Le voltigeur Edgar Lebron est atteint de surdité depuis sa tendre enfance. Toujours poli et souriant, sa discrétion n’en fait pas moins un féroce combattant qui ne connaît pas le sens du mot abandon, autant sur le losange que dans la vie.

Edgar Lebron fait sa place, sans faire de bruit

Le vestiaire des Capitales de Québec est un fantastique bouillon d’accents et de cultures où se mélangent français, anglais, espagnol, néerlandais, même chinois au début de la saison, et maintenant le... langage des signes! Le voltigeur Edgar Lebron est atteint de surdité depuis sa tendre enfance. Toujours poli et souriant, sa discrétion n’en fait pas moins un féroce combattant qui ne connaît pas le sens du mot abandon, autant sur le losange que dans la vie.

«J’étais un enfant très timide, très solitaire; j’avais peur des autres. Je ne savais pas comment communiquer avec eux sans comprendre ce qu’ils disaient! Puis à l’adolescence, je me suis tanné de ceux qui riaient de ma façon d’utiliser mes mains et tout. J’en ai eu assez», raconte le jeune homme de 24 ans.

«Je ne pouvais plus continuer d’être effrayé, poursuit-il. C’était le temps de devenir l’homme que je suis aujourd’hui. Montrer mon courage, faire ce que je veux, peu importe ce que les autres vont dire. J’ai un plan. Je suis malentendant et je veux devenir joueur de baseball professionnel. De l’exprimer, ça m’a conforté. Des gens ont continué à dire que ce n’était pas sérieux, que je n’y arriverais jamais. Mais je ne suis pas du genre à répliquer ou à parler pour parler. J’agis.»

Le Soleil a jasé une bonne demi-heure avec Lebron dans les estrades du stade du parc Victoria. Pas besoin de traduire en signes ou de communiquer par écrit. Face à face, il entend bien et lit sur les lèvres — il détecte même les accents. Lui-même parle un anglais hachuré souvent plus facile à saisir qu’un accent du sud des États-Unis.

Un appareil auditif glissé dans chaque oreille lui permet tout cela. C’est ce qui distingue les malentendants des sourds, qu’aucun dispositif externe ne peut aider à entendre. Mais sans ces deux petits objets précieux, que le préposé à l’équipement des Capitales Christian Tremblay a déjà sauvés de la laveuse, Lebron plonge dans le silence.

Forte fièvre

Le petit Edgar a grandi sur le béton du Queens, à New York, dans le quartier South Richmond Hill. Jack Kerouac a habité le voisinage dans les années 1950, la défunte gloire des Yankees Phil Rizzuto y a aujourd’hui un parc à son nom.

Mais au printemps 1995, c’est la panique chez les Lebron. Bébé Edgar, 18 mois, souffre d’une forte fièvre et de problèmes respiratoires. À l’hôpital, le médecin constate les séquelles : perte d’audition complète et permanente.

«Pour mes parents, c’était très angoissant. Ils ne savaient pas quoi faire! Ils ont travaillé très fort pour me faciliter la vie le plus possible. Mais j’étais quand même très isolé, un enfant gêné qui se faisait très peu d’amis», explique celui qui a fréquenté une école publique destinée aux malentendants.

Si ses oreilles l’ont empêché de socialiser, ses jambes l’ont guidé sur le chemin inverse. Sa rapidité à la course en a fait un athlète accompli. Basketball, football et baseball occupaient son horaire à l’école secondaire.

À voir le gars de 6’ pieds et de 210 livres voler des buts à la tonne au Stade Canac — et même voler un circuit en défensive au début de la saison! —, facile de comprendre qu’au travail acharné s’ajoute un talent naturel.

«Au football, je perdais tout le temps mes appareils quand je me faisais plaquer!» rigole celui qui admirait Derrick Coleman, premier joueur offensif sourd dans la NFL. Plus que Curtis Pride, qu’il est trop jeune pour avoir vu évoluer dans le baseball majeur, bien qu’il l’ait plus tard rencontré.

«Mais j’ai toujours plus aimé le baseball. Mon père a joué comme receveur quand il était jeune, à Porto Rico. Il était l’un des meilleurs. J’ai voulu faire comme lui, le rendre fier!»

L’hiver dernier, Lebron s’est produit au pays de ses ancêtres paternels. Expérience unique et émotive, où il a renoué avec cette famille qu’il n’avait pas vue depuis 2004. Les communications à distance étaient même devenues difficiles depuis le passage de l’ouragan Maria, à l’automne précédent.

Au nom du père

Lebron n’a pas seulement développé la même passion sportive que son père. Il porte aussi le même prénom. «Mon père venait au terrain de baseball avec moi chaque soir, après le travail. Il m’entraînait pendant deux heures et demie, parfois plus. Peu importe le nombre d’erreurs, je devais refaire le jeu jusqu’à ce que je le réussisse. C’était dur, mais je crois que ç’a valu la peine», dit-il.

Edgar Sr assiste le plus souvent possible aux matchs des Capitales et de fiston à Rockland, équipe de la Ligue Can-Am la plus près de New York. Il est pompier, policier et conducteur d’ambulance. Maman, enseignante.

«Tout le monde l’aime! Quand j’étais petit, je l’accompagnais à son école et ses collègues m’avaient adopté. J’adorais ça», confie celui qui, après sa carrière de joueur, souhaite unir ses deux influences parentales à la fois comme professeur d’éducation physique et instructeur de baseball.

Sa mère est venue à Québec, l’an passé, avec sa tante et une amie. Les trois femmes ont adoré l’expérience et veulent revenir apprendre un peu de français.

Lebron est aussi très proche de sa sœur aînée, Victoria, qui habite au New Jersey. «Elle a longtemps été ma seule amie et elle est encore ma meilleure amie. Elle m’a toujours encouragé et compris dans ce que je vis», dit-il avec émotion.

En 31 matchs cette saison, Edgar Lebron maintient une moyenne au bâton de ,256.

Toujours se relever

Dans ce contexte, son départ pour l’université n’a pas été aisé. S’exiler seul en Iowa, puis dans le Kentucky, à plus de 1300 km de la maison, n’est facile pour personne.

«J’aurais pu aller plus près de New York dans un collège spécialisé pour les malentendants, mais ce n’était pas le chemin que je voulais suivre au baseball. Au début, je voulais juste tout lâcher et rentrer à la maison! Mais mes parents m’ont fait comprendre que je ne pouvais abandonner ce pour quoi j’avais travaillé si fort, ce pour quoi je me battais depuis que j’étais petit.»

«Alors je suis resté et j’ai continué. Et après quelques semaines, je n’avais jamais été aussi bien. J’ai compris que peu importe combien de fois la vie me mettra à genou, je me relèverai toujours», raconte Lebron, une lueur de fierté dans les yeux.

Aujourd’hui, le message qu’il se répète est tout simple. «Le monde n’est pas fait d’arcs-en-ciel et la vie peut parfois être très cruelle. Des gens vont t’aimer, d’autres pas. Mais fais ce qui est mieux pour toi et continue de travailler pour atteindre ton but.»

Ce qui peut s’appliquer à tout le monde, sourd ou non. Car Lebron l’est, comme tout le monde. Et il conclut avec son sourire contagieux : «Je rêve de monter au prochain échelon et un jour, d’atteindre les ligues majeures.» Comme tout le monde dans le vestiaire des Capitales.

Même s’il a raté une vingtaine de matchs, Edgar Lebron est au cinquième rang pour les buts volés dans la Ligue Can-Am.

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LE TOUR DES SENTIERS

Edgar Lebron compte parmi les voleurs de buts les plus prolifiques de la Ligue Can-Am cette saison, et ce, même s’il a été blessé une vingtaine de matchs. Quand il atteint le premier coussin, bien malin celui qui peut le freiner. Le voici autour des sentiers à vitesse grand V.

2e but : Patrick Scalabrini

En vue des séries de 2017, le gérant se cherchait un coureur suppléant. Il l’a déniché dans la Ligue Empire, un circuit de la Nouvelle-Angleterre. «Quand on m’a dit qu’il courait 6,3 [secondes sur 60 verges], je me foutais qu’il parle français, anglais ou en signes! J’ai même trouvé un vieux rapport de Baseball America où il avait couru en 6,2. Wow!»

Scalabrini a ensuite appris à apprécier le bon gars. Assez pour à nouveau lui offrir un poste pour la présente saison. «Je voulais déjà le garder, mais pendant l’hiver, une autre équipe m’a demandé si je souhaitais l’échanger. Ç’a confirmé mon choix», révèle celui qui occupe aussi la chaise de directeur général.

Sa bonhomie et son ardeur au travail en font un membre de la gang à part entière. Malgré des ajustements nécessaires pour bien communiquer sur le terrain, Scalabrini dit n’avoir jamais détecté de réticence d’un autre joueur par rapport à Lebron et sa surdité. «Le jour où j’aurai un gars qui n’accepte pas un coéquipier parce qu’il est sourd, c’est ce gars-là qu’on va sacrer dehors!» tranche le patron.

3e but : Kalian Sams

Le grand voltigeur au cœur tendre a pris Lebron sous son aile musclée. «Il est un gars réservé qui ne jasait pas beaucoup au début parce qu’il était nouveau, en plus de son problème de surdité. Mais il travaille sans relâche et mérité sa place dans l’équipe», affirme celui qui est à la fois devenu son ami et mentor.

Le vétéran de 12 saisons dans le baseball professionnel aide son jeune coéquipier à relativiser. «Il se met beaucoup de pression sur les épaules et ça le tue comme joueur de baseball. Je l’aide à garder son esprit au bon endroit. Il y arrive tranquillement», dit le Néerlandais de 31 ans.

Sams patrouille dans le champ centre, tandis que Lebron se dresse dans la droite. Il leur est arrivé de frôler la collision sur un ballon dans l’allée. «Il ne m’entend pas quand il court, alors il doit me regarder et si je fais signe avec mes bras, il me laisse la balle. Ce n’est pas simple, parce que tu dois aussi suivre la trajectoire de la balle, mais c’est la seule façon. Jusqu’ici, tout va bien», se rassure le joueur de champ extérieur.

Marbre : Jean-Philippe Roy

Instructeur sur les coussins, Roy adopte une approche différente quand Lebron occupe les sentiers. «D’ordinaire, le coureur au deuxième but se fie à l’instructeur au troisième, qui donne des consignes vocales. Le coureur observe le geste du lanceur et le coach lui indique les mouvements de l’arrêt-court posté derrière le coureur», explique-t-il.

«Mais Edgar, lui, ne peut se fier qu’à l’instructeur au premier, qui est dans son champ de vision. Alors il regarde un peu le lanceur et un peu le coach au premier. Ce qui le force à prendre un écart plus timide, alors qu’un gars aussi vite devrait même avoir un écart plus grand que la moyenne», fait valoir Roy, comme principale distinction.

Mais sa rapidité et son cran en font néanmoins un voleur de buts hors pair. «Il faut le laisser aller», résume Roy. Le bruit caractéristique d’un bâton cassé s’avère aussi parfois inaudible pour le New-Yorkais, ce qui peut obliger ses coéquipiers à l’enjoindre à changer de bâton.  Olivier Bossé