L'équipe des Pirates de Thedford Mines en 1974
L'équipe des Pirates de Thedford Mines en 1974

L’été de rêve des Pirates de Thetford Mines

Comme l’Avalanche du Colorado, qui a remporté la Coupe Stanley à sa première saison à Denver après avoir quitté Québec, les Pirates de Thetford Mines ont réussi en 1974 l’exploit de devenir la première équipe de baseball canadienne à remporter le championnat de la Ligue Eastern tout juste après avoir quitté Sherbrooke.

C’était l’âge d’or du baseball professionnel au Québec : en plus des Expos de Montréal dans les Ligues majeures, le Québec comptait aussi trois équipes dans la Ligue Eastern : les Carnavals de Québec, les Aigles de Trois-Rivières et les Pirates, tout juste arrivés dans la capitale de l’amiante après deux saisons passées en Estrie.

La filiale AA des Pirates de Pittsburgh comptait dans ses rangs plusieurs futures vedettes des majeures : le receveur Ken Macha, le deuxième but Willie Randolph, les voltigeurs Omar Moreno et Tony Armas et le partant Odell Jones.

Ils ont complété la saison au deuxième rang du classement général du circuit avec 75 victoires et 65 défaites, un match derrière les Carnavals. L’attaque des flibustiers était sans pitié : ils dominaient la ligue avec 108 circuits et 614 points produits.

Partisans bruyants et passionnés

Fils de l’entraîneur des Pirates de Pittsburgh Danny Murtaugh, Tim Murtaugh dirigeait la filiale AA à sa dernière saison à Sherbrooke et à sa première et unique saison à Thetford Mines. 

«C’était comme ça dans cette ligue à l’époque, les équipes déménageaient parfois, car elles obtenaient de meilleures conditions dans une autre ville. J’ai aimé Sherbrooke et j’ai bien aimé mon année à Thetford Mines. Les fans étaient bruyants et passionnés et ils connaissaient bien le baseball. Je me souviens aussi de la pizza qui était excellente et de la 50», raconte Murtaugh en prononçant le nom de la bière en français.

L’entraîneur est arrivé à Thetford Mines alors que la ville vivait des événements particuliers. «Je me rappelle que des maisons en ville étaient constamment déménagées en raison de l’exploitation minière. J’étais assez impressionné par ça», se souvient-il en faisant référence au déménagement du quartier Saint-Maurice.

Murtaugh s’était aussi lié d’amitié avec le préposé à l’équipement des Pirates. «C’était un Canadien et on le surnommait “Boomer”. Il n’arrêtait pas de m’agacer en comparant le baseball et le hockey», se souvient-il. Le «Boomer» en question a même aidé Murtaugh à prononcer un discours tout en français lors du dernier match local de la saison où les équipes soulignent traditionnellement leur appréciation envers leurs partisans.

«J’ai écrit le discours et “Boomer” l’a traduit en français en m’expliquant comment bien prononcer les mots. Je t’avoue que j’avais de la misère à prononcer le mot “sifflet”, car je voulais parler des fans qui nous encourageaient en soufflant dans des sifflets durant les matchs. En fin de compte, j’y suis arrivé et je crois que les partisans ont compris.»

De futures vedettes

Murtaugh garde évidemment d’excellents souvenirs des futures vedettes qui figuraient dans son alignement. «J’étais très chanceux de les avoir et eux, ils étaient très chanceux de m’avoir!», lance-t-il en parlant des Randolph, Moreno, Armas, Reynolds et Macha, qui a produit 100 points cette saison-là.

«Comment oublier la façon dont Ken a obtenu son centième point produit! Le dernier match de la saison, nous étions en septième manche et il y avait un retrait et deux gars sur les buts. Cependant, le gars qui frappait juste avant Macha a frappé dans un double jeu qui a mis fin à la manche», raconte Murtaugh.

Le futur troisième-but et gérant des Majeures n’avait cependant pas dit son dernier mot, loin de là. «Ken a commencé la huitième manche au bâton avec 99 points produits et il a claqué un circuit, ce qui lui a donné son centième point!», poursuit son ancien gérant.

C’est aussi à Thetford Mines que Murtaugh a vécu ses deux dernières présences au bâton au baseball professionnel à l’âge de 31 ans. «Macha s’était blessé et je n’avais pas d’autre receveur disponible. Comme j’ai toujours été receveur, j’ai décidé d’y aller», raconte celui qui a frappé un coup sûr en deux passages à la plaque. 

Murtaugh avoue avoir bien aimé diriger des équipes de baseball au Québec, considérant à l’époque qu’il avait un avantage sur ses adversaires américains. «Les jeunes femmes canadiennes étaient tellement jolies... Les joueurs des autres équipes arrivaient aux matchs fatigués parce qu’ils avaient passé la nuit à leur courir après!», illustre-t-il.

Pour éviter que ses Pirates fassent la même chose, Murtaugh avait trouvé des façons pour que ses protégés ne passent pas leurs soirées et leurs nuits dans les bars à tenter de faire des rencontres. «Premièrement, j’habitais très près d’où ils habitaient et j’exigeais qu’ils soient au stade à telle heure. Je m’assurais aussi de savoir où ils étaient en tout temps.» Seul son lanceur Dennis Malseed semble avoir échappé à sa surveillance puisqu’il a fini par épouser une Thetfordoise, de qui il est depuis séparé.

Une finale enlevante

Cette équipe de rêve avait poursuivi ses succès dans les séries de fin de saison, défaisant les Red Sox de Bristol en demi-finale avant de se frotter aux Rangers de Pittsfield, tombeurs des Carnavals de Québec, dans une série 2 de 3 en grande finale. 

Les Pirates ont débuté en grand devant leurs partisans, écrasant leurs adversaires 17 à 2 grâce entre autres à une autre belle performance d’Odell Jones, qui avait lancé un match sans point ni coup sûr contre ces mêmes Rangers en début de saison (voir autre texte). 

Les Thetfordois tiraient cependant de l’arrière 5 à 4 en sixième manche du second match, qui se déroulait toujours au Stade Bellevue «devant une foule très partisane de 1217 personnes criant et soufflant dans leurs sifflets» écrivait Roger O’Gara du Berkshire Eagle. 

C’est un simple de Cal Meier avec un coureur sur les sentiers qui a changé l’allure de la partie. Des erreurs consécutives du voltigeur Tommy Cruz et de l’arrêt-court Roy Smalley ont permis à Meier de croiser le marbre sur cette séquence avec ce qui allait être le point gagnant. 

En relève au partant Frank Frontino, le releveur Rich Standart a terminé le travail en limitant Pittsfield à deux coups sûrs et un but sur balles en une manche et deux tiers. Le président de la Ligue Eastern, Pat McKernan a présenté la bannière du championnat à l’avocat thetfordois Jacques Ferron, président des Pirates, dans une

cacophonie de sifflets et Thetford Mines inscrivait à jamais son nom dans la petite histoire du baseball affilié. Quelques mois plus tard, les Pirates déménageaient leur équipe AA au Texas et les Brewers de Milwaukee installaient leur club-école AA à Thetford Mines, prenant le nom des Mineurs. L’aventure n’allait là aussi ne durer qu’un an, les Brewers déménageant à leur tour à Williamsport, en Pennsylvanie, après n’avoir attiré que 16 000 spectateurs à Thetford Mines en 1975.

Tim Murtaugh Jr. est le directeur des communications de la campagne de réélection du président américain Donald Trump (photo).

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UN FILS BIEN EN VUE

En plus d’avoir un père célèbre, l’ex-entraîneur des Pirates de Thetford Mines Tim Murtaugh a aussi un fils célèbre. N’ayant pas suivi les traces de son père et de son grand-père dans le monde du baseball, Tim Jr. est le directeur des communications de la campagne de réélection du président américain Donald Trump (photo). «Mon fils a joué au baseball jusqu’au high school et il a cessé par la suite», raconte Murtaugh au sujet de Tim Jr., qui avait cinq ans quand il habitait Thetford Mines avec ses parents en 1974. On sent cependant chez le paternel, un membre du Parti républicain qui a lui-même été pendant plusieurs années conseiller municipal dans les comtés de Ridley et Delaware en Pennsylvanie, une grande fierté de voir son fils travailler en politique aux côtés du président des États-Unis. «Il fait de l’excellent travail, il est très bon. Il a hérité du cerveau de sa mère!», blague Tim Murtaugh Sr. En fait, c’est grâce à Murtaugh Fils si Le Soleil a pu s’entretenir avec Murtaugh Père. Après avoir fait d’intenses recherches, l’auteur de ses lignes a réussi à dénicher le numéro de cellulaire du fils et laissé un message dans sa boîte vocale, expliquant qu’il était un journaliste natif de Thetford Mines qui souhaitait discuter avec son père du championnat des Pirates en 1974. Une heure plus tard, l’ex-entraîneur rappelait le journaliste et lui racontait ses souvenirs. Même très occupé par la campagne présidentielle de Donald Trump, Tim Murtaugh Jr., lui-même un ancien journaliste de NBC, a trouvé un peu de temps pour mettre son père en contact avec un journaliste sportif! Ian Bussières 

Tim Murtaugh a mené les Pirates de Thetford Mines aux grands honneurs en 1974.

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DU BASEBALL AUX ASSURANCES

Contrairement à son père Danny, qui a dirigé les Pirates de Pittsburgh pendant quinze ans et a remporté deux Séries mondiales, Tim Murtaugh n’a jamais atteint les Ligues majeures.

«Après avoir remporté le championnat à Thetford Mines, les Pirates ont déménagé leur filiale AA à Shreveport, au Texas. Je les ai suivis là-bas pour diriger les Captains», raconte l’ex-entraîneur, qui a ensuite atteint le niveau AAA, toujours dans l’organisation des Pirates, avec les Clippers de Columbus et les Charlies de Charleston. 

«J’étais encore jeune. Je me disais que je devrais probablement diriger pendant dix ans dans les mineures pour me bâtir un résumé. Ma seule chance était avec les Pirates, une équipe qui me connaissait et que je connaissais», poursuit-il.

Bloqué par Tanner

Cependant, l’entraîneur a finalement lancé la serviette en 1977, après avoir passé sept saisons dans les mineures. «Quand j’ai vu que les Pirates venaient d’embaucher Chuck Tanner comme gérant, j’ai laissé tomber. Chuck était tellement bon, tellement brillant, que je savais qu’il serait à Pittsburgh pour longtemps et qu’il n’y aurait donc pas de place pour moi.»

Il avait vu juste puisque Tanner est resté neuf saisons à la barre des Pirates, remportant la Série mondiale en 1979. De son côté, Murtaugh a décidé de devenir agent d’assurances. 

«Pour être honnête, le salaire n’était pas très intéressant dans les ligues mineures à l’époque. Je pense que je gagnais 12 000 $ par année à ma dernière saison dans le AAA! Je savais que je ferais plus d’argent et que je bâtirais un meilleur avenir pour ma famille en vendant des assurances», raconte celui qui a travaillé dans ce domaine jusqu’à sa retraite en plus de s’engager en politique.

Toujours amateur

Murtaugh demeure toutefois un amateur de baseball et n’a jamais cessé de suivre les activités des deux équipes des Ligues majeures de Pennsylvanie : les Pirates bien sûr, mais aussi les Phillies de Philadelphie, ville en banlieue de laquelle il réside maintenant.

«Andrew McCutchen est probablement mon joueur préféré : il a été signé par les Pirates et maintenant, il joue avec les Phillies. J’aime aussi beaucoup Bryce Harper et JT Realmuto : ils ont tellement de talent ces deux-là!», conclut-il. Ian Bussières

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LE MATCH SANS POINT NI COUP SÛR D'ODELL JONES

La victoire en finale de la Ligue Eastern n’est pas le seul événement mémorable de la saison 1974 des Pirates de Thetford Mines. Le 29 avril, le futur partant des ligues majeures Odell Jones lançait un match sans point ni coup sûr qui donnait un aperçu de la saison un peu spéciale que les Thetfordois allaient vivre.

Le match se déroulait au Wahconah Park de Pittsfield, au Massachusetts, contre la filiale AA des Rangers du Texas. Le longiligne Jones, 21 ans et à sa troisième saison de baseball professionnel, faisait flèche de tout bois ce soir-là, ne permettant qu’à cinq coureurs d’atteindre les sentiers, tous avec des buts sur balles.

Comme le racontait le regretté journaliste Roger O’Gara dans le Berkshire Eagle, la balle rapide du droitier des Pirates avait du mordant et personne n’était capable de la frapper ce soir-là. La preuve, Jones a retiré 13 frappeurs sur des prises, dont le receveur Ron Pruitt, lui aussi un futur joueur des ligues majeures, à trois reprises. Aucun joueur des Rangers n’a atteint le deuxième coussin et la défensive thetfordoise n’a commis aucune erreur.

Pendant ce temps, l’attaque des Pirates faisait sa fête au partant des Rangers Art DeFilippis en route vers un gain de 7 à 0 dans lequel le voltigeur Tony Armas a récolté quatre coups sûrs en cinq présences au bâton et trois points produits.

Odell Jones allait disputer son premier match dans les Ligues majeures la saison suivante pour passer trois saisons avec les Pirates avant d’être échangé aux Mariners de Seattle. Il allait ensuite être échangé de nouveau aux Pirates en 1980 pour ensuite passer aux Rangers du Texas, aux Orioles de Baltimore et aux Brewers de Milwaukee.

En 1988, sa dernière saison dans les majeures et son avant-dernière au baseball professionnel avant un bref retour avec les Trappers d’Edmonton en 1992, un Odell Jones de 35 ans est passé très près de rééditer son exploit de 1974, mais dans les Ligues majeures cette fois.

Le vétéran, qui n’avait pas démarré un match dans les majeures depuis sept ans, a obtenu le départ pour les Brewers en raison de la blessure subie par Teddy Higuera. 

La formation de Milwaukee se frottait aux Indians au Stade municipal de Cleveland et Jones était au sommet de sa forme, tellement qu’il avait toujours un match parfait en poche avant d’accorder un but sur balles à Mel Hall en huitième manche. Jones n’avait toujours pas donné de coup sûr avec deux retraits à faire en neuvième. Ron Washington a cependant frappé un simple, le privant d’un moment historique et amenant le gérant Tom Trebelhorn à le remplacer par Dan Plesac.

«Qu’est-ce que je fais? Bon Dieu, qu’est-ce que fais? C’est de loin mon meilleur match à vie!», avait lancé Jones aux médias après la partie. «Après la cinquième ou la sixième manche, j’étais vraiment sur la pente descendante et j’essayais d’y arriver. Après le coup sûr, ça m’a rentré dedans, j’étais totalement exténué. J’avais étiré l’élastique, j’avais utilisé tout ce que j’avais pour me rendre là. J’étais beaucoup trop fatigué pour être nerveux!»

À son départ suivant, Jones n’avait plus la même étoffe, accordant quatre points en quatre manches et deux tiers. Il n’a plus jamais débuté de match dans les majeures par la suite. Ian Bussières

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LE REVERS DE LA MÉDAILLE D'UNE SAISON PRESQUE PARFAITE 

Les Pirates de Thetford Mines ont eu beau remporter le championnat de la Ligue Eastern en 1974, pavant la voie à une brillante carrière dans les ligues majeures pour plusieurs d’entre eux, il y a toujours un autre côté à la médaille.

Pour le lanceur gaucher Brad Gratz, sa saison dans la capitale de l’amiante est loin de ne représenter que de bons souvenirs. 

«Les villes québécoises étaient toutes de bonnes villes de baseball. Quand on allait à Trois-Rivières, on affrontait [Ken] Griffey, [Dan] Driessen, [Joel] Youngblood... Par contre, la vie de joueur des ligues mineures n’était pas facile. Ma femme avait dû chercher un logement seule à Thetford Mines pendant que j’étais parti jouer aux États-Unis avec l’équipe!», se souvient-il.

Les blessures commençaient également à peser lourd sur les épaules de l’athlète alors âgé de 24 ans. «Honnêtement, il n’y a pas un match de cette saison où je n’avais pas mal partout», confie-t-il. Le partant avait en effet perdu le marbre, distribuant 55 buts sur balles en 65 manches, et terminant la saison avec une ronflante moyenne de points mérités de 6.92.

«Bien sûr, j’ai été libéré par l’équipe à la fin de l’année», ajoute-t-il comme si c’était une évidence. 

La suite de l’histoire du natif du Michigan est cependant plus heureuse : il est devenu agent de police et a connu une belle carrière avant de prendre sa retraite en 2002. Il est maintenant actionnaire, avec sa fille Jen et son gendre Rob, de la microbrasserie Fort Myers Brewing Co. en Floride. «Tu sais, c’est aujourd’hui que je vis le rêve américain!», lance-t-il.

Gratz garde aussi un excellent souvenir de la famille Murtaugh. De Tim, qui l’a dirigé à Sherbrooke et Thetford Mines, mais aussi de son père Danny. «Danny Murtaugh est le dépisteur qui m’a recommandé à l’organisation des Pirates et j’en suis très reconnaissant.» Ian Bussières