«Ils sont ensuite venus me voir pour me donner la main, des tapes d’encouragement et prendre des photos. Tout le monde souriait. J’étais vraiment très heureux de cette belle reconnaissance. Mais c’était aussi tellement spécial venant de ces guerriers qui étaient habituellement très froids.

Guénette s’initia au taekwondo à l’âge de huit ans. Il s’imposa rapidement ce qui lui permit, à 17 ans et demi, de devenir membre de l’équipe canadienne qui comptait alors dans ses rangs les Paul Germain, Alain Bernier, etc. «Je me retrouvais entouré d’adultes. Je me souviens qu’à l’époque, quand j’allais m’entraîner avec les autres gars de l’équipe, j’étais sûr que je pouvais mourir. Mais je n’en parlais pas à personne. Et comme j’étais bon, je continuais à m’entraîner. 

Rapidement devenu un abonné des podiums sur la scène internationale, le Québécois connut la consécration lors des Championnats du monde de 1992, une compétition présentée en Corée, où à l’âge de 22 ans seulement, il décrocha le titre champion du monde. 

«Pendant toute la compétition, la foule est demeurée silencieuse. Pas de cris, pas d’encouragements ou de huées pour les compétiteurs. C’était assez spécial. C’est le seul endroit dans ma vie où j’ai vécu ça.»

Les Jeux olympiques

La décision du CIO d’accepter le taekwondo de la famille de la World Taekwondo Federation aux Jeux de Sydney en l’an 2000 bouleversa la carrière de Guénette qui, jusque là, avait compétitionné dans l’International Taekwondo Federation. Suivant les conseils de son entraîneur, il se joignit à la WTF. Une décision qui avait de nombreuses implications. Non seulement il était parmi les meilleurs au sein de l’ITF mais de plus, il avait en poche des contrats avec des promoteurs japonais et il donnait des séminaires aux quatre coins de la planète. 

«Passer d’un style à l’autre fut assez difficile. C’est comme si j’avais fait une maîtrise dans mon art et que je retournais à l’école secondaire dans un autre art. Et il y avait tellement de politique. À l’époque, les athlètes de l’ITF qui changeaient de fédération étaient nombreux. Et les gens de la WTF aimaient plus ou moins ça. Mes quatre premières années ont été frustrantes. C’est par la suite que les gens de la WTF nous ont acceptés.»

S’étant entraîné comme il ne l’avait jamais fait auparavant afin de devenir le meilleur athlète canadien de la WTF, Guénette gagna son pari et il mérita son laissez-passer pour la sélection nord-américaine où les deux meilleurs combattants accédaient aux Jeux d’Athènes. Une compétition où tous les éléments semblèrent se liguer pour empêcher le Québécois de se concentrer sur le taekwondo. Ainsi à la veille de son combat, il apprit qu’Alain Bernier ne pourrait le diriger sur le bord du tatami et qu’il serait remplacé par un coach unilingue anglophone. Puis il reçu un appel téléphonique d’un promoteur japonais qui lui garantissait des contrats d’un demi-million $ s’il se qualifiait pour les JO. Par la suite, ce furent les journalistes qui le contactèrent pour recueillir ses commentaires sur le fait qu’on lui imposait un entraîneur ne parlant pas français. Et comme si ce n’était pas assez, le lendemain, il se frappa le nez sur des portes barrées au stade où il devait se battre et il dut patienter une heure avant de pouvoir amorcer sa préparation. «J’avais beaucoup de pression. Mais plus il y avait de la pression et mieux je performais.»

C’est finalement avec Bernier à ses côtés que Guénette put se battre. Et il atteint la demi-finale, dernière étape avant de se qualifier pour Athènes. Le combat alla en prolongation où la victoire était accordée à celui ayant marqué le premier point. Et Guénette s’inclina.

«Ce combat-là décidait ma carrière. Ou je gagnais et j’allais aux JO ou je m’inclinais et c’était terminé. Mon adversaire a gagné. Et j’avais tout perdu. Les Jeux, les contrats au Japon. J’étais dans le milieu du ring et je ne bougeais plus. C’est finalement Alain qui est venu me chercher. Mon coach de 5’6 m’a pris par la main et moi, le grand gaillard de 6’3, je l’ai suivi comme un enfant. On est allé dans un coin de la salle et j’ai pleuré comme un bébé. Le taekwondo, c’est tout ce que je savais faire. Je me souviens d’avoir rêvé la nuit suivante que j’étais un lion dans la savane, en Afrique. Le roi de la jungle. Et que tout à coup, je me retrouvais dans une cage en ville.»

Guénette ne le cache pas, les mois qui suivirent sa défaite furent très difficiles. Il dû arrêter d’enseigner le taekwondo. Il ne se comprenait plus. Il n’en menait vraiment pas large quand il décida de contacter son coach.

«Alain me connaissait. Il m’avait construit. Pour m’aider à gagner, il fallait qu’il me comprenne. Je lui ai dit que j’avais besoin de lui parler. Alors il m’a proposé de l’accompagner avec son équipe à une compétition à Vancouver. Là-bas, on a d’abord parlé de tout et de rien. Jamais, il ne m’a poussé à m’ouvrir. Mais un moment donné je l’ai fait. Le fait d’avoir été ensemble m’avait fait du bien. Par la suite, j’ai retrouvé un équilibre dans ma vie. Je suis reparti en affaires. Et j’ai recommencé à donner des séminaires.»

Ayant œuvré dans le domaine de la vente, Guénette travaille aujourd’hui pour les entreprises Alfa plus santé sécurité et Alberta Safety First pour lesquelles il vend, depuis le début de la crise de la COVID des masques, des gants et des équipements de protection. Il fait équipe avec Nicolas Tincau, un bon ami.

«Ce que j’aime dans la vente c’est qu’il me permet d’être en compétition avec moi même et d’aspirer à être le meilleur. Et il n’y a pas de limite. Et le fait d’avoir voyagé à travers le monde pour le taekwondo m’a permis d’avoir de nombreux contacts dont je peux me servir aujourd’hui.»

Ayant délaissé la pratique du taekwondo, Guénette rêve d’y revenir le temps d’une tournée d’adieu mondiale qui lui permettra de recroiser les athlètes qui furent ses rivaux. «Je n’ai jamais eu la chance de faire une dernière tournée avant de prendre ma retraite en ITF. C’est un cadeau que je me ferai en faisant un cadeau aux autres. Je veux redonner à l’ITF. 

«Dans chaque pays où je vais aller, je veux rencontrer un champion contre qui j’ai combattu. Nous présenterons une vidéo d’un combat nous opposant et chacun de notre côté, nous allons l’expliquer et l’analyser. Ça sera l’occasion pour moi de rencontrer les gens, de jaser avec eux, de prendre des photos et de tourner un film que nous présenterons par la suite. La tournée se finira au Canada et le dernier rendez-vous aura lieu au Québec.

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QUESTIONS/RÉPONSES

Pierre Guénette, à gauche, travaille aujourd'hui dans le domaine de la vente pour les entreprises Alfa plus santé sécurité et Alberta Safety First pour lesquelles il vend, depuis le début de la crise de la COVID-19 des masques, des gants et des équipements de protection. Il fait équipe avec Nicolas Tincau, un bon ami.

Fait marquant de ta carrière

R Mon championnat du monde en Corée du Nord, en 1992, une compétition présentée en terre natale du taekwondo. C’était vraiment spécial. Ça été le plus gros championnat du monde à vie dans l’histoire de l’ITF. Il y avait tellement de monde.... J’ai fini premier. Et encore aujourd’hui, il n’y a pas grand monde qui peut se vanter d’être allé en Corée du Nord.

Q Plus beaux souvenirs

C’est certain que c’est d’avoir gagné le championnat du monde en Corée. Ce fut une bouffée de bonheur parfait. Mais je mettrais aussi une victoire à un championnat canadien présenté en Saskatchewan. J’ai toujours été une bonne personne. Mais à l’époque, même si je n’étais pas un mauvais gars, je ne faisais pas toujours les bons choix et je me mettais dans le trouble. Et j’avais dû faire de la prison. À ma sortie, maître Tran Trieu Quan, qui m’aimait beaucoup, m’avait dit que je devrais prendre une année de congé de taekwondo afin de servir d’exemple aux autres jeunes afin de les convaincre de demeurer dans le droit chemin. J’étais donc parti dans l’Ouest canadien où j’avais continué à m’entraîner très fort. Quand je me suis présenté au championnat canadien l’année suivante, ça faisait un an que les gens ne m’avaient pas vu. Et il y avait un nouveau champion en titre. Ma mère était avec moi. Ma plus grande crainte, c’était que les gens me jugent pour ce que j’avais fait devant elle. Mais j’ai tellement été bien accueilli, les gens ont tellement été gentils. Quand je suis embarqué dans le ring, tout le monde s’est levé debout. Et les gens se sont mis à m’applaudir et crier. Même mes adversaires. Je me souviens avoir vu ma mère. Je l’ai prise dans mes bras et j’ai pleuré. Par la suite, j’ai gagné la médaille d’or. J’avais repris ma place. Ma carrière était relancée.

Q Ce dont tu t’ennuies le plus

Je m’ennuie de la gang, les gens avec qui je m’entraînais à tous les jours mais surtout de mes partenaires d’entraînement. Ils en ont mangé des coups. Ce n’était pas facile pour eux. Et j’ai le plus grand respect pour eux. Des partenaires d’entraînement, j’en ai eu des quelques-uns au cours de ma carrière. Souvent des groupes de deux, ou de trois lors des différentes décennies. Ils ont toujours été là et ils n’ont jamais lâché.

Q Ce dont tu ne t’ennuies pas

Les années qui ont suivies après que j’ai changé de fédération et que je sois passé de l’ITF à la WTF. Ça, je ne le répèterais pas. Me battre contre la politique, ce n’était pas moi. Ce n’était pas mon combat et je n’ai jamais voulu ça. Il aurait fallu que je dise ce que je pensais. Et je ne suis pas comme ça. Moi j’étais entraîné pour me battre dans le ring.

Q Modèles de jeunesse

J’avais une idole quand j’ai commencé à faire du taekwondo et c’était Paul Germain. En vieillissant, j’ai grandi et j’ai pris du poids. J’ai donc changé de catégorie et je suis devenu un peu meilleur que lui et j’ai continué à faire mon chemin dans le monde du taekwondo.

Dans 10 ans

R Je me vois entouré de ma gang, être avec les gens que j’aime et qui sont proches de moi comme ma fille qui vit en Finlande.

Q Rêve que tu aimerais réaliser

R Ma tournée d’adieu. Ça compte tellement pour moi. Ce n’est pas quelque chose que je veux faire pour l’argent. Je ne veux même pas que le monde me paie. Je travaille et je fais des sous. J’ai même l’intention d’acheter des boucliers et des équipements pour clubs n’ayant pas beaucoup d’argent que je compte visiter. J’aimerais aussi aller au Népal. Il y a plusieurs années, une jeune Népalaise de 10 ans m’avait écrit et nous avions finalement correspondu pendant quelques années. Elle me parlait des montagnes et comment c’était beau chez elle. J’ai lui ai toujours promis que j’irais la voir. Et je ne l’ai pas encore fait. Mais je sais que je vais y aller. Elle doit avoir environ 22 ans aujourd’hui. Je ne lui dirai pas. Je compte plutôt appeler son professeur pour lui dire que j’aimerais la rencontrer. C’est quelque chose à laquelle je tiens énormément.