Au terme d’une saga judiciaire et d’un scénario bien écrit, Michel Goulet enfilera le chandail des Nordiques. 
Au terme d’une saga judiciaire et d’un scénario bien écrit, Michel Goulet enfilera le chandail des Nordiques. 

Goulet se souvient du bluff de 1979

Selon toute vraisemblance, Alexis Lafrenière, de l’Océanic de Rimouski, sera le premier choix du prochain repêchage de la Ligue nationale de hockey. Reste à savoir quand, puisque la LNH a annulé la séance de sélection qui devait se tenir au Centre Bell, les 26 et 27 juin. Ces 40 dernières années, le repêchage a été déplacé à deux reprises, soit en 1979, à cause de la fusion entre l’AMH et la LNH, et en 2005, en raison du lock-out de 2004-2005. Clin d’œil du destin, un espoir de l’Océanic avait été réclamé, ce 30 juillet 2005 dans un hôtel d’Ottawa, soit Sidney Crosby. Mais le repêchage de 1979 reste l’un des plus productifs de l’histoire de la Ligue nationale. Le 9 août 1979, les Nordiques parvenaient à mettre la main sur l’ailier gauche Michel Goulet avec l’avant-dernier choix (20e) de la première ronde.

Un incroyable tour de force; une acquisition inespérée; voilà ce qu’écrivait Maurice Dumas, journaliste affecté à la couverture des Nordiques au Soleil, à l’époque, au lendemain de la sélection du joueur de 19 ans qui allait devenir l’un des meilleurs joueurs de l’histoire de la LNH à sa position.

Déjà, à 17 ans, le jeune homme de Péribonka était considéré comme un joueur d’exception. À preuve, ses 73 buts (et 135 points) en 72 matchs avec les Remparts de Québec. Cette production incitera Gilles Léger à le convaincre de signer un contrat professionnel avec les «Baby» Bulls de Birmingham, dans l’Association mondiale de hockey.

«Je n’ai jamais pris trop sérieux les commentaires à mon endroit. Tu sais, quand les joueurs disent qu’ils ne lisent pas les journaux, c’est le plus gros mensonge du monde du sport, alors j’étais au courant de ce qu’on pensait de moi, mais mon objectif était seulement de m’améliorer chaque saison et de faire mon propre cheminement. Je faisais aussi confiance aux dirigeants. Je me disais, si Gilles Léger veut m’avoir, c’est qu’il doit voir quelque chose qu’il aime en moi», raconte Goulet à propos de ce lancement de carrière.

À 18 ans, il sera le plus jeune des six «Baby» Bulls mis sous contrat par Léger et le propriétaire John Bassett, les autres étant des joueurs de 19 ans comme Rob Ramage, Craig Hartsburg, Rick Vaive, Gaston Gingras et Pat Riggin. Après un premier mois difficile, Goulet trouvera ses repères grâce au soutien de son coéquipier québécois Louis Sleigher et bouclera la saison avec 28 buts, le plus haut total de l’équipe.

La fusion AMH/LNH

La saison 1978-1979 sera la dernière de l’AMH, qui voit les villes de Québec, Edmonton, Winnipeg et Hartford se joindre à la LNH. Au terme d’une saga judiciaire et d’un scénario bien écrit, Goulet enfilera le chandail des Nordiques à la suite d’un repêchage historique, scène immortalisée par une photo où Guy Bertrand et Marcel Aubut, complices depuis le début, soulèvent ses bras dans les airs en signe de victoire.

Peter Stastny, Michel Goulet et Mario Marois, en 1996. 

«Je voulais jouer à Québec, j’aimais la ville et les amateurs. Ça reste encore une très belle ville de hockey, d’ailleurs. Quand j’étais avec les Remparts, j’assistais aux pratiques et à des matchs des Nordiques. Je regardais Marc Tardif, je me disais que je ne serais jamais capable de faire les mêmes feintes que lui. Il est l’un des meilleurs ailiers gauches de l’histoire du hockey, à mes yeux. Et Buddy, c’était tout un joueur aussi, on a fait un beau trio, lui, Dale [Hunter] et moi», rappelle le célèbre numéro 16.

Goulet est à ce moment considéré comme l’un des cinq meilleurs espoirs du repêchage de 1979 et les Nordiques n’ont que le 20e droit de parole. En fait, les quatre nouveaux clubs parleront les quatre derniers à chacune des six rondes. Afin de conserver les droits sur Wayne Gretzky, les Oilers se contenteront, chaque tour, du dernier choix.

Voilà qu’entre en scène MBertrand, qui avait fait inclure une clause dans le contrat de Goulet avec les Bulls disant qu’il pourrait choisir sa destination future. Sous l’approbation de Goulet, et avec l’aide subtile des Nordiques, il menace la LNH et les équipes de poursuite si quelqu’un s’avise de repêcher son client.

«En droit, le précédent est toujours dangereux. Et dans notre dossier, la partie adverse [LNH] n’en voulait pas. On savait que Chicago avait l’œil sur Michel, mais si une équipe l’avait repêché, nous n’aurions pas reculé. J’ai livré le combat et j’ai accepté de manger tous les coups pour cette cause», raconte l’avocat de Québec.


« Je voulais jouer à Québec, j’aimais la ville et les amateurs. Ça reste encore une très belle ville de hockey, d’ailleurs. »
Michel Goulet

Quelques équipes avaient cogné à la porte des Nordiques pour s’informer des intentions de Me Bertrand. La réponse de Maurice Filion était alors toujours la même, tel qu’on pouvait la lire dans une chronique Claude Larochelle, du Soleil : «Si vous aimez les problèmes, placez-vous sur la route de Guy Bertrand. Il faut le prendre au sérieux, il n’y a rien pour l’arrêter. C’est un fauteur de troubles, un peu chien sur les bords, il va vous faire vivre un enfer», leur disait le regretté directeur général des Nordiques à propos de celui qui était aussi… son cousin.

«Il y a quelques dg de la LNH qui me suivaient, comme Lou Nanne, du Minnesota. Si j’avais été repêché par une autre équipe que les Nordiques, je m’y serais sûrement rapporté, mais le bluff a fonctionné. Marcel Aubut, Maurice Filion et Guy Betrand, c’était tout un trio… Je n’ai pas eu à me poser la question, je n’ai jamais regardé en arrière par la suite et je suis fier de ma carrière avec les Nordiques», assure Goulet.

Le jeune avant tout

Me Bertrand rappelle qu’il aurait sûrement été de l’avant avec une poursuite, mais que le désir du jeune de jouer au hockey l’aurait emporté. «Michel nous faisait confiance, mais on ne l’aurait pas empêché de jouer, si cela avait été son souhait», notait celui qui considère cet épisode comme étant l’un des trois plus importants de son implication dans le monde du sport, se glissant entre la traduction des contrats de la LNH de l’anglais au français et sa négociation avec l’ancien premier ministre René Lévesque pour l’agrandissement du Colisée. Ce parcours «sportif» est bien détaillé dans le deuxième volume de son autobiographie publiée aux Éditions GIB ayant servi, en partie, à cette recherche.

Le repêchage de 1979 reste historique pour plusieurs raisons. D’abord, on a retiré son appellation «amateur» pour repêchage d’entrée, car pour la première fois, on pouvait y choisir des joueurs de niveau professionnel (AMH). En plus des joueurs de 20 ans, on a aussi permis aux formations de repêcher ceux de 19 ans, d’où la profondeur au niveau de la qualité des espoirs. Un an plus tard, on ouvrait la porte aux joueurs de 18 ans.

Michel Goulet et Peter Stastny 

Des 126 joueurs sélectionnés, 103 ont atteint la LNH. Pas moins de 11 des 21 choix de la première ronde ont disputé plus de 1000 matchs en carrière, et quatre ont dépassé le plateau des 1000 points, soit Mike Gartner (4e) Raymond Bourque (8e), Brian Propp (14e) et Goulet (20e). Trois autres dans les rondes subséquentes en feront autant, comme Dale Hunter (2e ronde), Mark Messier (3e) et Glenn Anderson (4e).

«La décennie 1980 a produit plusieurs très bons joueurs. À Québec, on avait un coach qui aimait l’offensive, qui avait de l’énergie. On a eu de très belles années. Ma seule déception, c’est de ne pas avoir gagné la Coupe Stanley, mais pendant sept ans, on a eu des chances. On n’était qu’à un ou deux joueurs et à bel arrêt ou un but chanceux de pouvoir le faire», ajoutait Goulet, toujours installé au Colorado, où, dit-il, «tous les jours ressemblent à un dimanche matin en raison de la pandémie»…

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L'EMBARRAS DES CHOIX

Plusieurs joueurs repêchés en 1979 ont marqué l’histoire de la LNH. Michel Goulet est l’un d’eux, évidemment. Il a été le coéquipier de certains et l’adversaire de plusieurs. Son analyse, 40 ans plus tard…

Rob Ramage, D
1er choix, Colorado
564 points en 1044 matchs
«Sa sélection au tout premier rang n’était pas surprenante. J’ai joué avec lui avec les Bulls (de Birmingham) dans l’AMH, et déjà, à 19 ans, il était une force de la nature. Il était un homme et un coéquipier incroyable et très solide en défensive. Je l’ai vu jeter les gants contre Dave Semenko, ce n’est pas tout le monde qui osait faire ça.»

Mike Gartner, AD
4e choix, Washington
1335 points en 1432 matchs
«Un autre produit de l’Association mondiale. Un patineur très rapide, un marqueur naturel. Il avait compté 27 buts à 19 ans avec les Stingers de Cincinnati sur le même trio que Robbie Ftorek, qui s’était joint aux Nordiques avec la fusion.»

Raymond Bourque, D
8e choix, Boston
1579 points en 1612 matchs
«Il est assurément le meilleur joueur repêché en première ronde, en 1979. J’avais joué contre lui dans le junior majeur, il a toujours été un joueur exceptionnel, il faisait tout bien sur la patinoire. Il passait la rondelle comme personne, il était très fort. C’était un 4 par 4, comme on dit.»

Raymond Bourque

Kevin Lowe, D
21e choix,
1re ronde, Edmonton
432 points en 1254 matchs
«Il a été mon capitaine avec les Remparts. Il était un excellent leader, très fiable en défensive et un vrai joueur d’équipe. Il a toujours bien compris la game, pas étonnant qu’il ait connu une brillante carrière au “deuxième étage”. Il travaille encore pour les Oilers, il fait partie des meubles.»

Dale Hunter, C
41e choix,
2e ronde, Québec
1020 points en 1407 matchs
«Je ne le connaissais pas au moment du repêchage, mais à ma deuxième saison avec les Nordiques, notre ami Bergy [Michel Bergeron] a eu la bonne idée de nous jumeler et ç’a cliqué. On a joué ensemble pendant sept ans, on a formé tout un trio avec Buddy [Cloutier], et après, avec Wilf Paiement. Lorsqu’il a été échangé à Washington parce qu’on disait que sa carrière était compromise en raison d’une fracture à une jambe, j’ai pris ça comme un coup de masse dans le front. Je n’en revenais pas, je me disais qu’ils ne pouvaient pas faire ça. Il a joué encore 12 ans, par la suite, et j’étais au personnel des joueurs de l’Avalanche quand on est venu le chercher à sa dernière saison pour essayer de gagner la Coupe Stanley. C’était une peste, mais le monde oubliait à quel point il était un fabricant de jeu hors pair.»

Mark Messier, C
48choix,
3e ronde, Edmonton
1887 points en 1756 matchs
«Les Oilers l’ont ramassé à terre… La saison avant le repêchage, il n’avait marqué qu’un but [10 points] avec Cincinnati dans l’AMH. Il était extrêmement rapide, mais il ne se passait pas rien offensivement. Sauf que le monde oubliait qu’il n’avait que 17 ans, à l’époque. Avec une vue de recul, il est sûrement le meilleur joueur à être sorti de ce repêchage.»

Brent Ashton, AG
26e choix,
2e ronde, Vancouver
629 points en 998 matchs)
«Il a connu trois saisons de 25 buts et plus avec les Nordiques, il aimait ça jouer avec Peter et Anton…»

John Ogrodnick, AD
66e choix,
4ronde, Vancouver
827 points en 928 matchs
«Johnny O! Lui, je pense qu’il aimait ça un peu moins que moi de jouer à Québec! Mais c’était tout un marqueur [402 buts en 928 matchs].»

Autres choix significatifs :

Tomas Jonsson (2e ronde, NY Islanders), Pelle Lindberg (2e ronde, Philadelphie), Mats Naslund (2e ronde, Montréal), Dave Christian (2e ronde, Chicago), Neal Broten (3e ronde, Minnesota), Guy Carbonneau (3e ronde, Montréal), Anton Stastny (4e ronde, Québec), Mike Krushelnyski (6e ronde, Boston).