Au fil des années, la voix et le visage d’Hélène Pelletier sont devenus indissociables du tennis pour les téléspectateurs québécois.

Hélène Pelletier, la grande dame du tennis

SAINT-BRUNO — Le rêve a germé grâce à ses talents en ski nautique, puis s’est concrétisé grâce au tennis. Mais Hélène Pelletier a toujours su qu’elle allait gagner sa vie avec le sport. Rencontre avec la p’tite fille de Charlesbourg devenue la grande dame de la raquette au Québec.

«Je ne pensais qu’à ça. Quand tu lis que Guy Lafleur se faufilait dans le petit trou de l’aréna à Thurso, dormait avec ses patins... C’était moi, ça.» Les patins en moins.

Pourtant, Hélène Pelletier a commencé à jouer au tennis «comme par hasard». En fait, ce sport lui donnait une excuse pour un jour s’envoler vers la Floride.

À la fin des années 60 et au début des années 70, elle passe ses étés d’adolescente au Moss Lake Camp, un rigide camp de vacances pour jeunes filles dans l’État de New York. Douée pour les sports, elle impressionne les ex-champions du monde en ski nautique Ken et Roland Hiller, un duo père-fils instructeurs à Moss Lake.

La jeune Pelletier est si bonne que Hiller père souhaite la voir intégrer son école de ski nautique, à Orlando. Son père à elle dit non.

Mais Pelletier insiste. «Papa était tellement tanné que je lui demande à tous les jours d’aller en Floride. Pour se débarrasser de moi, il m’avait dit : “Trouve-toi un autre sport, je t’enverrai en Floride plus tard.” J’ai pensé à mon affaire : quel autre sport je pourrais bien faire pour aller en Floride? Alors j’ai choisi le tennis», raconte Pelletier, 59 ans, rencontrée à Saint-Bruno-de-Montarville, près de chez elle.

Elle se lance dans son nouveau sport à 14 ans. À l’époque, pas facile de pratiquer son activité favorite en hiver. Les deux seuls courts intérieurs de Québec se trouvent à La Bulle Montcalm, près de l’anneau des plaines d’Abraham, se souvient Pelletier.

Elle y reçoit les conseils de Jack Hérisset. «C’était une soie à coacher», se souvient l’homme de tennis. «Parce que c’est elle qui en voulait toujours plus. Très travaillante, très dévouée, passionnée», ajoute-t-il.

Une grosse marche pour la «dévergondée»

Très vite, Pelletier devient la meilleure joueuse au Québec. Ça lui vaut une invitation au camp d’entraînement de l’équipe canadienne. «Mais là, il y avait une grosse marche entre les deux», raconte-t-elle. «Parce que tu jouais contre des filles qui avaient toujours eu le conditionnement physique comme une partie intégrante de leurs cours à l’école. Nous, c’était être une dévergondée, selon les religieuses, que de faire du sport. […] Il n’y avait même pas de gymnase aux Ursulines!»

Elle part pour la Floride à 16 ans. Pelletier y fréquente d’abord la réputée académie de l’Australien Harry Hopman. Après un mois, elle se blesse à la cheville, un air qui deviendra trop connu pendant sa carrière. Une fois remise, elle part pour l’Europe, seule, pour disputer des tournois. Mais elle ne gagne ni match, ni argent.

Hélène Pelletier  aux Jeux du Canada à Terre-Neuve, en 1977. Elle a gagné l’or en double mixte avec Gaston Beaumier.

À 17 ans, elle décide de suivre les traces d’une autre grande joueuse de la région de Québec à l’époque, Nicole Marois. Celle-ci étudie déjà au Rollins College, petite institution privée de la Floride. L’équipe féminine de tennis évolue avec succès en première division, bat plus souvent qu’à son tour de grosses universités comme UCLA.

Une fois chez les pros, Pelletier peine toutefois à connaître des succès récurrents en simple. Ses chevilles l’ennuient, mais elle est aussi victime de stress sur le court. La faute, entre autres, à un petit complexe d’infériorité. «Les Américaines, les Australiennes, les Européennes, elles voyaient qu’elles jouaient contre une Canadienne et elles partaient à rire», indique Pelletier. «J’aurais pu être top 50 au monde. J’ai eu plein de victoires contre des filles du top 50, mais pas assez sur une base régulière pour améliorer mon classement.» Une 130e place mondiale demeurera son sommet en carrière.

Bobos et nouveau boulot

En 1986, minée par les blessures, Pelletier accroche sa raquette. Elle a seulement 27 ans. Très vite, elle se tourne vers les communications. Décroche un boulot à CKAC, où elle participe à plusieurs émissions, dont le bulletin de sport de fin de soirée, ce qui la prépare pour la suite.

La station télévisuelle sportive RDS naît en 1989. Pelletier y déniche un emploi. Aujourd’hui, elle est si associée au tennis qu’on oublie ses 10 ans d’animation du bulletin Sports 30, les fins de semaine. «C’était rock ‘n’ roll. Techniquement, c’était dur, au début. Mais ç’a été une merveilleuse école», constate Pelletier.

Au milieu des années 1990, elle fait des pressions sur ses patrons afin de pouvoir se concentrer sur l’aspect tennis. «Il a fallu que je me batte pour faire les matchs des hommes. J’ai été la première au Canada à faire ça : une femme qui commente un match de tennis entre hommes.»

Mais jusqu’en 2011, ces tâches demeurent à temps partiel. Elle travaille en parallèle pour une émission de télévision ontarienne. Sa carrière se transforme cette année-là avec la création de RDS2 et de RDS Info. Du temps d’antenne supplémentaire à garnir.

Soudainement, le tennis prend beaucoup plus de place. Ses services — et ceux de son acolyte depuis 25 ans, Yvan Ponton — sont plus que jamais en demande.

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LE TRIOMPHE AU TEMPS DE LA PEINE D'AMOUR

«Déprimée», «brisée», Hélène Pelletier se fout de ce qui l’attend sur le court cette journée-­là. Ce match deviendra pourtant le fait saillant de sa carrière.

En janvier 1985, au tournoi de Key Biscayne, Pelletier et sa partenaire Jill Hetherington surprennent le monde du tennis en surclassant la paire formée de Martina Navratilova et de Gigi Fernandez. La petite fille de Charlesbourg venait de battre la meilleure joueuse de tennis de son époque.

Pourtant, Pelletier n’est vraiment pas dans son assiette en ce début de journée. Son copain et elle viennent de rompre. Et la joueuse n’a pas la tête au tennis. «Je m’en foutais. J’étais tellement déprimée, j’étais tellement brisée. Je frappais à tour de bras et tout rentrait dans le terrain. Dieu existe, il y a une certaine justice quelque part», raconte-t-elle en riant, 33 ans plus tard.

La surprise est majeure. Deux semaines plus tôt, les Canadiennes s’étaient fait rosser par Navratilova et Pam Shriver. Et Pelletier avait pu mesurer, pratiquement au sens propre, toute la différence entre elle et la joueuse tchèque naturalisée américaine.

En 1987, Hélène Pelletier amorce sa nouvelle carrière en réalisant pour CKAC une entrevue avec le légendaire John McEnroe.

Cette journée-là, la pluie avait forcé l’arrêt du match. Pelletier se souvient s’être assise dans une voiturette pour retourner au club house, Navratilova à ses côtés.

«Là, je regarde ses cuisses… Écoute, je ne suis pas petite. J’étais musclée et je m’entraînais fort. Mais elle avait les cuisses deux fois plus larges que les miennes, toutes musclées, toutes définies. Sur son bras gauche, elle avait une veine large de même. Mais veux-tu bien me dire : c’était le fleuve Saint-Laurent qui coulait là-dedans! J’étais tellement impressionnée», raconte Pelletier. Aucun mot n’a été échangé pendant le court trajet.

Raz-de-marée médiatique... et 100 $ dans les poches

Deux semaines plus tard, David bat Goliath. Même après avoir remporté le premier set, les Canadiennes ne se laissent pas envahir par la grandeur du moment. Ni par le doute, après avoir perdu le deuxième. Elles gagnent la manche décisive, vivent «une joie des plus profondes».

Ce triomphe provoque un raz-de-marée médiatique au Québec. «On m’appelait 24 heures sur 24, on appelait mes parents 24 heures sur 24. On a fait tous les front pages de tous les journaux, de tous les magazines», se souvient Pelletier. La paire canadienne a pourtant connu d’autres succès, comme ce titre à Rio de Janeiro en 1984. Ou cette ronde des 16 à Roland-Garros en 1985. Ou cette présence au championnat de fin de saison cette année-là, où seuls les huit meilleurs duos se qualifient.

Tout ça n’a pas fait de Pelletier une riche athlète pour autant. Après la victoire contre Navratilova, les Canadiennes ont atteint les demi-finales à Key Biscayne. «Sais-tu combien d’argent il me restait dans les poches à la fin de la semaine? Cent piasses!»

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UNE FEMME DE FOI

Une rencontre fortuite au lendemain d’un party bien arrosé a changé la vie d’Hélène Pelletier, alors que, jeune adulte, elle étudiait au Rollins College.

Pelletier a un mal de tête ce matin-là, en marchant sur le campus floridien. Elle croise alors sa coéquipière Wendy White, grande vedette du tennis universitaire américain et future 19e joueuse mondiale.

White demande à «la petite dernière de l’équipe» si elle veut l’accompagner à l’église. «Pour moi, c’était un privilège», se souvient Pelletier, impressionnée par le talent et la personnalité attachante de White.

La Québécoise s’attend à une messe devant un parterre clairsemé, comme celles connues dans l’église catholique de sa paroisse natale. Elle se retrouve plutôt dans un immense amphithéâtre, entourée de milliers de protestants. Qui dansent, qui chantent. «Il y avait un fun noir. On se serait dit à un party du jour de l’An», illustre Pelletier.

Pendant son élocution, le pasteur semble s’adresser directement à elle, connaître sa vie par cœur. Elle découvre un «Dieu rempli d’amour», loin du «Dieu vengeur» de sa jeunesse. «À partir de ce moment-là, ma vie a changé. Ça ne veut pas dire qu’elle est parfaite. Mais tu ne vis pas les choses de la même manière. J’ai de l’espoir», explique Pelletier.

Elle a d’ailleurs travaillé en Ontario pour 100 Huntley Street, une émission portant sur la religion chrétienne diffusée à Global. Elle y faisait de longs reportages, par exemple sur des œuvres de charité. Tout en continuant à s’occuper du tennis à RDS. Elle a aussi été porte-parole pour l’organisme Action Nouvelle Vie, à Longueuil, qui vient en aide aux personnes de la Rive-Sud vivant dans la pauvreté.

«On a une société qui est malheureuse, j’ai l’impression. Parce qu’on a rejeté Dieu en bloc», déplore-t-elle.