La compétition entre les écuries de Formule 1 n’est plus seulement l’affaire de partenariats avec des fabricants de composantes de voitures ou des fournisseurs de carburant : elle implique également de grandes entreprises technologiques comme Qualcomm, Citrix, Acronix, Kaspersky ou Dell.

La F1 à l'aube d'une nouvelle révolution technologique

BAKOU — Lancée dans une course sans fin à l’innovation, la Formule 1 est à l’aube d’une nouvelle révolution informatique où l’intelligence artificielle va prendre le pas sur l’humain, mais elle s’expose aussi à des risques majeurs liés à la cybersécurité.

L’utilisation de l’informatique sur le circuit F1 n’est pas récente. Dès la fin des années 1970, les équipes collectaient des données rudimentaires et la conception assistée par ordinateur a fait son apparition au début des années 1980.

Les tests privés se faisant de plus en plus rares et le recours aux souffleries étant limité, les équipes ont ensuite construit des simulateurs perfectionnés reproduisant le comportement des F1 en piste. Elles louent enfin des supercalculateurs pour des centaines de milliers de dollars afin d’étudier l’usure des pneus sur les différents circuits.

L’importance actuelle de l’informatique a été illustrée lors de la course inaugurale de 2018, en Australie, lorsque Mercedes a laissé échapper la victoire à cause du bogue d’un de ses logiciels. L’écurie avait mal calculé l’écart entre Lewis Hamilton et Sebastien Vettel, permettant à ce dernier de s’emparer de la tête à la faveur d’un arrêt aux stands.

Les 200 capteurs placés sur une monoplace peuvent désormais transmettre deux gigaoctets en autant de secondes, une rapidité qu’on retrouve seulement dans l’industrie spatiale. La salle de contrôle de Red Bull située dans son usine de Milton Keynes (Royaume-Uni) ressemble d’ailleurs énormément à celle de la NASA à Cap Canaveral (Floride) pour superviser le lancement des fusées.

«Cette vitesse de transfert nous permet, si Max [Verstappen] ou Daniel [Ricciardo] sont pris dans un accrochage au départ, de déterminer l’étendue des dégâts en 4 à 5 secondes, contre plus d’une minute il y a cinq ans», explique Neil Bailey, responsable de l’innovation et de l’infrastructure IT chez Red Bull. «Cela change totalement l’issue d’une course de pouvoir décider de faire rentrer ou non un pilote aux stands à la fin du premier tour.»

«Le point le plus crucial au cours d’une saison, c’est de tester le plus rapidement possible les effets d’une nouvelle configuration pour savoir si on part dans la bonne direction», indique Matt Harris, l’homologue de Bailey chez Mercedes.

Le but n’est pas d’amasser plus de données que la concurrence. C’est de les traiter plus rapidement et, surtout, de choisir les plus pertinentes pour progresser plus vite que la concurrence.

Mais dans quelques mois le facteur humain pourrait appartenir au passé. «Grâce au machine learning [l’apprentissage automatique], la prochaine étape en cours est de mettre au point un programme qui va analyser et sélectionner les données mieux que les responsables de la direction technique», explique John Zanni, président d’Acronis, groupe spécialiste de la protection et sauvegarde des données, qui collabore avec Williams, Toro Rosso et Force India.

Red Bull avec Citrix, Mercedes avec Qualcomm, Ferrari avec Kaspersky, McLaren avec Dell : cette compétition entre écuries pour la suprématie dans ce domaine se traduit par des partenariats aussi décisifs que ceux formés avec un fournisseur de carburant ou un fabricant de freins.

Pour les sociétés en question, le fait de s’afficher sur les monoplaces en tant que commanditaire permet de bénéficier de l’image d’excellence technologique de la F1.

Espionnage industriel

Ces collaborations trouvent souvent des applications en dehors de la catégorie reine. En avril 2017, Microsoft, partenaire de Renault F1, a ainsi investi 115 millions $CAN dans le développement des futurs véhicules connectés de l’alliance Renault-Nissan. «Notre présence en F1 nous donne l’opportunité d’innover plus vite que si nous faisions des recherches seuls dans notre coin», résume John Zanni.

Revers de la médaille : des abandons sont régulièrement provoqués par des défaillances dues à l’ordinateur de bord, sans que la mécanique ait failli. Et pour certains fans, cela signe la mort d’une certaine idée du sport automobile.

En 2014, l’écurie Marussia, aujourd’hui défunte, avait perdu les données d’une journée entière d’essais à Bahreïn, car un technicien avait malencontreusement téléchargé un virus. La dépendance des équipes envers la transmission de données à très haute vitesse va aussi les contraindre à s’assurer que ce qu’elles envoient n’est pas corrompu.

Certaines songent déjà recourir à la technologie de la chaîne de bloc, un registre d’échanges décentralisé et infalsifiable, qui permettrait de répondre en partie à la menace de l’espionnage industriel, toujours présente.

«Derrière plusieurs cas de ransomware [logiciel malveillant qui réclame un paiement pour rendre des données prises en otage] passés sous silence en F1, il y a de très fortes suspicions que des écuries aient mandaté un tiers pour espionner leurs rivales et faire croire que ces intrusions avaient un but criminel», affirme d’ailleurs un expert du cabinet Roland Berger.