Résident permanent au Canada depuis 2015 et installé à Québec depuis plus de 10 ans, Goefrey Tomlinson suit d’un œil intéressé ce qui se passe aux États-Unis.
Résident permanent au Canada depuis 2015 et installé à Québec depuis plus de 10 ans, Goefrey Tomlinson suit d’un œil intéressé ce qui se passe aux États-Unis.

L’ancien des Capitales Goefrey Tomlinson dénonce le racisme et la violence

Il n’a jamais eu à élever la voix pour obtenir le respect de ses pairs. Homme de peu de mots, Goefrey Tomlinson laissait parler ses gestes, s’imposait par son attitude exemplaire. Résident permanent au Canada depuis 2015 et installé à Québec depuis plus de 10 ans, l’ancien joueur de Capitales suit d’un œil intéressé ce qui se passe aux États-Unis. Le racisme et l’injustice ne sont pas des concepts théoriques pour celui ayant grandi dans l’État du Texas, après y avoir immigré de la Jamaïque à l’âge de 11 ans avec sa famille.

«Je ne sais vraiment pas ce que je pourrais amener de plus à la conversation», dit-il d’entrée de jeu avec son humilité coutumière lors d’une rencontre avec Le Soleil, cette semaine, dans les gradins du Stade Canac, où il a offert de très bonnes saisons aux amateurs de Québec de 2004 à 2011.

L’homme qu’il est devenu comprend maintenant mieux ce que l’adolescent qu’il était a vécu, à l’époque. S’il n’est pas surpris par les nombreuses manifestations ayant cours dans plusieurs villes américaines, dont celle de son enfance, Fort Worth, il essaie de les mettre en contexte.

«Une manifestation est souvent le résultat d’une combinaison de plusieurs événements. Le geste posé par le policier à l’endroit de George Floyd, à Minneapolis, la pandémie de la COVID-19, les pertes d’emploi et ce qui se passe en politique, tout cela a provoqué de la tension. La marmite de la rage bouillait à l’intérieur, elle a explosé», analyse l’ex-voltigeur, véritable gardien du champ extérieur.

Bien qu’il l’estime plus subtil que dans les époques précédentes, Tomlinson reconnaît que le racisme couve encore aux États-Unis. Et à l’ère des réseaux sociaux, les cas les plus graves sont rapidement partagés.

«En moins de 24 heures, un incident peut faire le tour du monde. Ça le met en lumière. Mais je suis convaincu qu’il y a encore beaucoup de choses qu’on ne sait pas. Ce qu’on voit n’est qu’un faible pourcentage de ce qui se passe.»

L’histoire d’une auto-patrouille suivant pendant 20 minutes un jeune homme rentrant chez lui à Omaha, au Nebraska, ne fera pas la manchette. Même chose pour la fouille d’une voiture de cette même personne après l’obtention d’une contravention pour excès de vitesse à Lansing, au Michigan. Ce jeune homme victime de profilage racial, c’était Goefrey Tomlinson, qui fut un choix de quatrième ronde des Royals de Kansas City en 1997.

«Chaque fois, je comprenais bien ce qui se passait. J’étais un Afro-américain dans une belle voiture immatriculée d’un autre État. J’aurais pu protester, mais je me serais placé dans une situation encore plus délicate.»

École secondaire 

Jeune joueur talentueux, il a vite compris que les regards seraient tournés vers lui, que ses faits et gestes seraient surveillés. Il apprendra, plusieurs années plus tard, que des parents de ses coéquipiers se plaignaient de le voir jouer plus souvent que leur enfant.

«Il y avait une belle mixité à l’école secondaire que je fréquentais, mais dans mes équipes de baseball, il y avait peu de Noirs parmi tous les Blancs, même que parfois, j’étais le seul. Et on s’entend pour dire que je suis facile à reconnaître. Très tôt, j’ai compris que tout ce que je ferais sur un terrain ne passerait pas inaperçu, que ce soit un beau jeu ou si je me comportais mal. Pour cela, je ne devais pas être aussi bon que les autres, mais meilleur qu’eux. Je me fixais des objectifs et je travaillais pour les atteindre, cette approche m’a aidé à développer ma personnalité et le style de joueur professionnel que je suis devenu. Je n’étais pas le genre à parler beaucoup, mais il y a des fois où j’aurais aimé le faire.»

À la fois joueur et adjoint de Patrick Scalabrini avec les Capitales, il n’était pas rare de retrouver Tomlinson les yeux plongés dans un livre dans le bureau du gérant. Mais rien ne lui échappait. Il va en de même, aujourd’hui.

«Je suis triste de voir ce qui arrive, c’est une honte qu’il en soit ainsi. Je suis content que l’on en parle, je trouve que les manifestations sont parfois nécessaires, et je comprends que des gens y participent avec tous les incidents ayant eu lieu au fil des ans, mais je n’aime pas qu’on le fasse dans la violence. Selon moi, c’est correct de se faire entendre, mais avec ma sagesse, je sais aussi qu’il n’y a rien de simple, que tout n’est pas noir ou blanc, qu’il y a deux côtés à une médaille. J’ai des amis policiers, ils doivent savoir que ce n’est pas contre eux personnellement, mais bien contre des gestes commis par certains, et à l’inverse, les commentateurs ne doivent pas mettre tous les manifestants dans le même bateau.»

Il pensait bien qu’en 2020, on en saurait assez sur le phénomène pour reconnaître que le racisme était toujours présent. Mais voilà, le monde a encore besoin de descendre dans la rue.

«Le premier pas pour régler un problème est d’admettre qu’il y en a un, mais il y en a encore qui le nient. Et tant et aussi longtemps que les gens au sommet ne l’admettront pas, il ne se réglera pas», ajoute-t-il en parlant ceux qui établissent les règles de gouvernance.

Droit de vote 

Pour la première fois depuis qu’il n’habite plus aux États-Unis, Goefrey Tomlinson a entrepris des démarches pour exercer son droit de vote dans l’État du Texas. «Ah, la politique, ça c’est un autre sujet de conversation…» dit-il.

«Trump est ce qu’il est, on le sait, mais les politiciens qui le suivent et qui n’ont pas le courage de dire qu’il a tort me déçoivent énormément. Je trouve désarmant de voir des gens perdre leur humanité juste pour être au pouvoir.»

Mais celui qui fut l’un des joueurs les plus productifs de l’histoire des Capitales n’a pas perdu espoir, malgré la tension qui règne.

«Je ne sais pas si je peux dire cela, mais je leur souhaite un autre président… À part cela, j’aimerais que les gens comprennent d’où vient l’autre, qu’ils se parlent et s’écoutent.»

UN HOMME DE FAMILLE HEUREUX À QUÉBEC

Installé en permanence à Québec, Goefrey Tomlinson n’ambitionne pas de retourner vivre aux États-Unis, où habitent toujours ses parents, ses trois frères et sa sœur. «Je ne serais pas inquiet pour ma sécurité si je le faisais, mais la décision ne me reviendrait pas, elle reposerait dans les mains de trois autres personnes beaucoup plus importantes que moi», répond-il en souriant.,

Il parle de son épouse Gabrielle Savaria, de ses fils Alex et Maxim, sans oublier Éva, leur demi-sœur.

«Et il faut bien écrire le nom d’Alex, sinon il va me dire, “aïe papa, mon nom n’est pas écrit comme il faut”», blaguait-il à propos de son fiston de 5 ans et demi.

Après des études à l’Université de Houston et un séjour de quatre ans dans le baseball affilié, Tomlinson s’est amené à Québec en 2004, où il s’est vite imposé comme le meilleur voltigeur défensif de l’histoire de l’équipe. Plus encore, il a découvert un pays où il faisait bon de vivre.

«Quand tu arrives quelque part, tout est nouveau, tout est beau, tout brille, c’est fantastique. Je suis tombé en amour avec tout ce qu’il y avait de différent d’où je venais. J’étais impressionné, par exemple, qu’une femme puisse aller dans un bar et rentrer à 2 h du matin sans crainte de se faire attaquer. J’ai réalisé aussi que malgré nos différences, il y a aussi certaines similarités. Peu importe l’endroit où l’on se trouve, il y a des ignorants. Des idiots, il y en a partout, et j’espère ne pas en être un… Dans l’ensemble, les gens ici sont plus tolérants, plus ouverts.»

Il s’est adapté à son nouvel environnement, comme il l’avait fait à son arrivée au Texas, à 11 ans. Sauf qu’avec le temps, il a plutôt cherché à forger sa propre identité, là-bas comme ici. Il maîtrise bien le français, «même si parfois, ça me prend deux ou trois secondes pour saisir ce qu’on me dit…»

La parole aux sportifs 

L’auteur d’une moyenne offensive de .292 en carrière avec les Capitales et qui vient tout juste derrière Eddie Lantigua dans à peu près tous les records d’équipe se réjouit de voir plusieurs sportifs prendre la parole contre le racisme.

Félix-Auger Aliassime (tennis) l’a dénoncé, récemment, plusieurs grands athlètes de la communauté noire aussi et d’autres continuent d’en faire autant, comme de nombreux joueurs de hockey.

«C’est bien, mais il en faut encore plus et ça ne doit pas venir juste de la minorité. Les Blancs doivent aussi parler, car si on entend toujours les mêmes, il ne se passera rien. On doit entendre les plus influents, les meilleurs de chaque sport, les propriétaires», soulignait-il. Ironie du sort, en même temps que se déroulait l’entrevue, le hockeyeur Patrice Bergeron indiquait publiquement que dorénavant, le silence ne serait plus une option pour lui.

Michel Laplante 

En quittant le Stade Canac, Tomlinson, qui fabrique toujours des bâtons à Québec pour la compagnie B45, est tombé sur Michel Laplante. Le président des Capitales a toujours eu une grande ouverture d’esprit.

«Quand je jouais dans les mineures aux États-Unis dans les années 1990, le racisme était palpable. L’entraîneur ne l’était pas, mais jamais un Blanc ne partageait une chambre avec un coéquipier noir sur la route. Le seul qui passait d’un groupe à l’autre, c’était le grand Canadien français… Avec les Pirates, un jour je m’assoyais avec les Latins, le lendemain avec les Blancs, le surlendemain avec les Noirs. Les gars me disaient, toi, Frenchy», tu t’en fous… Je ne m’étais même pas aperçu que chacun mangeait en groupe. Quand Francine [son épouse] arrivait au stade, elle serrait tous les joueurs dans ses bras, peu importe l’origine, les gars trouvaient ça drôle.» Carl Tardif