Khari Jones se considère chanceux d’avoir pu grandir en Californie, l’un des états les plus libéral et progressiste des États-Unis. Mais comme la très grande majorité des Noirs, il a tout de même été victime de racisme, dont de la part de policiers. 
Khari Jones se considère chanceux d’avoir pu grandir en Californie, l’un des états les plus libéral et progressiste des États-Unis. Mais comme la très grande majorité des Noirs, il a tout de même été victime de racisme, dont de la part de policiers. 

«Lui, c'est moi» : le coach des Alouettes profondément touché par la mort de George Floyd

MONTRÉAL — «Je ne cesse de penser à George Floyd. Lui, c’est moi.»

Khari Jones a rarement recours aux réseaux sociaux. Mais il s’est tourné vers Twitter, lundi, pour y écrire ces quelques mots puissants. Dire que l’entraîneur-chef des Alouettes de Montréal a été touché par la mort de George Floyd, décédé après qu’un policier du Minnesota lui ait mis le genou à la gorge pendant plus de huit minutes, tient de l’euphémisme.

«La brutalité policière et le racisme sont là depuis longtemps aux États-Unis. [La mort de George Floyd] a choqué tout le monde, mais ça m’a fait particulièrement mal. L’inhumanité de ce geste, c’est quelque chose qui m’a profondément touché, ainsi que le reste du monde», a raconté Jones au cours d’une vidéoconférence fort chargée en émotions.

«C’est quelque chose que je n’oublierai jamais. C’est horrible. J’espère que les gens ont vu à quel genre de pression les Afro-américains sont constamment soumis. D’avoir à se soucier de réactions comme celle-là de la part de personnes en autorité, c’est une chose affreuse et ça ne devrait pas exister, il va sans dire.»

Ces images ont ressassé de bien mauvais souvenirs chez Jones, qui a ressenti le besoin d’écrire une lettre à ses joueurs, dans laquelle il a raconté avoir été victime de menaces de mort alors qu’il jouait à Winnipeg.

«Je n’en avais jamais vraiment parlé. J’ai reçu ces menaces parce que ma femme n’est pas de la même couleur que moi. Il y avait des officiers de police qui patrouillaient autour de la maison quand je jouais à l’étranger. J’ai reçu plusieurs lettres, que je conserve toujours. Juste pour me rappeler que même si les choses sont super, il ne faut qu’une personne. Et une personne, c’est déjà trop.»

Erreur sur la personne

L’homme de 49 ans s’est aussi rappelé la fois où il s’est lui-même retrouvé encerclé de policiers, armes aux poings, lors d’un cas d’erreur d’identité.

«C’était à Sacramento. Je crois que c’était au tout début des années 1990; j’étais à l’université ou je venais tout juste d’obtenir mon diplôme. Ils étaient cinq ou six policiers blancs, qui sont arrivés de tous les côtés pour nous encercler, mes amis et moi. Partout où nous regardions pour nous tasser, il y avait des policiers. Ils nous ont mis en joue, nous ont immobilisés au sol, puis nous ont menottés.


« C’est quelque chose que je n’oublierai jamais. C’est horrible. J’espère que les gens ont vu à quel genre de pression les Afro-américains sont constamment soumis. »
Khari Jones, entraîneur-chef des Alouettes

«Ils ont fait quelques appels avant de nous dire qu’il s’agissait d’une erreur, que nous n’étions pas ceux qu’ils cherchaient. [...] Mon frère, qui était avec nous, est un peu plus énergique que moi et criait après les policiers. Je n’arrêtais pas de tenter de le faire taire, je ne voulais pas qu’il lui arrive quoi que ce soit.

«Je me considère choyé d’avoir grandi en Californie, même s’il y avait tout de même beaucoup de racisme autour de nous. Nous appelions cela “être Noir et marcher”. C’est quelque chose qui arrivait à des gens que vous connaissiez et là, ça m’est arrivé à mes amis et moi. [...] Heureusement pour moi, ça ne s’est pas passé souvent, mais une fois est suffisante. Je me rappelle encore à ce jour les émotions que j’ai ressenties. C’est une sensation horrible que d’avoir une arme braquée sur vous pour quelque chose comme ça.»

Jones est père de deux jeunes femmes de 17 et 15 ans, Jaelyn et Siena. Comme tous les pères noirs, il a eu à avoir des discussions ennuyantes, mais nécessaires avec ses filles.

«J’ai tenté de leur parler de cette situation un peu au fil des ans, mais je ne veux pas les accabler avec ça, a-t-il dit. Heureusement, nous avons beaucoup vécu au Canada. Dans la majeure partie des cas, mes filles, ma famille et moi avons été bien traités dans ces endroits. Heureusement pour elles, elles n’ont pas eu à le vivre. J’en suis très heureux. Mais je discute souvent avec elles de ce que ça peut être aux États-Unis, juste pour qu’elles soient au courant et qu’elles fassent attention.

«Quant à la vidéo de la mort de George Floyd ou ce qui s’est passé avec Breonna Taylor [NDLR : une ambulancière tuée par des policiers à Louisville], c’est juste... regrettable que des gens voient les gens différemment en raison de la couleur de leur peau et je veux qu’elles en soient conscientes.

«Je ne crois pas qu’il y ait eu de discussion, car je ne pouvais arrêter de pleurer. Elles savent à quel point j’en suis affecté et je crois qu’elles le sont aussi. Ma plus jeune a commencé un projet: elle veut faire faire de t-shirts ‘Black Lives Matter’. Elles veulent être impliquées. Je ne les pousserais pas à faire quoi que ce soit qu’elles ne souhaitent pas faire, mais elle s’est lancée par elle-même dans ce projet. Elles voient tout ce qui se passe sur les réseaux sociaux. Nous aurons sûrement une discussion plus tard, mais il n’y avait rien à ajouter avec les images sur cette vidéo.»

«Il faut voter»

L’Américain natif de l’Indiana craint pour la suite des choses dans son pays de plus en plus divisé et dirigé par un président, Donald Trump, qui exacerbe ces divisions.

«Ça me fait peur. Il y a tant de divisions. Elles ont toujours fait partie de l’histoire par contre. Je ne pense pas que Trump ait commencé quoi que ce soit. Il a seulement créé un environnement où les gens se sentent plus libres d’exprimer ces sentiments. Mais ce n’est pas lui qui a instauré le racisme aux États-Unis.

«Je pense toujours que les racistes des années 1950 ou 1960 sont toujours en vie. Et ces gens ont des enfants. Ça ne disparaît pas avec un président noir. C’est mieux, mais ça ne s’améliore pas assez rapidement. J’espère seulement que les gens iront voter, pas seulement pour l’élection présidentielle, mais dans les élections locales également. Il y a tant de choses à changer, elles doivent l’être de l’intérieur. Il faut mettre les personnes aux bons endroits. Il faut voter.

«Ce dernier assassinat, malheureusement, a entraîné une montée des protestations. Habituellement, les choses reprennent leur cours normal après un certain temps, mais dans ce cas-ci, ce n’est pas la même chose. Je pense que nous en ressentirons les effets longtemps. J’espère que ce sera le cas. Que ça mènera à des changements. Mais nous aurons besoin de tout le monde pour que ça se produise. C’est pourquoi je m’exprimerai également.»