Martin Brodeur, dans une classe à part

Stressé, Martin Brodeur? Ce n’est pas l’impression qu’il donnait lorsqu’il défendait le filet des Devils du New Jersey au zénith de sa carrière dans la Ligue nationale de hockey. Mais dernièrement, il a admis avoir été tenaillé par un brin de nervosité. Sans doute parce qu’il est moins à l’aise derrière un micro qu’il ne l’était en portant ses jambières.

La prochaine allocution du Québécois se déroulera lundi soir, à Toronto, dans la prestigieuse enceinte du Temple de la renommée qui lui ouvre ses portes dès sa première année d’admissibilité, comme son compatriote et rival Martin Saint-Louis.

«Mon discours est pas mal prêt. Il me reste à le pratiquer pour que ça soit plus fluide, a confié Brodeur lors d’une entrevue téléphonique avec La Presse canadienne.

«Je n’ai jamais eu de problème avec les entrevues, mais parler devant des gens sans qu’ils me répondent, c’est autre chose. Alors, je suis un peu nerveux. C’est un moment important, mais j’ai plus hâte que je suis nerveux.»

La fluidité n’a jamais été un problème pour l’athlète de Saint-Léonard, et c’est peut-être pourquoi il a connu une carrière aussi longue et aussi phénoménale. Une carrière qui a mené Brodeur vers ce qu’il considère être le plus grand honneur pour un joueur de hockey.

«Quand tu grandis, tu veux jouer dans la Ligue nationale, tu veux gagner la coupe Stanley. Mais jamais tu ne te dis qu’un jour tu seras un membre du Temple de la renommée. Quand ça arrive, ça met beaucoup de choses en perspective. Tu te mets à penser à ta famille et à tous ceux qui t’ont aidé en cours de route, que ce soit les coéquipiers, entraîneurs, soigneurs, préposés à l’équipement.

«Quand on m’a appelé pour m’annoncer que j’étais intronisé, j’ai parlé à ma femme et à mes enfants. J’ai aussi eu une pensée pour mon père car j’aurais aimé pouvoir lui communiquer la nouvelle», admet-il en parlant de l’ancien photographe Denis Brodeur, lui-même un ex-gardien de but, qui a rendu l’âme en septembre 2013.

Match après match

Au-delà des trois coupes Stanley, des deux médailles d’or olympiques, de sa collection de trophées Jennings (5) et Vézina (4) et du titre de recrue de l’année, ce qui ressort de la carrière de Brodeur, c’est la longévité de sa carrière. Une longévité que seul Glenn Hall - avec ses 502 départs consécutifs entre 1955 et 1962 avec Detroit et Chicago - pourrait se targuer d’avoir égalée ou surpassée.

Du 26 mars 1992, date de son baptême de feu à l’âge de 19 ans, jusqu’à la tombée du rideau de sa carrière le 2 janvier 2015, Brodeur a participé à 1266 rencontres en saison régulière. Il en a gagné 691 et réalisé 125 blanchissages.

Dans ces trois catégories, il trône au sommet dans l’histoire de la LNH loin devant le suivant - Patrick Roy dans les deux premières, Terry Sawchuk dans l’autre - à un point tel où il pourrait être difficile de le rattraper.

En l’espace de 12 saisons entre 1995 et 2008, Brodeur n’a jamais disputé moins de 67 matchs par année, atteignant même un sommet en carrière de 78 en 2006-2007 à l’âge de 34 ans.

«Je me disais que si (le défenseur et coéquipier) Scott Stevens était capable de jouer 82 matchs, je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas jouer 82 matchs, affirme Brodeur.

«Je ne me suis jamais mis de pression supplémentaire au point d’être vidé mentalement. J’ai été capable de demeurer en santé longtemps, et le fait de jouer dans un bon système défensif où je ne recevais pas 45 rondelles par match a fait une grosse différence», avoue-t-il aussi.

L’autre singularité de Brodeur aura été sa façon de travailler autour de son filet et d’aider ses défenseurs. Selon plusieurs, ce talent a incité la LNH à instaurer une zone derrière la ligne des buts où il est maintenant interdit à un gardien de récupérer la rondelle.

Claude Carrier, un ancien dépisteur qui a convaincu les Devils de repêcher Brodeur en première ronde le 16 juin 1990 à Vancouver, avait noté cet aspect de son jeu dès le niveau midget AAA.

«Martin jouait pour Montréal-Bourassa et un samedi après-midi, pour mon plaisir, je suis allé à un match contre Sainte-Foy. C’était la première fois que je voyais Martin, et ce qui m’a sauté aux yeux, c’était la facilité qu’il avait de décider quand sortir ou non de son filet et de manipuler la rondelle. Pour un joueur d’âge midget, c’était impressionnant et ça m’intriguait.

«À sa première année dans la LHJMQ, avec le Laser de Saint-Hyacinthe, j’ai commencé à le suivre davantage, et j’ai vu un gars confiant, calme. Et plus il avançait, meilleur il était. Quand notre tour est venu au repêchage, j’ai insisté pour qu’on le choisisse parce que j’étais sûr qu’il serait là pour longtemps et qu’il serait un gagnant.»

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DERRIÈRE SA FAÇADE AMICALE, MARTIN BRODEUR AFFICHAIT UN ARDENT DÉSIR DE VAINCRE 

C’est sur la rue Mauriac, près de la demeure familiale à Saint-Léonard, que Martin Brodeur a développé l’amour du hockey auprès de ses frères et amis. Ce sont des moments dont il parle avec nostalgie.

«Ç’a été nos plus beaux moments. J’ai appris à devenir un athlète en jouant au hockey dans la rue, à improviser certaines choses. J’ai eu la chance d’avoir des frères plus grands que moi, beaucoup d’amis, beaucoup de jeunes de mon âge. C’est là que la passion a commencé, que ce soit à aller patiner dans le parc, ou à jouer dans la rue devant la maison.»

La liste d’amis incluait Norman Flynn et Mario Baril, très proches de Claude, l’un des frères aînés de Martin, décédé il y a un an presque jour pour jour, le 11 novembre.

Flynn et Baril l’ignoraient à l’époque, mais ils allaient vivre ensemble de très près l’essor de Brodeur, comme entraîneur-chef et instructeur des gardiens avec le Canadien de Montréal-Bourassa, dans la Ligue midget AAA, puis le Laser de Saint-Hyacinthe, dans la LHJMQ.

«Pour moi, il y a un match en particulier que je retiens. À notre première saison avec le Laser en 1989-90, nous avions battu les Olympiques 5-3 à Hull, et Martin avait reçu 60 tirs», relate Flynn.

«Je me rappelle avoir dit à des journalistes que s’il y avait un meilleur espoir que Martin parmi les gardiens de but, il allait être drôlement bon!»

Presque 30 ans plus tard, Flynn demeure emballé par ce que Brodeur a accompli.

«Je savais qu’il était bon, je savais qu’il jouerait dans la Ligue nationale de hockey, mais je mentirais si je prétendais savoir qu’il réaliserait tout ce qu’il a réalisé. Regardez tous les records qui lui appartiennent.»

De son côté, Baril se souvient de Brodeur pour deux traits particuliers de sa personnalité. Des traits qui pourraient sembler en contradiction l’un avec l’autre.

«Avec son sourire, Martin avait beaucoup de charisme. Et il était gentil avec tout le monde, qu’il s’agisse du joueur de quatrième trio ou du membre du personnel de soutien. Tout le monde l’aimait. Mais il était un grand compétiteur. Il détestait perdre et se faire déjouer pendant les entraînements.»

«Martin n’a pas toujours eu le crédit qui lui revient pour le désir de vaincre, car il en avait un», renchérit à ce sujet l’ancien gardien Marc Denis, maintenant analyste au Réseau des Sports.

«J’ai grandi à l’époque des Curtis Joseph, Ed Belfour, Patrick Roy, des gardiens d’une grande intensité, ajoute-t-il. Martin est arrivé avec cette détente vis-à-vis sa profession et le travail qu’il avait à faire et je trouvais que c’était un rayon de soleil. Marc-André Fleury est un peu comme ça. Mais ce n’est pas parce que Martin semblait détendu qu’il n’avait pas de désir de vaincre et qu’il n’était pas passionné.»