Ed Humphreys et son masque fleur de lys
Ed Humphreys et son masque fleur de lys

Ed Humphreys, l’inconnu qui a battu l’Armée rouge

Tout juste rappelé des Nordiques du Maine, le gardien de but Ed Humphreys ne s’attendait pas du tout à la nouvelle qu’allait lui annoncer son entraîneur Marc Boileau le 8 janvier 1977.

Le cerbère de 24 ans venait d’apprendre que c’est lui qui serait devant le filet des Nordiques de Québec le soir même alors que la puissante équipe de l’Armée rouge serait en visite au Colisée à l’occasion de la «Super Série» qui opposait la puissante formation soviétique aux équipes de l’Association mondiale de hockey (AMH).

«J’avais joué mon premier match la veille, j’avais remplacé Richard Brodeur qui s’était blessé dans une partie que nous avions gagné 7 à 3 contre les Whalers de la Nouvelle-Angleterre. Je crois que Serge Aubry était blessé lui aussi», raconte Humphreys, au bout du fil, de son domicile de Cleveland, en Oklahoma.

En fait, Aubry était effectivement blessé et n’avait pas disputé un match depuis un mois au moment du rappel de Humphreys.

Puissants adversaires

«Richard n’était pas à l’entraînement. J’étais convaincu que Serge serait devant le filet puisqu’il était un vétéran, mais l’entraîneur n’avait pas dit un mot avant ce matin-là. Je me suis dit : “«Oh mon Dieu! C’est la meilleure équipe d’Union soviétique et moi, je ne suis qu’un petit gars de la Saskatchewan!”», se souvient celui qui avait 23 ans à l’époque.

La partie allait aussi être son premier contact avec la foule de Québec. «Je me retrouvais devant 12 000 personnes qui ne m’avaient jamais vu jouer pour affronter une équipe légendaire. Oui, j’ai fait une prière avant le match», avoue Humphreys.

L’équipe de l’Armée rouge était déjà la plus puissante de toute l’Union soviétique à l’époque avec les très talentueux Vladislav Tretiak, Valeri Kharlamov, Boris Mikhailov et Vladimir Petrov. 

Pour son périple en Amérique, elle s’était en plus permis «d’emprunter» quelques joueurs d’élite aux autres équipes de son circuit, comme Aleksander Yakushev du Spartak de Moscou, Aleksander Maltsev du Dynamo de Moscou, Helmut Balderis du Dynamo de Riga et Alexander Sidelnikov des Ailes du Soviet. 

«C’était presque comme affronter l’équipe nationale soviétique... Et en plus, nous étions les derniers à les affronter et ils n’avaient perdu qu’un seul match, par la marque de 2 à 1, contre les Whalers», se souvient Humphreys.

Pas de politique

Le cerbère jure que même durant la Guerre froide, la rivalité et le défi que représentait ce match ne dépassaient pas la dimension sportive. «Personne dans l’équipe ne regardait ça de façon politique. On savait que c’était aussi leur sport national et qu’ils jouaient comme des professionnels. On savait surtout qu’ils étaient d’excellents joueurs, car, si ça n’avait pas été le cas, ils auraient probablement été envoyés en Sibérie!», rigole le gardien.

«Les Soviétiques avaient marqué un but qui avait réduit notre avance à 2 à 1 en première période. Boris Mikhailov m’avait déjoué et mon cœur s’est arrêté... Je m’étais dit : “Oh la la, c’est parti...”, mais nous avons ensuite marqué un autre but en première, deux en deuxième et un en troisième pour l’emporter 6 à 1!», raconte Humphreys.

Tretiak chassé

Marc Tardif, Christian Bordeleau, Serge Bernier, Norm Dubé et le dur à cuire Curt Brackenbury avec deux buts, avaient même réussi l’exploit de chasser Tretiak du filet. L’entraîneur soviétique Konstantin Loktev l’avait remplacé par Sidelnikov pour compléter la partie.

«Moi, j’ai eu un bon coup de main de ma défensive. Jean-Claude Tremblay avait fait du bon travail. Mais c’était quelque chose d’affronter des gars comme Yakushev et Kharlamov, ils étaient très rapides. C’était comme conduire une moto : il fallait que je bouge mes yeux très rapidement, que je regarde partout à la fois. Si ces gars-là avaient la rondelle, il fallait que je réagisse rapidement.»

Le fait d’affronter Tretiak, qui était déjà une légende en raison de ses prouesses olympiques et lors de la Série du Siècle, était assez particulier pour le jeune cerbère. «Seulement le rencontrer, lui serrer la main au milieu de la glace, c’était quelque chose.»

L’extase...et la retraite

De parfait inconnu qu’il était à Québec avant ce match, Humphreys était soudainement devenu le héros de la ville. «Du jour au lendemain, tout le monde connaissait mon nom! On a fait la fête toute la nuit après cette victoire», raconte-t-il au sujet de la performance qui lui a permis de terminer la saison à Québec et de maintenir une respectable moyenne de buts alloués de 3.58 en 22 parties. 

«Ça a été toute une saison! C’est aussi celle où nous avons gagné la Coupe Avco. Ça aussi, c’était toute une expérience. Mais après cette saison, personne n’a voulu m’engager, alors j’ai décidé d’accrocher mes jambières!», résume le fier natif de Saskatoon.

C’est comme ça, après une saison de rêve, qu’a pris fin la carrière de celui qui aura au total disputé 31 matchs dans l’AMH et 135 autres dans des circuits inférieurs. 

«J’ai beaucoup aimé Québec, les gens adoraient le hockey, mais je n’ai jamais eu la chance d’y retourner après cette saison. Probablement que je ne reconnaîtrais pas la ville! Même en Saskatchewan, je n’y suis retourné que quatre ou cinq fois», termine celui qui est établi aux États-Unis depuis plusieurs années.

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DE GARDIEN DE BUT À GARDIEN DU BON ORDRE

Ed Humphreys n’a jamais joué un seul match de hockey dans la LNH. Quand il a pris sa retraite après sa seule saison avec les Nordiques de Québec, c’est dans les forces de l’ordre qu’il a fait carrière.

«Je n’ai jamais pensé à ce qui serait arrivé si j’avais décidé de jouer deux autres saisons», indique Humphreys lorsqu’on lui rappelle que les Nordiques ont joint la LNH seulement deux ans après sa retraite lors de la fusion avec l’AMH.

«Tu sais, à l’époque, on ne parlait pas des mêmes salaires qu’aujourd’hui, alors il valait souvent mieux faire autre chose», poursuit-il à propos de ses années de hockeyeur. 

Pour lui, l’«autre chose» a d’abord été de retourner en Saskatchewan pour acheter quelques terres agricoles et travailler dans le domaine de la construction.

Ses projets l’ont cependant ramené rapidement aux États-Unis. «En 1974, quand je jouais pour les Oilers de Tulsa, j’ai rencontré ma première épouse. Nous sommes donc retournés nous établir là-bas.»

C’est à Okmulgee, une ville de 12 000 habitants située à 60 km au sud de Tulsa, que l’ancien gardien de but a décidé de devenir gardien de l’ordre. «J’ai été policier là-bas jusqu’à ma retraite, au début de la soixantaine», raconte celui qui célébrait hier son soixante-huitième anniversaire.

«J’ai gravi tous les échelons un à un, jusqu’au poste de chef de police. J’ai occupé ces fonctions durant près de trois ans», explique-t-il.

«J’ai cependant choisi de prendre ma retraite parce que c’était devenu trop politique. Tu sais, quand des membres du conseil municipal vont te voir parce que leur fils a reçu une contravention...», confie-t-il en terminant. Ian Bussières

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LE MASQUE À LA FLEUR DE LYS

Tout le monde se souvient des masques originaux des gardiens de but des années 70 : la tête de mort de Gary Bromley, les cicatrices de Gerry Cheevers, le tigre de Gilles Gratton. Il faut cependant y ajouter le masque à la fleur de lys porté par Ed Humphreys en 1977 avec les Nordiques de Québec.

Humphreys possède encore le masque en question, qu’il a accroché dans son salon avec la bannière qu’il a reçu lors du match qu’il a remporté avec les Nordiques contre l’équipe de l’Armée rouge.

«C’est un masque de style Jacques Plante. Il n’y avait pas beaucoup de rembourrage là-dedans! Malheureusement, j’ai perdu les sangles qui permettaient de l’attacher», raconte-t-il. 

Quand il s’est procuré le masque, celui-ci était tout blanc. «Cependant, après un match, il y a un gars de Québec qui est venu me voir et m’a proposé de le peindre. J’ai accepté et j’ai vraiment aimé le résultat. C’était parfait, les cercles bleus sur le masque blanc et la fleur de lys au milieu. Tu ne pouvais pas avoir plus Nordiques!»

L’aventure des Jaros

La saison 1976-1977, Humphreys l’a d’ailleurs presque toute passée au Québec puisqu’avant d’aboutir avec les Nordiques du Maine, il faisait partie des légendaires Jaros de la Beauce dans la tout aussi légendaire Ligue nord-américaine de hockey.

«Oui, c’était assez rude dans cette ligue-là et je sais que les Jaros et la ligue ont inspiré le film Slap Shot. Cependant, c’est dans l’Association mondiale que j’ai affronté les gars qui jouaient les frères Hanson dans le film : les frères Jeff et Steve Carlson ainsi que Dave Hanson, sans oublier Jack Carlson, le frère de Jeff et Steve qui, lui, n’était pas dans le film.»

L’aventure d’Humphreys avec les Jaros a pris fin en même temps que celle de ses coéquipiers de l’éphémère formation beauceronne le 22 décembre 1976, quand le propriétaire André Veilleux a décidé de dissoudre l’équipe en pleine saison. Le gardien a donc signé avec les Nordiques du Maine avec qui il a eu le temps de disputer seulement deux parties avant d’être rappelé rapidement à Québec. Ian Bussières