Joakim Albert en 2007
Joakim Albert en 2007

Joakim Albert prêt pour un nouveau départ

Jean-François Tardif
Jean-François Tardif
Le Soleil
Le jour où il a annoncé qu’il quittait l’équipe nationale pour se concentrer sur ses études, c’était en avril 2015, Joakim Albert avait été clair. Il ne mettait pas un X sur sa carrière en cyclisme. Il prenait tout simplement une pause. Presque six ans plus tard, à l’aube de devenir avocat, il est prêt à remonter sur son vélo et à compétitionner.

«La compétition internationale c’est terminé», lance-t-il d’entrée de jeu. «Mais je voulais, l’été dernier, recommencer à prendre part à des épreuves régionales et provinciales. J’avais recommencé à m’entraîner pour le plaisir et rapidement, j’avais vu que mes capacités physiques étaient là, que j’étais capable de me donner des défis et de forcer et que je n’avais pas un gros retard technique. Je m’étais donc remis en forme en me disant que je pourrais faire des courses au niveau provincial. J’aurais aimé prendre part aux Mardis de Lachine. Mais à cause du contexte, ça n’a pas été possible. 

«J’ai donc fait des courses virtuelles. Je me suis rabattu sur l’application Strava [une application mobile utilisée pour enregistrer des activités sportives via GPS]. Il y a des segments sur lesquels on peut se comparer aux autres. Et comme j’habite à Montréal, je me suis attaqué à la côte Camillien-Houde et à la côte de la Polytechnique. J’y ai fait des entraînements spécifiques, je me suis poussé à fond et j’ai essayé d’aller chercher des records. Ç’a comblé mon manque de compétition.»

La compétition, c’est ce qui a animé Joakim pendant l’adolescence. Pendant plusieurs années, il a pratiqué le patinage de vitesse courte et longue piste en plus de faire du cyclisme sur route et sur piste, des disciplines dans lesquelles il a excellé. Il dit que pratiquer tous ces sports était pour lui quelque chose de normal, que ça faisait partie de sa routine. Il ajoute que son emploi du temps chargé était assurément plus exigeant pour ses parents qui étaient sollicités à longueur d’année.

Le futur avocat s’est d’abord initié au patinage de vitesse. Mais à l’âge de 11-12 ans, ses entraîneurs lui ont suggéré de faire du vélo pendant la saison morte question de garder la forme, mais aussi de développer certains muscles et certains réflexes. Rapidement, il a démontré de belles aptitudes. Afin de voir comment il se comporterait dans une compétition, son coach l’a inscrit, sans lui en parler, à une Coupe du Québec. 

«J’ai accepté de l’essayer et j’ai tout de suite eu la piqûre. Puis, quelques années plus tard, lors d’un camp l’entraînement qui réunissait tous les membres de l’équipe du Québec de cyclisme, j’ai eu l’occasion de faire de la piste. Je me suis rendu compte que j’aimais vraiment ça. Sur la route ce qui me faisait vraiment vibrer, c’était le sprint. Et sur la piste, je pouvais faire des sprints sans avoir à rouler des kilomètres et des kilomètres.»

Les deux disciplines

Pendant quelques années, Joakim a pu concilier la pratique du patinage de vitesse et du cyclisme. Mais plus il vieillissait et plus ses entraîneurs dans les deux disciplines ont commencé à lui dire qu’il devrait faire un choix. Faisant de la compétition à longueur d’année, il n’était pas en gymnase en été avec ses coéquipiers de patinage de vitesse afin de faire son entraînement hors-saison. Et il ne l’était pas non plus en hiver avec ses coéquipiers de cyclisme.

«Quand je suis arrivé vers 15-16 ans, les coachs ont commencé à me parler de spécialisation. C’est sûr que les performances étaient là. À court terme, ce n’était pas un problème que je fasse du patinage de vitesse et du cyclisme. Mais ils m’ont dit qu’il ne fallait pas que je me fie là-dessus, que les autres finiraient par me rattraper et me dépasser. Mais ça, je le savais. J’avais déjà commencé à prendre du recul et à essayer de trouver la discipline que j’aimais le plus. Mais ce n’était pas facile parce que j’avais du plaisir et du succès partout. Et j’étais conscient que si je faisais mon choix pendant l’hiver, je choisirais le patin. Et si je le faisais pendant l’été, ça serait le cyclisme. Un moment donné cependant, je me suis rendu compte que même si j’étais en plein dans ma saison de patin, je ne pensais qu’au vélo de piste. J’étais alors rendu à 17 ans et je me préparais pour ma deuxième participation aux Championnats du monde junior. Je voyais mon potentiel et j’avais hâte. Et c’est là que le déclic s’est fait.»

Joakim ne le cache pas, bien qu’il ait laissé parler son cœur, sa décision n’était pas la plus logique. D’abord parce qu’il devait s’expatrier en Estrie où était situé le vélodrome. Puis aussi parce qu’il aimait le patinage de vitesse et les amis qu’il y avait. Même ses parents aimaient le patinage de vitesse. À preuve, son père y était impliqué. Qu’à cela ne tienne, il était convaincu de son choix. Et il n’a jamais eu de regrets. Comme il n’en a jamais eu de ne pas s’être concentré plus jeune sur une seule discipline.

«Je pense que j’ai pris le bon chemin. Je pense que faire les deux disciplines jusqu’à l’âge de 16-17 ans ç’a été bon dans mon développement. Le patin et le cyclisme étaient deux sports complémentaires. Je crois aussi que c’était bon de varier la pratique de mes sports. Ça changeait le mal de place au cours de l’année. J’avais toujours une motivation qui s’en venait. C’est certain que je n’avais pas fait le même entraînement que les autres pendant la saison morte, mais j’étais en forme. Quand une nouvelle saison commençait, j’avais un peu de recul à certains niveaux, mais j’étais en avance dans d’autres. Ça aurait été différent si j’avais décidé de continuer à faire les deux sports jusqu’à 20 ans.»

Parlant du deuil qu’il avait dû vivre à la fin de sa carrière de patineur, l’athlète de Saint-Augustin indique qu’il l’avait bien vécu. D’abord parce qu’il s’était investi à 100 % dans le vélo et qu’ensuite, il avait continué à croiser sa gang du patin. «Ce qu’il y a difficile à accepter quand on accroche ses patins c’est que l’on ne peut pas vraiment recommencer pour le fun. Oui, je peux chausser les patins quand ça me tente. Sauf qu’enfiler des patins à longues lames et essayer de recommencer à faire de la vitesse.... je n’ai plus la même technique alors moi qui aime la vitesse, je ne serai plus capable d’aller aussi vite.»

Joakim était au sommet de la gloire quand il a décidé de prendre sa pause en vélo. Champion canadien à plusieurs reprises, il avait de bonnes chances de se qualifier pour les Jeux de Rio. Le hic, c’est qu’il désirait poursuivre ses études parallèlement à sa carrière, ce qu’il croyait possible de faire même s’il devait déménager à Toronto où l’équipe canadienne s’entraînait en vue des Jeux Panaméricains. Mais le coach de la formation ne voyait pas la chose du même oeil. Les études ayant toujours été très importantes pour le Québécois, il opta pour l’université où il transféra tout son esprit compétitif et son désir d’aller chercher le meilleur de lui même. 

«J’ai toujours aimé les études. C’est donc dans celles-ci que j’ai comblé le vide laissé par le vélo. Je m’y suis investi à 100 % pour aller chercher de bonnes notes. Et je me suis aussi impliqué dans des comités universitaires et dans la vie étudiante. Ç'a cependant été dur de garder le sport dans ma vie. Je n’ai presque même pas touché à mon vélo.»

Rêvant d’étudier en droit, mais n’ayant pas les prérequis pour y entrer parce qu’il avait dû abandonner une session au cégep, Joakim est d’abord allé en psychologie, des études qui lui serviraient toute sa vie pour se comprendre et pour comprendre les autres et avoir une meilleure communication avec les gens qui l’entourent. Après deux ans, il a finalement amorcé ses études en droit. Aujourd’hui, il ne lui reste que son barreau à compléter avant d’être officiellement reçu avocat.

«C’est après avoir exploré le droit des affaires que j’ai décidé de me diriger dans le droit fiscal. J’ai déjà été recruté par un bureau d’avocat à Montréal qui s’appelle Blakes. C’est là où je vais faire mon stage..»

C’est au printemps dernier, alors qu’il a pris conscience que ses études tiraient à leur fin, que le futur avocat a réalisé combien le sport manquait à sa vie et qu’il a enfourché son vélo afin de se remettre en forme. Les choses se sont ensuite précipitées et il a eu le goût de se dépasser et de faire de la compétition. Parallèlement, il a aussi découvert le plaisir d’être sur son vélo pour se déplacer, mais aussi pour relaxer et profiter de l’environnement.

«Montréal est une ville assez bruyante. Quand je partais à 6h du matin, c’était complètement silencieux. Il y avait le soleil qui se levait, la belle lumière, etc. J’aimais vraiment ça de profiter de cet aspect-là que je n’avais jamais exploré avant. Je veux donc aller rouler dans des endroits où les gens m’ont suggéré d’aller parce que c’était beau. J’ai aussi commencé à prendre part à des évènements caritatifs. Je vois le cyclisme d’un angle un peu différent. C’est le fun

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QUESTIONS/RÉPONSES

Toujours mordu de compétition, Joakim Albert a cependant découvert le plaisir de rouler sans stress pour une bonne cause comme lors du Défi 808 Bonneville où il a rencontré Bruny Surin.

Q Fait marquant en cyclisme?

Ma deuxième participation aux Championnats du monde junior de cyclisme sur piste. J’avais terminé cinquième dans l’épreuve du kilo. Ç'a été marquant parce que quand j’y étais allé l’année d’avant (Russie), j’étais un peu impressionné par les autres coureurs. Je me disais : «wow, c’est un gros évènement». Alors qu’à ma deuxième année, en Nouvelle-Zélande, j’étais allé aux mondiaux pour performer. Je n’ai pas obtenu un podium sauf que j’étais content d’être compétitif. Et je ne me suis pas laissé impressionner par les autres. Je m’étais dit que même si j’étais opposé au champion allemand, au champion anglais, au champion français, etc, moi je représentais le Canada. Et ça avait vraiment été une belle compétition.

Q Fait marquant en patinage de vitesse?

Une compétition qui servait de qualification pour les Jeux du Canada. Je devais avoir autour de 16 ans. Nous devions prendre part à plusieurs épreuves et j’étais rendu au 5000 m, la dernière course, une distance qui n’était pas vraiment ma spécialité. Tout s’enlignait pour que je me classe sur l’équipe qui irait aux Jeux. Mais ça n’a vraiment pas bien été au 5000 m. J’avais un petit problème aux jambes. J’ai tout donné, mais je n’étais plus capable de tenir. Et j’étais tombé. Gregor Jelonek, l’entraîneur, du centre national à Québec, était venu me voir après la course et il m’avait serré dans ses bras. Il m’avait dit que j’avais tout donné et que j’étais un combattant même si ça n’avait pas fonctionné. Ça m’avait marqué parce qu’il n’était pas encore mon coach. Et j’étais vraiment heureux qu’on puisse souligner mes efforts même si ça n’avait pas bien été.

Q Entraîneur marquant?

R Yannick Morin, mon entraîneur en vélo pendant longtemps. Il m’a guidé tout au long de la fin de ma carrière. C’était quelqu’un qui avait une énorme expérience de sport. Il me connaissait et il s’était bien ajusté à moi. Il essayait de faire en sorte que j’aie de bonnes habitudes de vie. Mais ce n’était pas un entraîneur qui m’aurait dit : «on va t’embarquer sur tel programme alimentaire avec des suppléments et tout». Au niveau de l’alimentation, c’était quelqu’un qui me recommandait mange des fruits et des légumes. Je trouvais ça assez sain comme approche plutôt que d’aller dans des choses très exhaustives.

Q Ce qui te manque le plus de ta carrière d’athlète de haut niveau?

Je pense que c’est le thrill d’être dans une course, quelque chose que j’ai vécu l’été dernier quand j’ai participé à deux épreuves juste pour me tester. Le fait d’être sur une ligne de départ et l’adrénaline qui en découle et de se dire : «bon je suis prêt. Tous les autres gars autour sont comme moi. Ils ont la même adrénaline. Toutes les heures d’entraînement que j’ai faites c’était pour ça. Je sais que ça va être tough, mais je suis là pour ça, je suis là pour forcer. 

Q Idoles de jeunesse?

Clara Hugues l’a été pendant longtemps. Comme moi, elle faisait du cyclisme et du patinage de vitesse. Par la suite, ç’a toujours été les gens qui étaient dominants dans mes disciplines. Il y a eu Chris Hoy, un champion du cyclisme anglais, qui a gagné plusieurs fois aux Jeux olympiques. Il m’inspirait beaucoup. Sinon, ç’a été des athlètes avec qui je me suis entraîné. J’ai été chanceux parce qu’à 17-18 ans, j’ai pu prendre part à des camps d’entraînement où il y avait des équipes nationales d’un peu partout dans le monde. Je me suis entraîné avec des athlètes que je voyais performer en cyclisme. Au Canada, je me suis entraîné avec Hugo Barrette. Lors d’un camp, j’ai côtoyé l’Allemand Robert Forstemann. C’était vraiment cool de pouvoir être avec ces gens-là. Et ils étaient hyper sympathiques en plus.

Q Plus grande qualité d’athlète?

R Je pense que c’était ma détermination et le fait que je suis travaillant. Je pense que c’est ça qui m’a aidé comme athlète et par la suite à l’université.

Q Personnalités marquantes?

S’il y a des personnes qui ont joué un rôle marquant dans ma carrière ce sont vraiment mes parents. Ils m’ont accompagné. Ils ont pris énormément de temps pour aller me reconduire à mes entraînements et m’accompagner à mes courses. Et ils m’ont offert un soutien financier. Je pense qu’ils ont tout fait pour essayer de m’inculquer de bonnes valeurs. Oui, je participais à des compétitions, mais mon père me rappelait toujours l’importance des études pour ma carrière post-athlète. Je crois que mes parents ont vu rapidement que j’étais quelqu’un de compétitif et que j’étais capable de me motiver par moi-même. Alors ils ne m’ont pas mis de pression de performance. Ils m’ont simplement donné des conditions qui me permettaient de m’entraîner. Je pense que ç’a vraiment été une bonne dynamique et ça m’a aidé à atteindre les niveaux que j’avais besoin d’atteindre.

Q Dans 10 ans?

Dans 10 ans, je me vois être un très bon avocat dans mon domaine. Cette espèce de compétitivité-là d’être le meilleur de moi-même que j’avais dans le sport, je vais la garder dans mon domaine professionnel. Et je veux encore faire du sport. 

Q Rêve?

R Gagner des compétitions de vélo. L’été dernier, j’aurais vraiment aimé faire les Mardis cyclistes de Lachine et le critérium national, une épreuve présentée dans le cadre du pro-tour Québec-Montréal. Je pense qu’en m’entraînant, j’aurais pu y être assez performant. Alors à court terme, ça serait ça. À long terme, j’aimerais garder le sport dans ma vie et peut-être même m’y impliquer. Quand j’ai arrêté de faire de la course, je me suis occupé du vélodrome à Bromont pendant quelques étés. Je souhaiterais demeurer proche du milieu du sport quitte à m’impliquer un jour afin de pouvoir aider la communauté sportive, la communauté cycliste.