Joe Malone dans l'uniforme des Tigres d'Hamilton en 1922
Joe Malone dans l'uniforme des Tigres d'Hamilton en 1922

La mort des Bulldogs de Québec

Marc Durand
Société d’Histoire du Sport de la Capitale-Nationale
La seconde fois où la Ville de Québec a perdu son club de la LNH est encore très présente dans nos souvenirs. Le nouveau chandail de l’Avalanche du Colorado, inspiré de celui des Nordiques, nous la rappellera d’ailleurs encore très bien, la saison prochaine. Mais il y a 100 ans, le 27 novembre 1920, les amateurs de Québec voyaient leur équipe de la LNH leur filer une première fois entre les doigts. La Société d’histoire du sport de la capitale nationale poursuit sa collaboration avec Le Soleil et nous raconte les derniers jours des Bulldogs, devenus les Tigers de Hamilton une fois établis dans leur nouveau domicile ontarien.

« Le hockey professionnel demeure la seule chose qui représente Québec. Si la franchise quitte la capitale, vaut mieux lui dire adieu, car une fois sortie, elle ne reviendra jamais et les gens réaliseront trop tard cette lourde perte »
Joe Ledden, rédacteur du Quebec Chronicle, le 25 novembre 1920

Lors de l’avant-dernier match de l’épouvantable saison 1919-1920 du Club Athlétique Québec (Bulldogs), à Ottawa, le capitaine Joe Malone réagit aux rumeurs torontoises qui déménagent le club de Québec dans la Ville-Reine ou vers sa proche voisine, Hamilton. Malone s’adresse avec émotion au journaliste du Ottawa Citizen croisé au vestiaire des Sénateurs. 

«Nous serons de retour l’an prochain avec l’une des meilleures équipes de la ligue. Malheureusement, Rusty Crawford n’a pu jouer et Dieu seul sait pourquoi, plusieurs joueurs amateurs ont refusé nos offres. Avec un meilleur gardien et un défenseur d’expérience, nous aurions bataillé pour le championnat. Nous avons des plans pour l’an prochain et nous rattraperons le temps perdu», lui dit-il.

Parmi les plans évoqués dans l’article figure l’étonnante mention «d’un nouvel aréna au centre-ville, dont les travaux commenceraient une fois le dégel complété».

Il n’y aura pas de nouvel aréna au centre-ville de Québec, ni de hockey de la LNH avant… 1979.

Hamilton, 75 ans avant le Colorado.

Une rumeur tenace 

Cette rumeur d’un transfert de Québec vers Hamilton existe depuis 1912. La ville ontarienne possède un aréna de 4500 sièges depuis 1910 et vient d’y installer un tout nouveau système de glace artificielle. Sa population adore le hockey et sa proximité avec Toronto et de grandes villes américaines séduit la LNH, mais aussi le promoteur torontois Eddie Livingstone, qui a toujours soif de lancer une ligue concurrente. À l’automne 1920, celui-ci entame des discussions avec Percy Thompson, actionnaire du Barton Street Arena pour y établir l’une de ses franchises, avec l’idée d’y ajouter des équipes en sol états-unien, un marché encore inconnu dans la LNH.

Le monopole de la LNH dans l’est du pays est menacé et le commissaire Frank Calder voit l’occasion de justifier à ces propriétaires le premier transfert de l’histoire de la LNH. L’Hamilton Spectator semble bien au fait des pourparlers, annonçant la venue des Bulldogs dans sa ville dès le 21 septembre. 

Deux mois plus tard, les rumeurs se concrétisent. Le samedi 20 novembre à Montréal, Calder propose aux propriétaires de franchises de la LNH de transférer celle qu’exploitait le Club athlétique Québec vers Hamilton. Selon l’Ottawa Citizen, l’affaire est déjà conclue. Malgré une invitation formelle, le directeur général de l’équipe de Québec, Mike J. Quinn, brille par son absence. 

Ce natif de Québec est très malade et le hockey l’a usé. Découragé par le refus de plusieurs joueurs amateurs de Québec de jouer pour le grand club, des fins de non-recevoir de quatre joueurs francophones — dont Aurèle Joliat — qui finiront par jouer ailleurs dans la LNH et de la fiche de 4 victoires en 24 parties de son équipe devant des foules décevantes, il souffre de dépression nerveuse et il est souvent alité à l’Hôtel-Dieu. Impliqué avec le hockey depuis plus de 20 ans à Québec, et derrière la formation gagnante de deux Coupes Stanley en 1912 et 1913, le gestionnaire québécois semble avoir baissé les bras. Il est d’ailleurs disparu complètement des activités du club depuis la mi-février, et c’est Joe Malone qui dirigeait l’équipe en fin de saison.

Son absence à une rencontre de la LNH intrigue l’Ottawa Citizen : «comme s’il savait que son club allait être évincé de la carte du hockey professionnel après ce qui s’est passé l’hiver dernier». Quinn répond toutefois au Chronicle de Québec. «Je n’étais pas de la rencontre samedi, mais j’ai parlé au président de la LNH hier [dimanche] au téléphone et il m’a informé que les discussions étaient seulement préliminaires». Il ajoute toutefois ce commentaire qui en dit long : «Je ne voulais pas que le hockey meure à Québec. J’ai fait tout en mon possible pour le garder en vie».

Les autres administrateurs de l’équipe semblent pris par surprise et s’organisent en toute hâte pour sauver le club, à quelques jours de la réunion annuelle de la LNH. Le Chronicle rapporte que «Roy Halpin s’est affairé à communiquer avec plusieurs sportsmen de la ville afin de les convaincre de l’importance d’avoir un club de hockey dans la LNH».

Sauver les Bulldogs

Ce nouveau groupe d’hommes d’affaires surnommé «Mystery Men» s’organise en quelques jours et mandate Alfred E. Faucher, gérant de la maison Sainte-Ursule (hôtel toujours en activité de nos jours), pour le représenter. Ce dernier, accompagné du vétéran administrateur de l’organisation Eugène Matte, frappe à la porte de la réunion annuelle de la LNH du 27 novembre, à l’hôtel Prince George de Toronto.

Le Soleil a beau rassurer ses lecteurs que «l’équipe sera de retour à 99 %», Faucher rapporte avoir été reçu cavalièrement. Matte réussit à convaincre les représentants de la LNH de les recevoir, l’invitation adressée à Mike Quinn en main. 

Une fois attablés, Matte et Faucher se font servir une soupe bien froide. Selon les propos de Frank Calder, le Club Athlétique Québec n’aurait jamais possédé de franchise. La Ligue nationale de hockey n’aurait accordé à Quinn qu’un droit d’exploiter un club pour la saison 1919-1920. Toujours selon l’article, Calder leur annonce que «leur franchise leur a été révoquée puisqu’ils ont négligé de payer une partie des cotisations envers la ligue et le salaire des joueurs. Toutes ces obligations financières ont été prises en charge par Ottawa, Canadien et le Saint-Patrick de Toronto». L’article ajoute que le Club Athlétique Québec, qui menaçait d’abandonner en pleine saison 1920, a donc été placé sous tutelle. La LNH n’aurait pas renouvelé l’entente qui venait à terme le 31 mai 1920. 

Duel entre Hamilton et le Canadien 1921

Il faut savoir ici que le Club de Hockey Québec, le plus vieux club majeur au monde créer en 1878, mais inactif depuis la création de la LNH en 1917, avait été vendu le 11 juin 1918 à Percy J. Quinn, un homme d’affaires de Toronto. Cette transaction incomplète (Quinn n’aurait payé que 600 $ des 4000 $ demandés) n’a jamais été approuvée par la LNH. Afin d’éviter les poursuites, la LNH avait donc demandé à Mike Quinn de mettre fin au Club de Hockey Québec à l’automne 1919 et de créer une nouvelle entité, le Club Athlétique Québec. La LNH lui avait donné droit aux mêmes joueurs, aux mêmes couleurs et avait par le fait même gardé son surnom, les «Bulldogs». 

Mais en prenant contrôle de la franchise, la LNH pouvait maintenant en disposer comme elle le voulait. Le samedi 27 novembre 1920, Percy Thompson d’Hamilton achète la franchise pour la somme de 5000 $. La LNH lui confère aussi les droits des joueurs que le Club Athlétique Québec détenait. Ni le Club Athlétique Québec, ni le Club de Hockey Québec n’obtiennent de compensation financière.

Matte et Faucher assistent impuissants à la transaction. Acculés au pied du mur, les représentants de Québec proposent d’acquérir cette fois une franchise en bonne et due forme, tout comme Thomas Duggan, copropriétaire du Mont Royal Arena, venu demander une seconde franchise pour le marché montréalais. Sa proposition est toutefois bonifiée d’une offre formelle de 7500 $ et d’un chèque certifié de 1000 $. 

Un mince espoir

La réunion s’ajourne avec un mince espoir. Le Soleil du 29 novembre avance un peu naïvement que la LNH envisage une saison à six clubs, dont un à Québec. La rumeur se dégonfle le samedi 4 décembre alors que la LNH se réunit sans inviter le groupe de Québec, et crée un calendrier de 24 matchs à 4 équipes.

C’est cette décision, bien plus que le transfert de l’équipe, qui soulève les journalistes de Québec. Le «Québec est mis à la porte d’une manière insensée par les bonnes gens de Toronto», titre la section sport du Soleil, en traitant les Ontariens de tous les noms pour avoir devancé une réunion qui devait avoir lieu 4 jours plus tard. «C’est Toronto qui a tué le hockey senior dans notre capitale, une décision injuste, ignoble et anti-britannique».

Le Chronicle attaque une autre cible : «Est-ce que la LNH a joué dans le dos de Québec depuis le début?». L’article décrit l’indignation de Faucher envers Frank Calder qui lui aurait menti au sujet de la rencontre et que les chances de Québec de jouer dans la LNH étaient excellentes, peu importe les options retenues. Le journaliste du Chronicle, qui en a gros sur le cœur conclut: «[…] Ça en dit long sur cette ligue si elle a manigancé contre le plus vieux club au pays». 

Calder réplique que le nouveau groupe a causé sa propre perte en refusant de rembourser les dettes accumulées par son club et d’avancer une somme d’argent sur une nouvelle franchise, comme l’a fait Duggan de Montréal. Ce dernier a ainsi obtenu le premier droit sur une nouvelle franchise, celle qui permettra à Boston de voir naître ses Bruins en 1924.

La ville de Québec est définitivement exclue de la LNH, pour une première fois. La seconde fois, ce sera 75 ans plus tard, pour le Colorado.

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Frank Calder est sorti grandi de l’aventure. Ses manœuvres ont empêché la création d’une ligue concurrente. Elles ont prouvé aux propriétaires son leadership et permis à la LNH de s’établir solidement en Ontario, à quelques pas des États-Unis, un marché encore vierge et attrayant. 

Hamilton accueille ses Tigers, dirigés par Joe Malone, qui comptera 30 et 25 buts en 44 rencontres sur deux saisons, avant de réclamer une transaction vers Montréal où il finira sa carrière comme joueur substitut, en 1924. Les Tigers finiront par déménager à New York en 1925 et deviendront les «Americans» jusqu’à leur mort en 1942.

Peut-être que la LNH en doit une à Québec, pour lui avoir demandé de fermer le Québec Hockey Club, à l’automne 1919, sans rien recevoir en retour…

En janvier 1923, des citoyens de Québec proposent d’organiser un match officiel entre Ottawa et le Canadien afin de tâter le pouls des amateurs pour le hockey de la LNH. Mike Quinn n’est pas de ce projet ni des suivants, car il meurt subitement le 25 juillet 1923, à sa résidence, rue Saint-Joachim, des suites d’une embolie pulmonaire, au jeune âge de 48 ans. Il emmène avec lui ses secrets et les détails de la pénible fin des Bulldogs de Québec. 

NOTE : Le livre La coupe à Québec dont est extrait une partie de l’article est disponible au www.marcdurand.ca