Le club Rubin Kazan s’est séparé gratuitement de Yann M’Vila (à gauche), qui dispose pourtant d’une importante valeur marchande, puisqu’il n’a pas été payé depuis plus de trois mois.

Le soccer russe cherche un modèle

MOSCOU — Salaires impayés, grèves de joueurs, interdictions de recrutement... Le mercato du soccer russe a été surtout agité par les difficultés financières des clubs, symbole d’un championnat qui peine à trouver un modèle économique viable.

Sixième de l’indice UEFA, la «Première Ligue» russe semble aller bien. Mais derrière ses locomotives, type Zenit Saint-Pétersbourg et Spartak Moscou, les plus petits clubs accumulent les problèmes.

Habitué de la Coupe d’Europe, le Rubin Kazan en est un des exemples les plus frappants. Le club du Tatarstan a été contraint en janvier de se séparer gratuitement de Yann M’Vila, qui dispose pourtant d’une solide valeur marchande. Mais l’ex-international français n’était plus payé depuis plus de trois mois, lui donnant le droit de signer librement dans un autre club.

Les problèmes financiers de l’Amkar Perm, solidement installé en première division depuis plus d’une décennie, ont même fait craindre à l’entraîneur Gadzhi Gadzhiev de ne pas terminer la saison.

«J’ai parlé avec les dirigeants de la région de Perm, on a reçu des garanties [...] Mais il faut une nouvelle approche pour régler la situation et on n’a aucune idée de ce qui se passera après cette saison», s’est plaint cette figure respectée du soccer russe.

La liste est longue. Petit club de la région de Saint-Pétersbourg passé des tréfonds du foot russe à la première division grâce au soutien d’un homme d’affaires local, Tosno vit aussi au rythme des difficultés.

Le club, au budget de 700 millions de roubles (15 M$ CAN) ne peut plus payer ses joueurs qui ont observé une courte grève, début février. «Je ne vais pas le cacher, il y a des problèmes», a reconnu dans un communiqué le président du club, Maxime Levtchenko, évoquant «un trou, mais pas un trou mortel».

Banqueroute

«La Première Ligue russe est de facto en situation de banqueroute», assène Vladimir Leontchenko, directeur exécutif de l’Union des joueurs et entraîneurs de soccer professionnels (PFST), qui cite en exemple la prime touchée par le club champion de Russie : cinq millions de dollars, une broutille à l’échelle du soccer.

Publié en janvier, le dernier «Panorama du soccer européen» de l’UEFA éclaire une partie du problème : les clubs russes ont touché en 2016 une moyenne de 1,8 million d’euros en droits de télédiffusion, moins que les clubs polonais, danois ou roumains.

«Augmenter les droits télé, c’est notre principale tâche», a reconnu le président de la «Première Ligue du soccer russe» (RFPL), Sergueï Priadkine, lors d’une conférence de presse.

«Ce n’est pas un secret que le système de revenu des clubs russes est très différent des autres championnats. Mon rêve, c’est que la Première Ligue reçoive 100 millions de dollars par an en droits TV, mais je ne sais même pas si c’est réalisable», a-t-il ajouté.

En 2016, les clubs de RFPL ont réalisé des bénéfices pour la première fois en cinq ans, à 3,2 milliards de roubles (45 millions d’euros), que Sergueï Priadkine explique essentiellement par «une réduction des dépenses de transferts», mais cette situation cache de grandes disparités.

Peu de revenus

Générant peu de revenus propres et ne pouvant compter sur la manne des droits TV, les clubs russes doivent en fait se fier, pour survivre, à la vente de leurs meilleurs joueurs ou à la bonne volonté de leurs commanditaires, oligarques ou compagnies publiques.

«On ne peut même pas vraiment parler de commandites, mais d’injection d’argent par les entreprises gouvernementales», nuance Vladimir Leontchenko, évoquant Gazprom (Zenit Saint-Pétersbourg), la compagnie des chemins de fer RZD (Lokomotiv Moscou), la banque VTB (Dynamo Moscou) ou l’opérateur électrique Rosseti (CSKA).

«Et il y a les budgets des gouvernements régionaux», poursuit-il, comme l’Amkar Perm ou de l’Akhmat Grozny, financé par l’instable république russe de Tchétchénie.

Même ces investisseurs publics rechignent. Fin 2016, la banque VTB a cédé pour un euro symbolique le Dynamo Moscou, criblé de dettes, s’engageant à continuer de financer le club pendant trois ans. «L’association avec le Dynamo ne nous a rien apporté de bon (...) Le hockey, semble-t-il, a plus d’avenir», s’est plaint en janvier son PDG, Andreï Kostine.

Pour Vladimir Leontchenko, le constat est sans appel. «Nous avons des stades, des infrastructures, mais avec le modèle économique actuel, nous ne pouvons pas attirer d’investisseurs», explique-t-il en souhaitant «une réforme urgente pour avoir une Première Ligue forte».

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LE STADE DE BRASILIA, «UN ÉLÉPHANT COLORÉ» À L'ABANDON

Pour couvrir une partie des frais de maintenance, le stade Mané Garrincha de Brasilia est loué pour des mariages ou autres fêtes privées.

BRASILIA — Bijou architectural avec plus de 73 000 places assises, le stade Mané Garrincha de Brasilia, construit spécialement pour le Mondial-2014, sonne aujourd’hui terriblement creux, avec une centaine de spectateurs par match en moyenne.

Soutenue par 288 colonnes de 36 mètres de haut, cette enceinte aux tribunes rouge sang est la plus chère des 12 qui ont accueilli des matchs de la Coupe du monde il y a quatre ans, plus encore que le mythique Maracana de Rio de Janeiro, entièrement rénové pour l’occasion. Elle a coûté 1,6 milliard de réaux brésiliens, plus de 400 millions d’euros, près du double du budget prévu initialement.

Voir ce stade se transformer en éléphant blanc était presque inéluctable. Mais les autorités du District Fédéral (DF), nom donné à l’État qui comprend la capitale du Brésil, préfèrent un autre terme. «C’est un éléphant, mais il est plus coloré qu’autre chose, grâce à des mesures que nous avons adoptées pour qu’il soit moins blanc que d’autres construits pour le Mondial», affirme Jaime Recena, secrétaire adjoint au tourisme du DF.

Pour couvrir une partie des frais de maintenance, le stade est loué pour des mariages ou autres fêtes privées. Le 6 mai, ce sera au tour de la «Course folle» lors de laquelle des joggers vont devoir escalader des obstacles gonflables. Loin du glamour d’une rencontre de Coupe du monde. Certains espaces sous les tribunes ont même été transformés en bureaux pour l’administration municipale.

Mais en termes de ballon rond, c’est pratiquement le néant. Le 21 février, Brasiliense recevait Bolamense devant moins de 100 spectateurs, perdus dans un océan de sièges vides. Au lieu des chants de supporters, une ambiance digne d’un match à huis clos, avec les cris des joueurs résonnant dans les tribunes désespérément vides.

«Très mauvaise décision»

Autour de l’enceinte, de grands stationnements aujourd’hui pratiquement inutilisés servent de dépôt aux entreprises de transport public pour y laisser leurs bus.

«Construire ce stade a été une très mauvaise décision», reconnaît Julio César Reis, président de Terracap, agence publique de développement du DF, qui a financé les travaux avec des fonds publics. «Depuis, nous avons connu de nombreuses difficultés financières et nous n’avons pas pu investir dans l’infrastructure urbaine, comme les égouts ou l’entretien des routes», ajoute-t-il.

Comme c’est le cas pour des quantités de chantiers publics au Brésil, la construction de cette enceinte est aussi entachée d’accusations de corruption. «Les corrompus vont où se trouve l’argent. Et l’argent, ces dernières années, se trouvait dans les chantiers liés aux grands événements sportifs», explique Gil Castello Branco, secrétaire général de l’association Contas Abertas (comptes ouverts), qui contrôle l’usage des fonds publics.

En mai dernier, un proche collaborateur du président Michel Temer et deux ex-gouverneurs du DF ont été arrêtés, soupçonnés de détournement de fonds destinés à la construction du stade.