Même s’il a livré son dernier combat il y a plus de sept ans, Robert Rancourt n’a toujours pas repris sa véritable identité. Il demeure toujours pour une grande majorité de gens Sunny War Cloud.

Robert Rancourt: double identité

Il y a maintenant sept ans que Sunny War Cloud est monté pour la dernière fois dans le ring. Mais si le combattant indien est alors définitivement disparu de la scène de la lutte québécoise, il est demeuré bien présent dans la vie de Robert Rancourt, celui qui a partagé sa véritable identité avec la sienne pendant plus de 25 ans.

«Il n’y a pas beaucoup de monde pour qui je suis Robert Rancourt sauf peut-être les gens du gouvernement comme ceux de l’impôt», lance en riant l’ex-lutteur (www.sunnywarcloud.ca). «Ma blonde m’appelle Sunny, mes petits enfants, grand-papa Sunny. Presque partout c’est Sunny. Car même si j’ai fait couper mes cheveux, les gens me reconnaissent. 

«Au travail, c’est un peu la même chose. Les plus vieux m’appellent tous Sunny. Il n’y a que pour les plus jeunes que je suis Robert. Et je dois parfois faire attention, car il m’arrive de me présenter sous le nom de Sunny Rancourt quand je rencontre un nouveau client.»

Rêvant de devenir lutteur alors qu’il était enfant, le Jonquiérois a commencé à s’entraîner en gymnase à l’âge de 13 ans. Victime d’intimidation à l’école, il y a trouvé une manière de se valoriser. «En quelque part, Sunny a sauvé Robert.»

Rancourt n’avait que 15 ans quand il est monté dans le ring pour la première fois. «Je n’avais pas un talent extraordinaire. Mais j’avais le cœur gros de même, j’avais du chien, j’étais déterminé, passionné et je m’entraînais fort. Chaque fin de semaine, je partais de Jonquière pour aller lutter aux loisirs Saint-Jean-Baptiste à Montréal. Ça ne me donnait pas une cenne. C’est comme ça que je me suis fait connaître.»

Au début des années 80, Rancourt a décidé de devenir lutteur professionnel. Il a abandonné son travail à l’Alcan pour déménager à Montréal. «Ça faisait une couple d’années qu’Édouard Carpentier me disait : “Tout le monde peut travailler dans ton usine, mais ce n’est pas tout le monde qui peut lutter comme toi.” J’ai décidé de l’écouter.»

Dans la métropole, Dino Bravo lui a dit qu’il personnifierait un Indien, un personnage absent dans l’arène depuis la retraite de War Eagle, et qu’il lutterait sous le nom de Sunny War Cloud. Après avoir demandé à Roland Lafrenière, qui personnifiait War Eagle, la permission de prendre sa «gamique» d’Indien, Rancourt est allé s’acheter des vêtements et une coiffe et il a appris la danse indienne. Sunny War Cloud était né.

Ralentir la cadence

Sunny War Cloud a fait la pluie et le beau temps de la lutte pendant une vingtaine d’années dans la WCW et la WWF, mais aussi dans la CCW et la NCW. Sa carrière l’a amené aux quatre coins du Québec et du Canada, aux États-Unis, en Europe, au Japon et en Afrique du Sud. Partout où il est passé, il n’a jamais déçu ses fans. «Je suis toujours sorti par la porte d’en avant et je n’ai jamais refusé de signer des autographes. Des fois, ça prenait une demi-heure... sous la pluie.»

Sunny War Cloud a pris conscience qu’il était temps de penser à la retraite au milieu des années 2000. Au lendemain d’un combat Triple Menace où il était dans le ring avec Frankie The Mobster et Darko, il a lu le compte rendu de la soirée publié dans un quotidien. «Ce fut un bon combat dans l’ensemble, mais il y avait un Indien qui semblait pas mal plus vieux que les autres et qui ralentissait la cadence.»

«C’était embêtant. Les spectateurs paient pour voir un bon show. Et je n’étais plus capable de le donner. J’avais aussi moins de plaisir dans le ring entre les deux sons de cloche. J’avais peur de me faire blesser. J’ai fait deux-trois combats après ça et j’ai jeté mes plumes et tout le kit. Je suis remonté dans le ring une dernière fois en 2010, mais c’était dans le cadre d’un évènement spécial.» 

Travaillant dans le domaine de la sécurité pour les entreprises Garda et Sirois, Rancourt s’occupe aussi l’hiver du déneigement de boîtes postales à Cap-Rouge depuis une vingtaine d’années. De 52 boîtes, il est passé à 81, à 114, puis à 154. Un travail qu’il fait sans équipement motorisé. «Quand il tombe une bonne bordée, déneiger toutes les boîtes peut me prendre 8 à 10 heures. Mais le cardio est là. Et comme je m’entraîne presque tous les jours — je suis en amour avec le gym — j’ai de bons bras et je suis vaillant.»

Même s’il approche les 62 ans, Rancourt reçoit encore des offres pour lutter dans des événements spéciaux. Mais même s’il soigne sa condition physique, il n’est pas intéressé à ressusciter Sunny War Cloud dans le ring.

«J’ai toujours dit que quand tu prends ta retraite, tu prends ta retraite. Et la lutte a beaucoup changé. Les gars sont beaucoup plus rapides et athlétiques. Même si je suis très en forme, à cause de mon genou, je suis incapable de courir. Je ne serais donc pas capable de donner un bon show. Et je ne peux pas me permettre de me blesser. J’ai fait beaucoup d’argent en luttant. Mais c’était de l’argent de Monopoly. J’ai tout dépensé. Je dois aujourd’hui travailler pour vivre. Si je ne me présente pas au boulot, je n’aurai pas de paie. Et quand j’y pense bien, ça n’a vraiment pas d’allure un gars de 62 ans qui va lutter.»

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QUESTIONS/RÉPONSES

Q Moment marquant?

Quand je suis allé lutter dans la ville de Hambourg, en Allemagne. Tout était magnifique. L’avant-lutte, l’après-lutte, la ville, tout. J’y  retournerais demain matin.

Q Ce qui te manque le moins?

R Rien... vraiment. J’ai aimé les bons et les mauvais moments de ma carrière. Comme quand on restait pris quelque part entre Calgary et Edmonton parce que notre camionnette avait pris le clos et qu’on n’avait pas d’aide. J’en ris encore. 

Q Idoles de jeunesse?

Édouard Carpentier. Et si on me demande le top des 3 des lutteurs de mon époque, je dirais Shawn Michaels, Curt Hennig et Ricky Martel. Au niveau de la lutte, pour faire les plus beaux combats, ils sont mes trois meilleurs à moi.

Q Pires lutteurs à affronter?

R The Great Samu. C’était un très très bon lutteur, mais j’avais pas de chimie avec lui. Même chose avec Richard Charland. Je n’ai jamais eu un bon combat contre lui.

Q Ce qui te manque le plus?

R Partir pour aller lutter la fin de semaine. Le samedi matin, je montais dans mon auto, je mettais ma musique et je tripais ben raide. Arrêter au resto en cours de route, l’aréna, le combat, l’hôtel... j’avais du plaisir. Et on ne parle pas du gros professionnel, on parle de la lutte semi-pro.