Les amateurs de baseball montréalais seront surpris d’apprendre que c’est grâce à... Bud Selig que le baseball majeur en est arrivé au partage des revenus en faveur des petits marchés.

Les petits marchés quasiment éliminés du baseball majeur

L’économie du baseball majeur a bien changé depuis que les Expos ont quitté Montréal après la saison 2004. À un point tel que les petits marchés sont pratiquement chose du passé.

Comprenons-nous bien : Kansas City, Milwaukee et St. Petersburg ne sont pas soudainement devenus New York, Boston et Los Angeles. Mais le partage des revenus est calculé de telle façon maintenant que les revenus régionaux de chacune des équipes a permis de distribuer quelque 120 millions $US aux 30 équipes du baseball majeur en 2018.

Si on les ajoute aux 91 millions $ que ceux-ci ont reçus en raison du partage des revenus nationaux, ce sont donc près de 210 millions $ que les clubs ont empochés avant même d’avoir vendu un seul billet, un seul hot-dog et une seule place de stationnement.

Comment est-ce possible? Parce que la MLB a compris qu’il fallait maintenant travailler de façon commune, au lieu d’avoir 30 marchés qui se battent les uns contre les autres.

Tout le monde donne à tout le monde

Pour ce faire, elle a complètement revu la façon dont les revenus sont partagés parmi ses 30 équipes. C’est simple : maintenant, tout le monde donne à tout le monde.

Chaque équipe doit maintenant retourner 48 % de ses revenus locaux au baseball majeur, qui redistribue à parts égales — soit 3,3 % par club — ce montant global ainsi généré. Que sont les revenus locaux? En gros, les opérations quotidiennes générées par le stade (billetterie, concessions, stationnement, etc.) et les droits de retransmission régionaux. Si certains marchés ont des contrats plus modestes comme, disons, Kansas City, d’autres en ont de très juteux : les Dodgers de Los Angeles ont un contrat de 8 milliards $ pour 25 ans avec une chaîne régionale, soit 320 millions $ par an.

Idem pour les Yankees de New York, les Cubs de Chicago et les Red Sox de Boston, qui jouissent de lucratifs contrats de télé. Ils sont tous sur le même pied d’égalité : 48 % de ces sommes sont réclamées par la MLB et redistribuées.

La formule précise — et complexe — est inscrite dans la convention collective. Selon le magazine Forbes, la MLB a généré 10,2 milliards $US de revenus en 2018.

«Je me suis d’abord familiarisé avec l’ancienne formule de calculs, mais elle a été changée avec la convention signée en 2016. Depuis 2002, le partage des revenus est à 48 %. C’est la façon de redistribuer ces sommes qui a été modifiée», a expliqué Martin Bergeron, qui s’est intéressé aux finances de la MLB pour sa page Facebook, Expos Sabermétriques.

«Depuis 2016, ils ont ainsi décidé de ne plus classer la grosseur des marchés, a-t-il poursuivi. Tout le monde met 48 %, et tout le monde obtient ainsi 3,3 % du montant placé dans ce pot commun.

«Il y a un “Big 6” qui génère énormément de revenus : les Yankees, les Dodgers, les Cubs, les Giants de San Francisco, les Red Sox et les petits nouveaux dans ce club des riches, les Phillies de Philadelphie, qui ont signé un contrat de télévision local très important, entré en vigueur en 2018. Il n’y a pas de hasard si les Phillies ont maintenant une grande capacité de dépenser.»

Bergeron a passé plus de 100 heures à éplucher les pages du Wall Street Journal, de Forbes et du Sports Business Journal entre autres pour arriver au chiffre très exact de 118 millions $US que chaque club a reçu en partage de revenus régionaux l’an dernier.

Deux équipes ont dépensé plus de 200 M$

Lorsque questionné au sujet de ces chiffres, un ex-dirigeant de la MLB les a validés sans même prendre le temps de les étudier plus à fond.

«Je n’ai pas les chiffres précis, mais je ne doute pas que ce que vous me présentez ici soit exact, a indiqué cette personne, qui a requis l’anonymat. Certains propriétaires d’équipe se mettent cette somme dans les poches au lieu de la réinvestir, ce qui fait enrager leurs partenaires.»

C’est donc dire qu’en 2018, 13 des 30 clubs du baseball majeur ont dépensé moins que les 118 millions qu’ils ont reçu de l’argent généré par les autres «branches» de leur compagnie, selon les masses salariales compilées par le USA Today. Si on ajoute les 91 millions $ de revenus nationaux, tous les clubs du baseball majeur avaient payé tous les joueurs avant même qu’un seul match n’ait été disputé. Toujours selon le quotidien, les Giants avaient la plus importante masse salariale l’an dernier, avec 207 millions $, suivis de près par les Red Sox, à 206,25 millions $.

Ce sont les deux seules équipes qui ont dépensé plus de 200 millions $ l’an dernier.

«C’est une business intégrée, a imagé Bergeron. Les réunions de propriétaires ressemblent davantage à une réunion d’un conseil d’administration d’une grosse compagnie. Tous les propriétaires sont redevables aux autres, de là la pression sur les Rays et les A’s afin qu’ils se dotent d’un nouveau stade. Eux, dans leur marché local, ils sont bien contents! Présentement, ils fonctionnent avec leur petit budget pendant que l’argent entre à pleines poches. Dans le cas des Rays, on parle de 219 millions $ de revenus! Les coactionnaires veulent donc que les clubs soient établis dans des marchés qui rapportent.»

«Montréal serait un marché viable»

C’est pourquoi autour de cette table de réunion, plusieurs gouverneurs d’équipe se demandent pourquoi le baseball majeur ne décide pas de payer la pénalité rattachée au bail des Rays avec le Tropicana Field de St. Petersburg — qui serait de 23 à 51 millions $, selon les chiffres évoqués par plusieurs médias — afin de les déplacer dans un marché plus lucratif.

«Le nombre de gouverneurs qui sont de cet avis augmente d’année en année, affirme un haut dirigeant de la MLB sous le couvert de l’anonymat. S’ils étaient quatre ou cinq il y a quelques années, ils sont maintenant plus de la moitié à penser ainsi.»

Les Rays ont dépensé moins de 70 millions $ sur leur masse salariale l’an dernier. L’Association des joueurs a d’ailleurs intenté une poursuite l’an dernier contre les Rays, les Pirates de Pittsburgh, les Marlins de Miami et les Athletics d’Oakland parce que ces clubs n’auraient pas «dépensé l’argent du partage de revenus selon les termes de la convention collective».

Comment le baseball majeur en est-il arrivé à voir les choses de cette façon, alors que la pression de générer la majeure partie de leurs revenus localement est ce qui a causé la perte des Expos il y a 15 ans? Les amateurs de baseball montréalais seront surpris d’apprendre que c’est grâce à... Bud Selig.

«Ç’a été toute une bataille que Bud Selig a livrée en faveur des petits marchés, dont Milwaukee, qui était son club avant, a expliqué Bergeron, détenteur d’une maîtrise en politique publique et qui a œuvré comme directeur des prises de position et des contenus à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. À un moment donné, on est arrivé à la formule de 48 %, car [le proprio des Yankees George] Steinbrenner ne voulait absolument pas donner la moitié de ses revenus. S’il n’y avait pas de partage de revenus, les Yankees généreraient 1 milliard $ de revenus et un club comme les Royals, environ 100 millions $.»

Les questions concernant la viabilité des Expos 2.0 sont, quant à elles, complètement dépassées.

«Les questions au sujet du stade, de sa localisation, des revenus télé sont toutes pertinentes, mais tout cela représentera environ 25 % des revenus de Montréal, alors que 75 % proviendront du partage des revenus, note-t-il. Ce n’est plus la même game

«Bien sûr que Montréal serait un marché viable de nos jours, ajoute l’ex-dirigeant d’équipe consulté par La Presse canadienne. Ce n’est pas pour rien que c’est une priorité pour [le commissaire Rob] Manfred d’y retourner.»

Oui, les Expos 2.0 auraient les moyens de se payer un Manny Machado, ou même un Bryce Harper.