Sarau de pharmacien, raquettes et volants de badminton font bon ménage chez l’entraîneur-chef du Rouge et Or Étienne Couture.

La double vie d'Étienne Couture

À l’œil, un terrain de badminton et un comptoir de pharmacie sont des univers parallèles que rien ne relie. Étienne Couture évolue pourtant avec aisance et succès dans ces deux mondes, y trouvant même plusieurs similitudes. Entrez dans la double vie de l’entraîneur du club de badminton du Rouge et Or, qui accueille à l’Université Laval jusqu’à dimanche le Championnat canadien des collèges et universités.

La réputation d’Étienne Couture n’est plus à faire avec un volant. Pour la deuxième fois en trois ans, ses protégés viennent de rafler les trois bannières universitaires québécoises, mixte, féminine et masculine.

Il a été nommé meilleur entraîneur de badminton universitaire au Québec pour une septième fois au cours des 10 dernières années et risque fort de décrocher un cinquième titre de suite cet été auprès de Badminton Québec, fédération qui chapeaute tout ce qui se joue dans la province.

Il a pris part à un Championnat du monde universitaire, à trois Universiades et dirigera l’équipe du Québec aux Jeux du Canada en 2019. En poste chez le Rouge et Or depuis 2006, c’est aussi cette année-là qu’il est devenu pharmacien.

«Quand tu rencontres des clients, il faut établir une relation de confiance comme avec des athlètes. Je vois beaucoup de ressemblances entre les deux professions. La base de ce que tu vas construire, c’est ta relation avec une personne», explique celui qui donne en plus une charge de cours au baccalauréat en kinésiologie.

Ah oui! Parce qu’il est aussi kinésiologue et prof. Pour l’homme de 43 ans et père de deux jeunes enfants, coaching, enseignement ou consultation pharmaceutique, la dynamique demeure la même. «Tu auras beau avoir une activité pédagogique incroyable, un très bon exercice ou un super bon conseil à la pharmacie, si tu ne prends pas soin de la relation avec l’étudiant, l’athlète ou le patient, ça ne marche pas ou pas autant que ça pourrait», assure-t-il.

Pas de recette

D’abord étudiant en biochimie, son esprit scientifique s’est rapproché du facteur humain lors de son déménagement de Montréal à Québec, en 1996. Natif de Laval, il passait déjà ses étés dans la capitale, sur la ferme de ses grands-parents.

Des sciences de l’activité physique, Couture a bifurqué vers la kinésiologie sans jamais perdre de vue la psychologie sportive, son principal point d’intérêt. Matière qu’il a ensuite enseignée et qu’il applique encore dans le gymnase chaque jour auprès de la trentaine d’athlètes évoluant sous son égide. Donc aussi pas mal psychologue. Et philosophe à ses heures.

«Le coaching, comme toute forme de leadership, c’est d’amener du changement avec le moins de résistance possible», explique-t-il. «Ce que je fais est un peu artistique, parce qu’il n’y a pas de recette. Il faut toujours créer quelque chose de nouveau et c’est ce qui m’intéresse dans le travail. Mais en même temps, pour créer, je me base à des choses solides.

«C’est de la science, mais ça réfère toujours à comment l’être humain fonctionne. Beaucoup avec des émotions, des envies», poursuit-il. «Alors tu ne peux pas juste être rationnel. Dans l’organisation, je suis quelqu’un de structuré, mais je peux faire appel à l’émotion tout autant qu’à une gymnastique mentale. L’un n’exclut pas l’autre», insiste l’excellent vulgarisateur.

Pharmacien par hasard

Et Couture aborde le métier de pharmacien de la même façon. Trouver le meilleur angle pour faire comprendre à une cliente l’utilité ou non de prolonger sa prise de médicaments. Faire émerger la réponse de la personne, au lieu de lui ordonner une marche à suivre que, de toute façon, elle négligera souvent une fois à la maison.

Mais le plus drôle, c’est que les études en pharmacie sont entrées dans sa vie presque par défaut. Ou par hasard. Après deux ans de biochimie, baccalauréat et maîtrise en kinésiologie, plus certificat en psycho, l’envie du doctorat lui a manqué. À 27 ans, il s’est donc tourné vers la pharmacie dans le seul espoir d’un jour sortir de l’université pour décrocher un vrai job.

Étienne Couture voit beaucoup de similarités entre son métier de pharmacien et celui d'entraîneur.

«La faculté de pharmacie avait égaré mon dossier de candidature et moi, j’avais oublié que j’avais fait une demande!» raconte-t-il en riant. «On est rendu le 27 août et quelqu’un me demande : “Pis, ta demande en pharmacie? ” Alors j’ai appelé. Une dame un peu catastrophée m’a envoyé des documents à remplir, j’ai passé une entrevue le lendemain et j’ai été accepté la veille ou le jour même du premier cours!»

Le reste appartient à l’histoire. Couture est pharmacien-propriétaire d’un commerce à Saint-Augustin-de-Desmaures, avec quatre associés. Il y pratique quelques soirs par semaine, souvent le vendredi, et pas mal plus l’été, saison morte du badminton universitaire.

Mais il n’a jamais réussi à quitter le PEPS, où il passe encore le plus clair de son temps. Il y a d’abord fondé le Club de badminton de l’Université Laval (CBUL), en 1996, avec son ami Dave Bergeron. Dix ans avant de remplacer Marie-Claude Lachance à la tête de la troupe d’élite du Rouge et Or.

«Tant que le travail d’entraîneur m’offrira l’occasion de me réinventer, de recréer ma job chaque année et que je serai capable de tisser des liens avec les joueurs, avec les jeunes, je vais continuer. Je m’améliore encore et je crois que mes meilleures années de coaching sont à venir», avance celui qui remercie à la fois le conseil d’administration du club et ses associés pour le laisser naviguer entre ses deux professions.

Utilité sociale et équilibre

Devenir pharmacien visait avant tout un objectif financier. Les emplois d’entraîneur de badminton se font rares et peu payants, surtout au Canada. Être coach du Rouge et Or constitue en fait l’un des deux postes au Québec desquels il s’avère possible de soutirer une subsistance raisonnable, dit-il. Le métier de pharmacien lui assure surtout de vieux jours plus confortables.

Mais au fil du temps, il a trouvé davantage, derrière le comptoir. Il s’est découvert le besoin d’une plus grande utilité sociale.

«Quand je quitte la pharmacie, je dis souvent : “On n’a pas sauvé de vie ce soir, mais presque! ” Je ne suis pas chirurgien cardiaque, mais quelques-uns des patients qu’on a vus vont être mieux après être passés nous voir. Dans le sport, le défi est plus varié, à certains égards plus glamour, mais aussi plus égoïste», conclut celui qui tient mordicus à l’équilibre.

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LE BADMINTON QUÉBÉCOIS EN SANTÉ

Même si aucun Québecois n’a participé aux Jeux olympiques en badminton depuis 2004, Étienne Couture affirme sans ciller que son sport est plus en santé aujourd’hui qu’à l’époque, autant dans la région que sur la scène provinciale.

«On a de meilleurs athlètes et de meilleurs entraîneurs qui montent», assure cet ancien «joueur de troisième trio» devenu un entraîneur primé. La quantité de recrues a diminué au profit du cheerleading et du football, dont pâtissent aussi basket et volley, mais la qualité des joueurs a augmenté, insiste-t-il.

«Ce qui pousse est très, très encourageant. Après ça, est-ce que d’envoyer du monde aux Jeux olympiques constitue une bonne mesure de la santé de notre sport? Je ne pense pas», enchaîne-t-il.

Étienne Couture estime que la qualité des joueurs de badminton a augmenté au Québec.

Car pour un Canadien, la décision de viser une sélection olympique en badminton est entièrement basée sur des facteurs personnels. Comme de disposer d’importantes ressources financières et de mettre ses études en veilleuse durant un certain temps.

«Je suis convaincu que si des athlètes de Québec ou du Québec avaient décidé de faire ça, ils auraient pu raisonnablement se qualifier», avance le coach.

«Martin Giuffre, qui est allé à Rio [en 2016], est un étudiant en médecine à l’Université Western Ontario et à un moment donné, il s’est dit : “Moi, je vais me qualifier pour les Olympiques”. Mais l’année d’avant et l’autre année d’avant, il y a des joueurs dans mon gymnase qui l’ont battu. On l’a déjà battu, Martin Giuffre!» illustre l’entraîneur-­chef du Rouge et Or badminton.

L’athlète doit faire la virée des tournois en Europe pour amasser les points internationaux nécessaires à une sélection olympique. «Est-ce que ça veut dire que la structure est en santé? Non. Ça veut dire que lui a pris des décisions personnelles», résume Couture.

L’avenir s’appelle Mathieu Morneau

Mathieu Morneau, 18 ans, de Québec, compte parmi les trois meilleurs espoirs de son âge au Canada et pourrait être le prochain à atteindre ces sommets. Il s’entraîne avec Couture depuis déjà six ans.

L’idée de gravir les échelons professionnels comme au tennis, à l’instar d’un Félix Auger-Aliassime, ne s’applique toutefois pas ici. «Un joueur de badminton ne gagnera pas bien sa vie à moins d’être dans le top 20 ou 30 mondial, et encore. Il y a beaucoup de tournois où le vainqueur fait moins d’argent que le gars qui perd en première ronde à Flushing Meadows.

«Alors le calcul du joueur de badminton canadien, c’est de prendre un an ou deux, d’aller aux Jeux et de revenir aux études après. Je ne sais pas comment fait [le fondeur] Alex Harvey, mais il peut se permettre de partir pour quatre ans et ce n’est pas grave. Le joueur de badminton, lui, c’est juste pas possible», constate l’entraîneur.

Autrement, celui qui s’occupe aussi du programme de badminton de l’école secondaire Cardinal-Roy souligne que l’offre de tournois régionaux n’a jamais été aussi foisonnante et la ligue scolaire se maintient avec une trentaine d’écoles participantes.

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ÉTIENNE COUTURE SUR...

› L’avenir dans son métier de coach

«Je me vois plus comme un entrepreneur-entraîneur que juste comme un coach qui fait du badminton. Dans notre métier, on fait de la planification stratégique, du développement... [Le club,] c’est notre bébé! Mais ces qualités de gestionnaire ne seront jamais reconnues ailleurs. Il s’agit en quelque sorte d’un emploi cul-de-sac.»

› La nouvelle génération d’athlètes

«Les athlètes n’ont pas tant changé. Les gens veulent toujours donner du sens à ce qu’ils font. Je constate que ce qu’on dit des milléniaux est vrai, sur l’importance de leur vie sociale. Mais ils veulent réussir, être bons dans ce qu’ils font, faire partie de quelque chose. Et ça, c’est la même chose qu’à mes débuts il y a 12 ans.»

› L’engagement dans un sport d’élite

«Être athlète, c’est être là tous les jours. Se demander “est-ce que j’y vais?”, c’est le luxe de personnes qui font ça de façon récréative. Et plus tes objectifs sont ambitieux, moins cette question-là se pose. C’est une décision que tu as prise à un moment X et que tu assumes pour les X prochaines années.»

› Sport individuel vs esprit d’équipe

«Si l’athlète avait voulu faire du sport d’équipe, c’est ça qu’il aurait fait! Ce dont je dois m’assurer, c’est que ses objectifs individuels et ceux du groupe vont dans le même sens. Qu’il sente que s’il s’occupe bien de ses équipiers, ils vont bien s’occuper de lui en retour et son projet personnel va être facilité.»