L’image des poings gantés de noir de Tommie Smith et John Carlos sur le podium du 200 mètres des JO de Mexico de 1968 est devenue iconique au fil du temps.

Deux poings levés vers l’histoire

«Le saut du siècle» de Bob Beamon, la médaille d’or du boxeur George Foreman, celle de Dick Fosbury avec sa technique novatrice en saut en hauteur... Il y a 50 ans, les Jeux olympiques de Mexico étaient le théâtre de grands exploits sportifs et, surtout, d’un formidable coup de tonnerre : les poings gantés brandis sur le podium du 200 m par les Noirs américains Tommie Smith et John Carlos.

MEXICO — «Nous ne nous en souvenons déjà plus.» Carl Roby, alors président du Comité olympique américain, laisse tomber cette petite phrase au soir du 16 octobre 1968. Et pourtant, 50 ans plus tard, l’image de Tommie Smith et John Carlos est devenue iconique, au point d’éclipser plusieurs grands moments de ces premiers JO tenus en altitude.

  • 12 au 27 octobre Pour la première fois, les JO accueillent l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est, qui repart de Mexico avec 25 médailles et termine cinquième, trois rangs devant sa grande rivale de l’ouest.
  • 12 octobre La sprinteuse mexicaine Enriqueta Basilio devient la première femme à allumer la vasque olympique
  • 14 octobre Pour la première fois, tous les finalistes du 100 m sont des Noirs. Et pour la première fois des JO, un sprinteur passe sous la barre des 10 secondes lorsque l’Américain Jim Hines franchit la ligne d’arrivée en 9,95 sur la piste innovante en polyuréthane du stade de l’Université olympique.
  • 17 et 21 octobre Le nageur américain Mark Spitz remporte ses deux premières médailles olympiques (relais 4 X 100 m libre et relais 4 X 200 m libre). Quatre ans plus tard, il récolte sept médailles d’or à Munich. Un record qui tiendra 36 ans et qui sera battu par un certain Michael Phelps, qui accroche huit médailles d’or à son cou aux JO de Pékin de 2008.
  • 18 octobre L’Américain Bob Beamon défie les lois de la gravité. À son premier essai au saut en longueur, il s’envole et atterrit 8,90 m plus loin, améliorant le record du monde de... 55 centimètres (21,6 pouces). Il s’agira d’un des 30 records du monde des JO de Mexico. Depuis ce temps, seul Mike Powell a fait mieux en sautant 8,95 m, le 30 août 1991.
  • 20 octobre Le sauteur en hauteur Dick Fosbury, dos tourné à la barre, franchit 2,24 m pour battre le record olympique de l’époque. Aujourd’hui, la technique popularisée par l’Américain est devenue la norme et elle porte son nom.
  • 26 octobre À 19 ans, l’Américain George Foreman devient champion olympique des lourds. Vingt-six ans plus tard, il deviendra le plus vieux champion de la catégorie.

Et surtout, il y aura cette finale du 200 m du 16 octobre alors que les JO de Mexico, diffusés en direct à la télévision et pour la première fois en couleurs, prennent une dimension mondiale en reflétant les agitations et les transformations de l’époque.

Atmosphère électrique

Tommie Smith bat le record du monde en 19,83 pour devancer l’Australien Peter Norman et John Carlos. Sur le podium, les deux Noirs américains ont déposé leurs chaussures à leur côté, en signe de pauvreté. Chaussettes noires aux pieds, ils baissent la tête et lèvent un poing ganté de noir quand retentit leur hymne national et que la bannière étoilée monte aux mâts, alors que Norman, en signe de solidarité, porte lui aussi le badge «Olympic Project for Human Rights» («Projet olympique pour les droits de l’homme»).

Sifflés et hués par une partie du stade, ils deviendront des parias. L’atmosphère est d’ailleurs chargée d’électricité lorsque Smith et Carlos se présentent dans une salle où sont entassés près de 400 journalistes.

«Nous sommes noirs et nous sommes fiers d’être noirs», affirme d’emblée Smith, décrit comme «très tendu et très crispé», le cou entouré d’un foulard noir. «L’Amérique blanche ne nous reconnaît qu’en tant que champions olympiques, mais l’Amérique noire a compris pourquoi mon poing ganté de noir était levé vers le ciel. L’Amérique noire tout entière était derrière nous. Ils ont dit qu’un Américain avait gagné la course. Si j’avais fait quelque chose de mal, ils auraient dit qu’un nègre avait couru.»

«Nous ne sommes pas des animaux»

«Le poing fermé symbolisait l’unité du peuple noir», détaille ensuite Carlos, avant de faire une déclaration «à la presse du monde entier» : «Quand nous sommes montés sur le podium, on nous a applaudis comme si nous étions des animaux ou des chevaux de course qui avaient bien fait leur travail. Mais nous ne sommes pas des animaux qui ne savent pas réfléchir après une course. Nous voulions vous prouver que nous n’étions pas des animaux noirs.

«Quand nous avons levé le poing, nous avons entendu des tas de Blancs nous huer. Ils nous traitaient jusqu’à présent de “braves garçons”. Mais nous ne sommes pas de braves garçons ou de braves animaux que l’on récompense par des cacahuètes. S’ils ne s’occupent pas de ce que les Noirs pensent en temps normal, qu’ils ne viennent pas voir les Noirs courir en public.»

Plus tard dans la soirée, les responsables de l’équipe américaine s’emportent et leur réplique à l’attitude des athlètes, qui seront exclus à vie des Jeux, est glaciale. «Il faut simplement passer la main, oublier», assure Carl Roby, président du Comité olympique américain. «Ils se sont conduits en gamins et se sont plus ridiculisés eux-mêmes qu’ils ne nous ont ridiculisés. Ils veulent lever le poing, qu’ils le lèvent donc. Ils veulent se déchausser, qu’ils marchent pieds nus. Ces agissements enfantins ne nous touchent en aucun cas. [...] Nous n’en discuterons même pas lors de notre prochaine réunion. Nous ne nous en souvenons déjà plus.»

L’histoire, elle, s’en souviendra. «Il se passait tant de choses dans le monde qu’on devait tous y porter attention», se rappelle la sprinteuse américaine Wyomia Tyus, médaillée d’or sur 100 mètres et 4 X 100 m, qui dédiera cette dernière victoire à Smith et Carlos.

***

Un 200 mètres mythique ou Peter Norman (no 111), John Carlos (no 259) et Tommie Smith (no 307) ont marqué l'histoire.

Peter Norman (no 111)

«JE ME TIENDRAI À VOS CÔTÉS»

SYDNEY — «Je me tiendrai à vos côtés.» C’est par ces mots que Peter Norman, athlète blanc et troisième homme du célébrissime podium du 200 m des Jeux de Mexico en 1968, a apporté son soutien au salut ganté des Noirs américains Tommie Smith et John Carlos.

Pendant que le médaillé d’or et le médaillé de bronze brandissent, tête baissée, un poing ganté noir contre la discrimination raciale aux États-Unis — c’est d’ailleurs Norman qui a suggéré aux deux Américains de se partager la paire de gants de Smith, puisque Carlos avait oublié la sienne —, le médaillé d’argent australien se tient droit et arbore comme eux un badge «Olympic Project for Human Rights».

Ce geste aurait pu lui apporter respect et reconnaissance, mais Norman devient un paria, les autorités sportives de son pays estimant que son attitude avait sali son sport. En 1972, il n’est pas retenu pour les Jeux de Munich alors qu’il a réalisé les chronos requis, ce qui le pousse à mettre fin à sa carrière. Il n’est même pas invité aux cérémonies des JO de Sydney en 2000 par le Comité olympique australien. «Je crois dans les droits de l’homme. Tous les hommes sont nés égaux en droits et doivent être traités ainsi», indiquait Norman à des journalistes des années après Mexico, expliquant ne surtout pas regretter son choix.

Une déclaration qui résume parfaitement son auteur, estime Joseph Toscano, responsable du «Comité de commémoration de Peter Norman». «C’était un type normal qui s’est retrouvé dans une situation extraordinaire. Sa phrase “Je me tiendrai à vos côtés” est toujours aussi importante, 50 ans plus tard. Elle montre que nous sommes tous capables d’être Peter Norman si nous en saisissons l’opportunité.»

Fier représentant de la race humaine

Le 3 octobre 2006, Norman est emporté par une crise cardiaque à l’âge de 64 ans. Ses deux compagnons de podium font le long voyage à Melbourne pour porter sur leurs épaules le cercueil de leur ami. «Peter était un roc et un phare. L’avoir croisé, connu et apprécié a été un cadeau du ciel», avait salué Smith, les larmes aux yeux. «Il était seul dans son combat : en Australie, beaucoup de gens ne comprenaient pas pourquoi ce jeune Blanc soutiendrait ces personnes noires. Peter était australien et fier de l’être, il était fier de courir et de représenter l’Australie. Mais plus encore, il disait : “Je suis fier de représenter la race humaine”».
Douze ans plus tard, le Comité olympique australien lui a accordé à titre posthume l’Ordre du mérite pour sa contribution au monde du sport.   AFP

***

John Carlos et Tommie Smith

John Carlos (no 259)

DU BEAU SOLEIL À LA GROSSE TEMPÊTE

MEXICO — «J’ai eu l’impression de revenir à la maison.» Dans le stade olympique de Mexico où son poing gauche ganté brandi sur le podium en 1968 a changé sa vie, John Carlos se souvient. Le médaillé de bronze américain du 200 m avait 23 ans ce 16 octobre 1968, un an de moins que son compatriote et médaillé d’or Tommie Smith. Ils ont payé un lourd tribut pour avoir critiqué leur pays alors que l’hymne national retentissait.

«Quand nous sommes partis à Mexico, il y avait comme un beau soleil qui brillait sur l’univers. Quand nous sommes rentrés à la maison, c’était comme si une grosse tempête s’était déclenchée.» Carlos se souvient aujourd’hui comment certains amis et coéquipiers de longue date s’éloignaient quand quelqu’un approchait avec un appareil photo. Et puis il y a eu des menaces de mort, la perte de son emploi.

Il a tenté sa chance au football avec les Eagles de Philadelphie. Blessé avant d’avoir disputé un seul match dans la NFL, il en jouera finalement neuf avec les Alouettes de Montréal en 1971. La présence de ce novice est une source de distraction et suscite la grogne chez certains coéquipiers. Champions en titre de la Coupe Grey, les Alouettes seront finalement écartés des séries. Carlos captera 5 passes pour 44 verges et retournera 5 bottés pour 117 verges.

Devenu jardinier en Californie, il a pris son mal en patience pendant que la société américaine changeait d’opinion. Dans les années 1980, il est devenu entraîneur d’athlétisme au secondaire.

Carlos considère que son geste sur le podium allait au-delà du mouvement politique Black Power. «Nous étions préoccupés par l’humanité, les droits de l’homme. Et cela touchait tous les secteurs de la société.» Cinquante ans plus tard, il constate amèrement qu’il y a toujours des problèmes raciaux aux États-Unis, des violations des droits de l’homme dans le monde entier. Des poings levés de Mexico au genou posé au sol du footballeur Colin Kaepernick pendant l’hymne national américain, que Carlos considère comme un «héros», peu de choses ont changé en matière raciale, selon lui.

«Concernant les droits civiques, un escargot a fait plus de chemin en 50 ans...» AFP

***

Tommie Smith (no 307)

DE L'OR ET DES CONVICTIONS

PARIS — La carrière sportive de Tommie Smith s’est figée il y a 50 ans sur la photo du podium du 200 m des Jeux de Mexico, tête baissée et poing droit ganté de noir levé vers le ciel. Normal que le focus encadre le sublime vainqueur, qui vient le premier de franchir le mur des 20 secondes (19 sec 83) sur le demi-tour de piste... tout en se relevant à 20 mètres de l’arrivée.

Septième d’une famille de 11 enfants dont le père cueillait le coton, Smith distillait de l’or avec sa longue foulée capable de s’envoler en fin de course sur 200 m et sur 400 m, la distance qui instille le poison de l’acide lactique dans la dernière ligne droite. Mais c’est un autre venin que le Texan entend dénoncer pendant que résonnent les notes de l’hymne américain : les conditions de vie de la communauté noire aux États-Unis.

La question est d’autant plus brûlante que le pasteur Martin Luther King, apôtre de la non-violence, a été assassiné quelques mois auparavant et qu’un mouvement pour les droits civiques, «Olympic Project for Human Rights» (OPHR), avait invité les athlètes de couleur à boycotter les JO mexicains.

Smith, né le 6 juin 1944 — jour du débarquement en Normandie —, n’est pas extrémiste. «Tommie Jet», qui deviendra à partir de 1972 entraîneur d’athlétisme et professeur de sociologie après une incursion dans la NFL (un match en 1969 avec les Bengals de Cincinnati), est néanmoins pétri de conviction et d’engagement. Et la tribune est toute trouvée avec la cérémonie de remise des médailles du 200 m.

C’est là que l’histoire, en se focalisant sur Smith, a longtemps été réductrice. En élargissant l’objectif, la photo, une des plus emblématiques du XXe siècle, devient cliché d’une famille partageant les mêmes idéaux. Carlos, né à Harlem d’un père cordonnier, a le poing gauche levé et ganté de noir. Peter Norman, fils de boucher et proche de l’Armée du Salut, se tient droit et solennel. Comme ses compagnons de podium, qui ont posé à leurs côtés leurs chaussures en signe de pauvreté, le sprinteur australien arbore le badge de l’OPHR. Tout est profusion de symboles dans ce tableau, dont le collier de petites pierres que Carlos s’est mis autour du cou, en hommage aux Noirs lynchés.  AFP