Une piste de la station touristique Stoneham se nomme La Marquis, en l’honneur du frère aîné de Philippe, Vincent. Une reconnaissance qui rejaillit maintenant sur le benjamin de la famille.

Philippe Marquis, moulé par ses «bourreaux»

Les XXIIIes Jeux olympiques d’hiver se profilent à l’horizon. Le 9 février 2018, en Corée du Sud, la vasque de PyeongChang s’embrasera pour illuminer cette grande quinzaine sportive. Au fil des prochaines semaines, nous vous proposons le portrait de plusieurs athlètes de notre région qui vivront l’aventure olympique. Aujourd’hui : Philippe Marquis.

D’abord, le grand frère, ensuite, le grand ami. Des modèles aux allures de bourreaux, parfois. Mais dans chaque cas, une source de motivation à viser l’excellence. Regards croisés sur Philippe Marquis, élevé sur les pistes de Stoneham et devenu l’un des meilleurs bosseurs au monde.

L’histoire commence par de l’admiration, par un désir de plaire. Né à Sainte-Foy dans une famille où le ski est tradition, Philippe Marquis trouve près de lui son modèle, son exemple, son mentor, son idole. Grand frère Vincent est plus vieux de cinq ans. Et il est doué. Enfant, Philippe le suit partout sur les pistes de la station touristique Stoneham, où la famille possède un chalet. Il l’imite, souvent avec succès. Sans recevoir de compliments.

«Vincent a toujours été dur avec moi», se souvient le plus jeune des Marquis, pendant une conversation avec Le Soleil dans le chalet en question. «Quand je faisais des bons coups, il n’était pas le premier à me dire : “Heille, c’était bon.” Il s’attendait tout le temps à plus de moi. Et d’un autre côté, je voulais l’impressionner, je voulais en faire plus. […] Pour montrer que j’avais ma place avec sa gang d’amis.»

Même s’il l’intègre sans hésiter dans ce groupe, le grand frère est exigeant envers le petit. Aujourd’hui, il a une pointe de regret dans la voix en pensant à son attitude avec Philippe. Malgré les impressionnants succès de celui-ci sur le circuit de la Coupe du monde des bosses. Malgré l’homme équilibré qu’il est devenu.

«Ce n’était peut-être pas la bonne façon de l’amener là-dedans. Je ne referais peut-être pas la même chose, mais s’il a été capable d’en retirer un peu de bon, tant mieux. C’est sûr que ç’a dû forger son caractère», affirme Vincent, quatrième de l’épreuve des bosses aux Jeux olympiques de Vancouver.

«Je n’abandonne pas facilement», dit Philippe, 28 ans, qui voit un lien direct entre sa résilience et les exigences de son frère aîné. «J’ai appris à la dure, et c’est grâce à Vincent. J’aime dire que j’étais de la pâte à modeler, et que c’est lui qui m’a moulé.»

Les deux hommes ont des personnalités bien différentes, foi de Vincent. Lui est plus réservé. Son petit frère est social, extraverti. Celui qui s’intègre partout.

Pas la grosse tête

Après 90 minutes d’entrevue avec Philippe, un constat s’impose : l’athlète est débordant de confiance, mais l’homme n’a pas la grosse tête.

Ses succès sur les pistes sont pourtant impressionnants. Médaillé d’argent aux Mondiaux de 2015, il est aussi monté 12 fois sur le podium en Coupe du monde, dont deux fois sur la première marche. Il est quatrième au monde.


J’ai appris à la dure, et c’est grâce à Vincent. J’aime dire que j’étais de la pâte à modeler
Philippe Marquis, à propos de son frère

Son amitié avec Mikaël Kingsbury, 25 ans, est au cœur des succès des deux hommes aux quatre coins de la planète où l’hiver fait rage. Une raison de se dépasser. «C’est un peu comme mon grand frère, et c’est en même temps mon partenaire d’entraînement. C’est la personne en ski de laquelle je peux le plus m’inspirer», dit Kingsbury de son ami.

Et pour Marquis, une source d’humilité. Il serait facile pour lui (ou pour quiconque) d’être jaloux des réussites de Kingsbury. Médaillé d’argent aux Olympiques, sept fois sur le podium des Mondiaux, ce dernier demeure l’homme le plus titré de l’histoire de la discipline, avec 42 victoires en Coupe du monde.

Marquis, Kingsbury et les meilleurs bosseurs au monde sont d’ailleurs réunis à Ruka (Finlande), samedi, pour la première épreuve de la Coupe du monde 2017-2018.

Les succès colossaux du «King des bosses» poussent Philippe à travailler encore plus fort pour trouver ce petit quelque chose trop souvent manquant. «On s’entraîne tellement intensément», souligne Marquis. «Il n’y a pas une descente d’entraînement qu’on fait… juste pour la faire. Il y a tout le temps un objectif précis. Et c’est tout le temps pour tester nos limites. On s’entraîne à fond.»

Auteur de 12 podiums en Coupe du monde de ski acrobatique, le bosseur Philippe Marquis déborde de confiance.

La personnalité de Marquis doublée de son amitié pour Mikaël ont permis d’éviter les tensions. Kingsbury salue l’esprit sportif de Philippe, toujours parmi les premiers à le féliciter, à célébrer avec lui.

Cette saine compétition, cette belle entente, ont toujours été primordiales, constate Vincent Marquis. «Ce n’est pas évident de battre Mik, imaginez en plus s’ils ne s’étaient pas bien entendus dans la vie de tous les jours... Est-ce que la carrière de Philippe aurait été moins longue s’il n’avait pas eu de plaisir en dehors des pentes de ski...?»

Comme un vieux couple

Sur la route, Philippe et Mikaël sont colocataires. L’un connaît toutes les petites manies de l’autre. Et tout va bien. Comme un vieux couple… «d’une certaine manière», lance Kingsbury en riant.

Ils demeurent malgré tout très compétitifs, pas juste dans les bosses. Étrangement, dans tout le reste, Marquis domine son jeune ami plus souvent qu’à son tour. «Quand on joue au ping-pong ou à d’autres sports, il réussit toujours à trouver le edge. Moi, je garde mes victoires en ski!» dit Kingsbury, rigolant de nouveau.

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«COMMENT UNE CHOSE COMME ÇA PEUT M'ARRIVER»?

«Je me suis effondré sur les genoux. Vincent est venu me rejoindre sur le bord de la piste, il m’a pris dans ses bras. On braillait comme deux truies, à chaudes larmes. […] J’étais dévasté, j’étais à terre.»

Dans cette épreuve de la Coupe du monde à Val-Saint-Côme, en 2013, Philippe Marquis doit terminer parmi les sept premiers pour s’assurer une place aux Jeux olympiques de Sotchi. Le dernier skieur vient de franchir le fil d’arrivée. Le classement s’affiche, froid et imperturbable : 8. Philippe Marquis.

Le rêve s’envole. Un athlète en ski cross le devance dans le processus de sélection, où les places canadiennes sont divisées entre toutes les disciplines du ski acrobatique : bosses, sauts, demi-lune, slopestyle et ski cross.

«Je ne pouvais pas être plus bas. C’était incompréhensible. J’ai tellement travaillé fort! Comment une chose comme ça peut-elle m’arriver?» se demande encore Marquis. Il reçoit alors le soutien de plusieurs proches, dont ses vieux chums de Québec, avec qui il admet avoir viré «des criss de brosses».

Marquis est en lendemain de veille lorsqu’il reçoit l’appel, quelques jours après sa huitième place. Un athlète qualifié vient de se blesser : il pourra se rendre aux Jeux olympiques.

Aujourd’hui, il voit dans ces quelques jours un moment marquant dans sa carrière. «Parce que j’ai réalisé que le sport, ce n’était pas juste de gagner. J’avais été capable d’avoir un impact sur les gens autrement que par mes résultats. Ç’a changé un peu ma manière d’approcher le sport. Je suis plus conscient de l’influence que je peux avoir sur les gens qui m’entourent. C’est pourquoi je tiens tellement à ce rôle de leader et de vétéran dans l’équipe.»

Il termine neuvième à Sotchi. Lors de sa dernière descente, il veut impressionner la galerie. Il en fait un peu trop et commet quelques erreurs coûteuses. Vouloir soulever la foule, «je dois faire attention à ça», lance-t-il en riant, avec une pensée certaine pour les prochains JO, à PyeongChang, où il compte faire mieux.

Sa participation n’est pas encore assurée, mais tout indique qu’il y sera. Il y retrouvera sa première influence dans le sport, son frère Vincent, choisi pour agir comme mentor auprès des athlètes du ski acrobatique.

«Je pense que sa présence peut me mettre en confiance, soutient Philippe. Et peut m’aider à enclencher la dernière vitesse. Quand il est dans mon entourage, j’ai l’impression que je suis un peu plus allumé.»

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«MINI» MARQUIS

Merci aux sports. Et pas juste le ski. À l’adolescence, Philippe Marquis excelle aussi au soccer et même au football. Pourtant, il est «mini». Il admet aujourd’hui avoir été complexé par sa petite taille à l’école secondaire. Il mesure aujourd’hui 5’6’’ — «Un grand 5’6’’!» rigole-t-il — et il a grandi… sur le tard.

«Une chance que j’avais le sport, où j’étais bon. Ça me permettait de m’extérioriser un peu et d’avoir du succès à quelque part. C’était des années quand même difficiles», l’ancien du Petit Séminaire de Québec. Il était bon, même au football, où il cognait dur à sa position de secondeur. Il brille désormais dans un sport où sa petite taille s’avère un avantage. Son bas centre de gravité lui permet d’être compact pendant sa descente et ses sauts, qualité prisée par les juges.

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UN VIDE QUI FAIT PEUR

L’idée d’une retraite sportive fait peur à Philippe Marquis. L’achèvement d’une carrière ponctuée de découvertes, de voyages et d’encouragements se compare à peu de choses, sauf peut-être à la fin de la tournée d’un populaire groupe musical. Au lendemain, un vide. Il n’a aucun plan précis, mais il étudie plusieurs options. Il a complété les deux tiers d’un baccalauréat en administration; il est depuis sept ans entraîneur de ski dans un camp d’été de l’Ouest canadien; il a travaillé pour CBC/Radio-Canada pendant les derniers JO d’été, animant les capsules En marge de Rio. «Je me sens dans mon élément quand je ne suis pas dans mon élément», dit-il, assurant retrouver devant la caméra les mêmes papillons ressentis avant une descente. Rien d’officiel quant au moment où il prendra cette retraite. Deux questions guideront son choix : «Est-ce que j’aime encore ce que je fais?» et «Est-ce que je me sens encore compétitif?» Sur cette simple base, la fin pourrait attendre encore longtemps…