Helder Duarte, entraîneur-chef de l’équipe féminine du Rouge et Or soccer

Helder Duarte, le baveux devenu gentilhomme

Joueur, il n’hésitait pas à critiquer ses coéquipiers dans les journaux. Jeune entraîneur, il injuriait ses hommes depuis le banc. Helder Duarte n’a jamais eu la langue dans sa poche. Mais le «baveux» qu’il était s’est transformé en gentilhomme. Et, au passage, en véritable gagnant.

L’entraîneur-chef de l’équipe féminine du Rouge et Or soccer contemple son passé avec beaucoup de fierté... et une touche d’embarras. La fierté d’Helder Duarte provient des triomphes, des réussites de ses joueuses. Du chemin parcouru, depuis sa jeunesse à Sept-Îles jusqu’au Rouge et Or, en passant par ses sept années passées chez les Aigles Bleus de l’Université de Moncton.

Son embarras, mi-amusé, s’éveille lorsqu’il raconte ses sautes d’humeur de l’époque. «Je n’aime pas dire ça, mais j’étais à la limite intimidateur. J’avais une grande gueule. Je pouvais te planter devant tout le monde. J’ai vraiment changé», affirme Duarte, 55 ans, au milieu d’un entretien de deux heures avec Le Soleil, dans son bureau du PEPS.

Pendant sa carrière de joueur universitaire, il critique l’un de ses coéquipiers pendant une entrevue. Et en arrivant dans le vestiaire le lendemain, il n’hésite pas à interpeller l’homme en question : «Heille, t’as vu ce qui était écrit dans le journal? C’est de toi que je parlais!»

Dans un extrait vidéo datant de ses deux années comme entraîneur-chef à Moncton, on le voit enguirlandant l’un de ses joueurs. «Je regarde ça, et j’ai honte. C’est ridicule», lance aujourd’hui Duarte, devenu coach tout de suite après cinq saisons passées comme gardien de but de l’équipe, dans les années 80.

Le juste milieu

Les choses ne se corrigent pas tout de suite à son arrivée à Québec, en 1989. Lorsqu’il devient l’entraîneur du Dynamo (senior), en 1993, il n’est pas tendre avec ses joueuses. «Je pense que je faisais pleurer une fille chaque semaine à l’entraînement, pour n’importe quoi. Je les piquais», se souvient Duarte.

Son adjointe de l’époque, Nathalie Bernier, lui suggère de changer son approche, ce qu’il refuse au départ : pas question de s’adapter à chacune de ses 20 joueuses. Mais le monde change, et Duarte changera avec lui.

«Je me suis tellement assoupli au fil des années que je suis devenu trop mou de l’autre bord», rigole-t-il. Il semble avoir trouvé le juste milieu. Et ne tolérerait pas de ses protégées un comportement comparable au sien à l’époque.

Ses joueuses avec le Rouge et Or, anciennes et actuelles, peinent à voir le jeune baveux dans le Duarte qu’elles connaissent. «Je ne l’imagine vraiment pas comme ça!» lance Cynthia Turcotte en riant.

La joueuse de cinquième année le décrit plutôt comme un homme calme, rigolo et agréable à côtoyer. Termes répétés par Marie-Claude Dion, athlète de la première heure, de 1995 à 2000. Comme quoi Duarte a vite opéré son changement de tempérament. «Il a toujours été enjoué», souligne-t-elle. «C’est le fun, parce que ça détendait l’atmosphère. Il avait toujours une belle façon d’aborder les choses, de passer ses messages. […] Il est un excellent motivateur.»

Comme une peine d’amour

Toujours disponible pour ses athlètes, l’entraîneur peut devenir une ressource utile au-delà du sport. «Il m’a aidée dans mon travail personnel, au niveau de la confiance en soi», souligne Turcotte, deux fois championne canadienne sous ses ordres. «J’ai appris des techniques de jeu grâce à lui, mais ce que je retiens le plus, c’est qu’il m’a fait grandir en tant que personne.»

Elle n’est pas la seule à tenir pareil discours. Duarte a reçu, au fil du temps, des messages venus d’anciennes joueuses lui déclarant les effets positifs qu’il avait eus dans leur vie. Certaines ont poursuivi leurs études grâce au soccer, grâce aux conseils de leur coach. Il nous a récité l’un de ces messages, venu d’une femme dont il était entraîneur il y a plus de 20 ans. «Quand je pogne un down, je le lis. Ça, c’est aussi trippant que de gagner un Championnat canadien.»

Il parle de ses joueuses avec admiration. Dans son bureau traînent des photos grand format de ses athlètes, en action ou célébrant la victoire. Il les épluche avec plaisir. Il se souvient des années, des noms, des détails.

Il pense aux meilleures, mais aussi à celles qu’il a dû retrancher. Il se souvient de son insomnie à l’aube de briser leur rêve. «Elles ont fait des sacrifices, elles sont venues aux activités de financement, elles t’ont aidé quand t’en avais besoin. Et là, il y a des meilleures qui arrivent, que tu ne connais même pas… Et t’es obligé de les couper. C’est comme une peine d’amour : elles pleurent, elles sont déçues. Ça fait mal. Et là tu te dis : c’est moi qui décide ça!?» remarque Duarte.

Décisions difficiles, mais nécessaires. Et à regarder la feuille de route de l’entraîneur, facile de conclure qu’il a souvent pris les bonnes.

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Le jeune homme qui «haïssait courir»

Il était «poche» et il «haïssait courir». Helder Duarte, 16 ans, passera malgré tout sa vie dans le soccer. Un destin imputable en partie à une blessure infligée — involontairement — à l’un de ses gardiens de but.

Natif des Açores, des îles portugaises situées dans l’Atlantique, Duarte a déménagé à Sept-Îles avec ses parents alors qu’il avait six mois. C’est là, 16 ans plus tard, qu’il participe à l’échauffement d’une équipe senior, même s’il commence à peine le soccer. Lors d’un coup de pied de coin, il entre en collision avec le cerbère et le blesse à la cheville. Fini pour la saison. L’équipe se retrouve sans gardien et personne ne veut du poste. Un coéquipier lui lance : «C’est toi qui l’as blessé, tu vas y aller!»

Il ignore comment remplir ce rôle, mais deux choses jouent en sa faveur. D’abord, sa qualité de «plongeur», venue de son talent au handball, sport qu’il pratiquera au niveau universitaire. Mais surtout sa capacité à dégager le ballon très loin.

Pour améliorer cette qualité prisée par les foules, Duarte expédie des ballons par-dessus l’aréna près de chez lui. «Je bottais de l’autre côte, je prenais mon bicycle, j’allais chercher mon ballon et je revenais. Et je reculais, je reculais… J’ai fait ça pendant un été complet, une cinquantaine de frappes par jour.»

À 16 ans, Helder Duarte a fait ses premières armes en tant que gardien de but grâce à un concours de circonstances.

Maman avait tort

Il devient maniaque de ce sport, photocopiant des pages de livres sur le sujet à la bibliothèque, continuant de s’entraîner. «Ma mère me disait tout le temps : “Arrête donc de jouer au soccer. Trouve-toi une job. C’est pas ça qui va te permettre de gagner ta vie.”» Elle avait tort.

Cette vie a pris un virage insoupçonné lors d’un passage à Sainte-Foy, au début des années 80. En finale du Tournoi Normandin, Duarte marque un but à l’aide d’une frappe depuis sa surface de réparation. Ça lui vaut un court article dans La Presse. À Moncton, l’entraîneur-chef des Aigles Bleus tombe sur cette dépêche et invite Duarte à joindre l’équipe et l’université. À 20 ans, le gardien commence un bac en loisirs. Il quitte la maison pour la première fois.

Une cassure difficile. «Après deux mois, je voulais m’en aller. Je trouvais ça trop dur. La mentalité, c’était différent du Québec. Mais finalement, ç’a été les sept plus belles années de ma vie. C’est là que je suis devenu un homme», explique la recrue par excellence dans les Maritimes en 1983-1984.

L’équipe ne connaît pas beaucoup de succès, mais Duarte s’amuse. Et pas seulement sur le terrain. Pendant deux ans, il enfile le costume de Superbleu, la mascotte des Aigles Bleus. Auteur de plusieurs numéros cocasses, il en fait une véritable vedette. Pendant les matchs de hockey, des enfants lui demandent même son autographe!

Il débarque à Québec en 1989, décrochant un boulot à l’Association régionale de soccer (ARSQ). En 1993, il en devient le directeur technique. Poste qu’il occupe toujours, 24 ans plus tard.

Déplorant l’exode des meilleures joueuses universitaires de Québec, Duarte se met en tête de créer une équipe féminine à l’Université Laval, en 1994. Il organise des entraînements et des matchs hors concours. Un Rouge et Or officieux, en quelque sorte. «J’ai comme tout fait en cachette.» Il dépense même 2000 $ de sa poche. Sa blonde l’a su... 18 ans plus tard.

Menée par Duarte, la nouvelle équipe demeure invaincue en six matchs hors concours. L’université souhaite pousser le projet, mais l’argent manque. L’ARSQ et son président de l’époque, Fernand Lessard, donnent alors un «méchant coup de main», mettant sur pied un budget et lui donnant du temps pour s’acquitter de ses nouvelles tâches. Première saison en 1995. Première présence aux Championnats canadiens en 1996.

Depuis le début, l’aventure est couronnée de succès. Après son match nul de 0-0 contre les Carabins, vendredi soir, la fiche cumulée de l’équipe — saisons, séries et championnats canadiens inclus — est de 260 victoires, 68 défaites et 48 verdicts nuls. Aucune des 23 saisons du club n’a été perdante.

Le summum de la réussite survient en 2014, au PEPS. Les filles du Rouge et Or deviennent championnes canadiennes pour la première fois. Après une décevante médaille de bronze l’année suivante, elles regagnent leur titre, l’automne dernier. La troupe de Duarte s’est assurée une nouvelle fois d’une place aux Nationaux, vendredi, sa nulle lui permettant de décrocher le titre de la saison régulière.

À la source de ces succès : optimisme et conviction. Même s’il se dit «mauvais communicateur», Duarte convainc ses joueuses qu’elles peuvent réussir de grandes choses. «Je suis un éternel optimiste. On perd 4-0 à la demie, j’ai l’impression qu’on peut encore gagner 5-4. Je ne m’avoue jamais vaincu.»

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Sa plus belle victoire

Ses succès avec le Rouge et Or sont nombreux, mais Helder Duarte nous dirige aussi vers Lac-Beauport lorsqu’il est question de ses plus grandes réussites. Entraîneur de l’équipe de sa fille chez les U8, il voit sa jeune formation perdre ses 14 matchs par plus de sept buts. Huit ans plus tard, avec «grosso modo» le même groupe, la formation atteint la division 1 dans le AAA. «Ma plus belle victoire. J’ai construit cette équipe-là en laquelle personne ne croyait. C’était des joueuses coupées d’un peu partout, dont personne ne voulait. En réussissant ça, le sentiment de satisfaction est gros.»

En couple avec France Gauthier depuis près de 30 ans, Duarte a deux filles, Amélie (23 ans) et Emanuelle (16 ans). Il ne tarit pas d’éloges envers sa compréhensive copine, qui vit avec ses horaires atypiques et son investissement dans le sport. «Si je n’avais pas la femme que j’ai, ce serait impossible pour moi de faire ce que je fais.»