À 69 ans, Rémi Bizier a toujours la passion de la boxe.

Le coup de foudre tardif de Rémi Bizier

On s’imagine l’entraîneur de boxe comme un ancien pugiliste à la carrière remplie de hauts et de bas. Comme un homme ayant sautillé dans le ring toute sa vie ou presque. Rémi Bizier est d’une autre race. Il avait déjà 46 ans lorsqu’un petit cours suivi en famille a provoqué un coup de foudre. «D’une seconde à l’autre», dit-il, tout le clan Bizier délaissait le karaté pour la boxe. Et pas question de faire les choses à moitié.

On accède à l’école de boxe de Rémi Bizier par un vétuste ascenseur. Au quatrième étage du Centre Horizon, dans le Vieux-Limoilou, le club Le Cogneur offre un décor parfait pour un film sur le noble art. Une grande salle, deux rings en son centre. Sur les murs, des affiches, des photos, des coupures de journaux. Ici, un article publié dans Le Soleil à la fin des années 1990. Là, des photos de Bizier en compagnie de Bernard Hopkins et d’Oscar de la Hoya.

Le plus imposant de ces souvenirs trône au milieu du mur côté ouest : l’affiche du combat de championnat du monde entre le fils de Rémi, Kevin, et le Britannique Kell Brook.

Bref, rien à ajouter, rien à changer pour le responsable des décors de notre film fictif.

Affable, Rémi Bizier nous accueille avec le sourire. Sa voix n’est plus qu’un souffle depuis de nombreuses années, résultat d’une laryngite mal soignée d’abord, puis d’une virulente tumeur au cou. Cette dernière a gonflé en cinq heures au point de devenir dangereuse pour ses voies respiratoires.

«J’entraînais à 19h, et à minuit j’étais sur la table d’opération. J’étais en train de crever étouffé», raconte-t-il. Parler s’avère parfois ardu pour l’homme de 69 ans, mais il se prête à l’entrevue avec plaisir, riant souvent au détour de ses souvenirs.

Le «petit rough» de Sainte-Sabine

Au milieu des années 1990, Rémi Bizier possède un restaurant et un bar à Saint-Émile. Ses quatre enfants — Sandra, les jumeaux Yannick et Yan, ainsi que le bébé de la famille, Kevin — et lui viennent de décrocher leur ceinture noire en karaté lorsqu’ils s’initient à la boxe. «La première journée où on a connu la boxe, les enfants ont dit : on ne fait plus de karaté», raconte le paternel.

Bien vite, le restaurant familial est remplacé, dans le même local, par un club de boxe. Le même club qui plus tard déménagera sur la 1re Avenue, puis sur la 4e Rue, où il se trouve toujours.

Dans les premières années, Bizier gagne sa vie grâce à son bar, situé au-dessus de son club. Autant ses jeunes boxeurs sont les bienvenus au rez-de-chaussée, autant ils sont bannis du deuxième étage. «Mes boxeurs n’avaient pas le droit d’aller en haut. Défendu. Je ne voulais pas voir des gars qui prenaient un coup et qui allaient se battre un mois après.»

Adolescent, il était le «petit rough» des jeunes de son village natal, Sainte-Sabine, situé près de Lac-Etchemin, dans Bellechasse. Le voilà chargé d’une école de boxe, où plusieurs adolescents viennent apprendre la discipline et évacuer sainement colère et frustration.

Rémi Bizier a fondé au milieu des années 1990 l’école de boxe Le Cogneur, qui a toujours pignon sur rue à Limoilou.

Comme entraîneur, il apprend sur le tas. Il coache ses enfants, mais certains de leurs amis se pointent aussi le bout du nez, intrigués par cet étrange local. «Au début, je ne chargeais rien! Ça m’a coûté cher! Tout était gratis!» rigole Bizier. Après «un an ou deux», il impose un tarif… d’une vingtaine de dollars par mois.

«Ça ne payait même pas le chauffage! Mais on était des mordus. Moi, j’étais tout le temps dans mon club. C’était ouvert tous les jours.» Heureusement, le bar fonctionne bien. L’argent gagné grâce à l’alcool sert à financer le sport.

Succès et échecs

Et les succès viennent vite. À un certain moment, Bizier dirige cinq champions canadiens en même temps.

Mais les échecs font mal, et le boss se remet parfois en question. Au cours d’un autre Championnat canadien, les hommes et les femmes de Bizier sont tous éliminés rapidement. «J’étais dans ma chambre d’hôtel, je voulais que personne rentre. J’avais pleuré pendant une heure de temps. […] Heille, ça m’avait tanné, ça m’avait assommé. Tu te remets en question. Qu’est-ce qui s’est passé? Est-ce que c’est moi qui ne suis pas bon?»

Bizier revient à Québec et annonce à sa femme que la boxe est terminée pour lui. Le lundi suivant, il compte le dire à ses boxeurs, mais décide finalement de partir, de les laisser s’entraîner seuls. Deux jours plus tard, il revient. Pour de bon. Samedi soir, il sera d’ailleurs au Centre Vidéotron pour voir à l’œuvre Vincent Thibault et Clovis Drolet, deux de ses anciens protégés.

Aujourd’hui, Rémi Bizier dit prendre «à moitié moins» dur les échecs de ses boxeurs. Ça signifie que ça fait toujours mal.

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SON PLUS GRAND MOMENT, MAIS AUSSI SON PLUS PÉNIBLE

Le plus grand moment de la carrière d’entraîneur de Rémi Bizier a aussi été le plus pénible. Le 26 mars 2016, son fils Kevin se fait passer le K.-O. par Kell Brook dans un combat de championnat du monde, à Sheffield, en Angleterre. Le coup «fatal» survient au deuxième round. Pour le fils, la fin d’un rêve qui se transformera en fin de carrière. Pour le père, comme un coup de couteau en plein ventre. Pour la première fois, il voit fiston au plancher. «J’était accoté sur le bord du ring et j’ai dit à sa femme : “Je pense que je vais faire un infarctus”», raconte-t-il, deux ans plus tard.

Bizier père l’admet sans détour, son clan ne s’attendait pas au tourbillon médiatique de ce type de combat. Dans les jours qui ont mené au duel, des partisans de Brook leur lancent constamment des phrases du genre : «Votre gars va se faire planter!» «Je n’étais pas préparé à ça. Et Kevin non plus. C’était gros, là-bas, c’était terrible. J’étais impressionné. On avait quasiment peur. Le monde était fanatique, c’était incroyable.»

Tout ce cirque a joué dans le résultat, Rémi Bizier en est certain. Le regard vide, Kevin semblait déjà dépassé par les événements lorsqu’il a marché jusqu’au ring.  Un état d’esprit partagé par Rémi, dont les souvenirs de cette semaine sont flous. «Trop stressé. Je me rappelle d’être arrivé là-bas et je me rappelle d’avoir repris l’avion pour revenir. Le reste, c’est un gros nuage», lance-t-il, rigolant malgré tout.

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RÉMI BIZIER EN QUATRE ROUNDS

1) Sandra, la meilleure

Malgré les succès de son fils Kevin (25-3 chez les pros), Rémi Bizier nomme d’abord sa fille Sandra lorsqu’on lui demande quel est le meilleur athlète qu’il a dirigé. Huit fois championne canadienne, troisième aux Mondiaux en 2005, l’aînée de la famille était «trop forte pour tout le monde», soutient le paternel. Si elle revenait, elle redeviendrait la meilleure en deux mois, ajoute-t-il.

2) Des lions en cage

Quand les quatre enfants Bizier avaient des compétitions en même temps, il pouvait y avoir certaines tensions à la maison. Entre autres à cause des régimes pour faire le poids. «C’était comme quatre lions dans une cage. On a fait un règlement : on ne parle pas de boxe à la maison. Mais on finissait tout le temps par en parler un petit peu», affirme en riant papa Rémi.

3) Pas facile d’être coach et papa

Faire la séparation entre le père et l’entraîneur n’a jamais été facile pour Rémi Bizier. Au début, il en demandait beaucoup trop à ses enfants. «J’étais porté à vouloir qu’ils soient meilleurs que les autres. Ils n’en faisaient jamais assez. Quand j’ai commencé à les laisser tranquilles, ils ont commencé à prendre le goût, et ils gagnaient.» Il a réalisé «son erreur» en voyant le père de l’un de ses boxeurs à l’œuvre. Au cours d’un combat difficile, le papa en question n’encourageait pas fiston, mais le «squeezait». Dans le coin du ring avec eux, Bizier n’a eu d’autre choix que de remettre son ami à l’ordre : «“Donne-lui des trucs, arrête de l’écœurer. Tu te cales.” […] C’est là que j’ai réalisé que ce qu’il faisait à son enfant, c’est ce que je faisais aux miens.»

4) Une retraite près de son école

Aujourd’hui, les quatre enfants de Rémi Bizier sont tous retraités de la boxe.Il a quant à lui l’âge de la (vraie) retraite depuis quelques années déjà. Et même s’il dit avoir «les coudes, les épaules et le dos finis», même s’il ne monte plus dans le ring pour faire pratiquer ses athlètes avec les mitaines sans en payer le prix pendant des jours, l’entraîneur n’a pas l’intention de s’éloigner de son école. «Je ne me vois pas pu venir ici!»