Même s’il peut lancer à près de 100 mi/h, Gerrit Cole utilise moins sa balle rapide qu’auparavant, avec des résultats probants : le partant des Astros de Houston présente un dossier de 10-2 et arrive au deuxième rang de la Ligue américaine au chapitre des retraits au bâton.

La finesse avant la puissance pour les lanceurs

NEW YORK — Pendant cinq saisons comme as de la rotation des Pirates de Pittsburgh, Gerrit Cole lançait une des balles rapides les plus mordantes des majeures, et il l’utilisait à outrance. C’est grâce à cette fumante balle rapide qu’il a notamment réussi à récolter 19 victoires en 2015.

Puis, Cole a été échangé aux Astros de Houston en janvier dernier. C’en est suivi un changement surprenant et payant : le droit utilise moins sa balle rapide, mais continue de passer dans la mitaine les frappeurs adverses.

Cette transformation, aussi opérée par des partants qui dominent depuis quelques saisons — on pense ici à Corey Kluber des Indians et à Clayton Kershaw des Dodgers — semble illustrer un nouveau paradoxe dans le monde du baseball : alors que les athlètes peuvent lancer la balle de plus en plus fort, plusieurs lanceurs connaissent du succès en faisant moins appel à la puissance des lancers.

Le fait que des lanceurs de puissance comme Luis Severino (Yankees) et Chris Archer (Rays) semblent également se tourner vers cette façon fait croire à plusieurs que le baseball entrera dans une nouvelle ère, dominée non pas par les artilleurs qui font exploser les radars à coups de balles rapides à 100 m/h, mais par ceux qui utilisent davantage les balles cassantes et les changements de vitesse. 

D’ailleurs, les chiffres le prouvent. Depuis que le type de lancer utilisé fait partie des statistiques, en 2002, le ratio de balles rapides a chuté de 64,4 % à 55,4 %, alors que la vitesse moyenne des balles rapides a augmenté de 89 à 92,6 mi/h, selon Fangraphs.

Alors, pourquoi, si les lanceurs sont plus forts, tentent-ils de lancer moins fort? La réponse varie d’un lanceur à l’autre, mais si on se fie à l’analyse de Cole, de Kluber ou de Kershaw, il semblerait que l’élan des frappeurs en soit la principale cause.

«On peut parler d’angles», estime Cole, premier choix au total au repêchage de 2011. «Plusieurs élans nous invitent à utiliser davantage de balles cassantes.»

Les statistiques de Cole semblent lui donner raison.

D’abord, celui qui lançait des balles rapides de 99 mi/h à l’Université UCLA a connu du succès à Pittsburgh à l’aide de balles rapides qu’il tenait basses dans la zone des prises. En 2015, Cole a d’ailleurs terminé quatrième au scrutin pour le trophée Cy Young dans la Ligue nationale.

Puis, tout a changé. Celui qui n’avait jamais accordé plus de 11 circuits en une saison entre 2013 et 2016 allait, en 2017, voir 31 de ses offrandes atterrir l’autre côté de la clôture. La principale raison? L’angle de l’élan des frappeurs, qui se sont ajustés pour toucher solidement ces tirs. 

Donc, un changement s’imposait.

10 % de moins

Entre 2013 et 2017, Cole utilisait sa balle rapide 65 % du temps, ce qui était bien au-dessus de la moyenne de la Ligue nationale. Cette saison, à Houston, ce ratio est plus bas d’environ 10 %, et il faut croire que ça fonctionne : en 20 départs, Cole présente un dossier de 10-2 et arrive au deuxième rang pour les retraits au bâton dans la Ligue américaine, avec 177 (Chris Sale, des Red Sox, mène avec 188). 

«J’ai juste appris à mélanger un peu les frappeurs, surtout ceux qui sont reconnus pour viser toujours la longue balle», explique Cole. «Ces gars ont des élans faits pour propulser la rapide, il suffit de varier la vitesse pour les déjouer.»

Kluber et Kershaw ont suivi cette tendance et sont parmi ceux qui ont le moins utilisé leur rapide cette saison.

«Les frappeurs attendent la rapide, la configuration de leurs élans le prouve», constaste Kluber, double gagnant du Cy Young dans l’Américaine, qui n’utilise sa rapide qu’un peu plus de 40 % du temps cette année. «C’est d’ailleurs plutôt rare en ce moment de voir des frappeurs pouvoir pousser des balles casssantes au champ opposé.»

«Pour connaître du succès, il faut simplement suivre ce que le frappeur te dicte», dit Kershaw, trois fois gagnant du Cy Young dans la Nationale, dont le taux d’utilisation de la rapide est passé de 72 % en 2010 à seulement 42,8 % cette saison, même si les blessures qui l’ont ennuyé depuis le début de la campagne faussent un peu les chiffres dans son cas. «Ce que le frappeur me dicte, présentement, c’est de lancer davantage de balles cassantes.»

Tendance durable

Bien que Cole, Kluber et Kershaw redoutent que les frappeurs s’ajustent sous peu, Trevor Bauer, coéquipier de Kluber à Cleveland, croit au contraire que la voie suivie par ces trois lanceurs vedettes est la bonne, pour un bon bout de temps.

«Les frappeurs savent que la rapide des lanceurs est plus rapide qu’avant, donc ils se préparent au fait qu’ils ont moins de temps pour réagir quand le lancer arrive», analyse Bauer. «Alors, ça devient plus facile de les déjouer car un lancer plus lent les force à apporter un ajustement trop important pour être en mesure de toucher solidement une balle plus lente.»

Bref, selon Bauer, les frappeurs sont donc confrontés à un choix : être en retard sur une balle rapide à 100 mi/h, ou risquer un élan moins «élégant» sur un lancer qui se tombe rapidement hors de la zone des prises. 

Le lanceur des Indians de Cleveland Trevor Bauer a participé au dernier Match des étoiles.

Le vétéran frappeur Todd Frazier, des Mets de New York, confirme. «Mes pieds et mes mains sont en quelque sorte programmés pour des offrandes à 98 mi/h, mais je sais très bien que les gars optent plus qu’avant pour une glissante oscillant entre 84 et 88 mi/h», avoue Frazier. «C’est plus difficile pour le frappeur, c’est évident.»

Même s’ils en sont conscients, les frappeurs ne semblent d’ailleurs pas prêts à changer leur approche, apportant plus de poids aux arguments de Bauer.

«La base, c’est d’être prêt pour la rapide», dévoile Jay Bruce, coéquipier de Frazier avec les Mets. «Personnellement, c’est là-dessus que je base mon synchronisme.»

Bauer, lanceur très porté sur l’analyse des statistiques, a pourtant mis du temps à mettre en pratique ce qu’il constatait. Et finalement, le succès est au rendez-vous pour le droitier. 

Cette saison, l’artilleur de 27 ans a «coupé» de 10 % sur l’utilisation de sa balle rapide, avec des résultats assez évidents : il connaît la meilleure saison de sa carrière et se retrouve parmi les meneurs de l’Américaine pour la moyenne de points mérités (2,24) et les retraits au bâton (175 en 136,1 manches avant son départ de vendredi soir.).

«Tu pièges le frappeur en adoptant cette approche», révèle Bauer.

Et les frappeurs, eux, qu’en pensent-ils?

«Ils [les lanceurs] croient que tout le monde peut frapper une rapide à 98 mi/h, mais c’est faux», avoue Frazier. «C’est très difficile de frapper un lancer de cette vitesse, qui bouge en plus. On doit en tenir compte.»