«Ici, peu importe avec qui tu joues, tu as le spotlight, car c'est le Canadien. Oui, mes expériences m'aident. Ce n'est pas la première fois que tout le monde me regarde» - Jonathan Drouin

Drouin prêt à faire face aux projecteurs

Jonathan Drouin arrive à Montréal drôlement bien expérimenté pour ses 22 ans. Lui qui ne craint pas la pression, il débarque dans l'environnement idéal, devant un bassin de partisans qui n'attend que la chance d'aduler une vedette québécoise, chose qui ne s'est pas faite depuis les belles années de José Théodore. Regard sur un parcours marqué par des coups d'éclats sur la glace... et à l'extérieur de la glace.
«Je savais un peu à quoi m'attendre. Tout le monde est un peu sous le spotlight ici, c'est normal avec les médias. Je commence à m'y habituer. Il y a les entrevues en français, puis en anglais. Il n'y avait pas ça à Tampa! Je m'y habitue, mais ce n'est pas aussi dur que ce que les gens pensent», assure Jonathan Drouin.
«Dans le junior, on avait le spotlight sur notre équipe», ajoute le nouvel attaquant vedette du Tricolore. «Ici, peu importe avec qui tu joues, tu as le spotlight, car c'est le Canadien. Oui, mes expériences m'aident. Ce n'est pas la première fois que tout le monde me regarde. Au Championnat du monde junior, la nation au complet est derrière toi et c'est un peu comme ça ici.»
À bien des égards, on ne change pas beaucoup en vieillissant. Shea Weber était un garçon timide. Encore aujourd'hui, c'est un homme peu bavard. De façon similaire, Drouin est le même que certains ont connu enfant, adolescent, jeune adulte. Ça commence par son talent, supérieur à la norme.
«Jonathan avait 9 ou 10 ans. On avait perdu 9-8 et les neuf buts de l'autre équipe avaient été marqués par le même gars! Après le match, on a parlé à son oncle et on a invité Jonathan à notre école de hockey», se souvient Jon Goyens. Il a côtoyé Drouin en été, dans le cadre d'écoles de hockey, avant de le diriger à temps plein chez les Lions du Lac Saint-Louis (midget AAA) pendant une saison et demie. Il a alors découvert un ado passionné du hockey, parfois à l'excès.
Fou du hockey
«Déjà, tu voyais qu'il était fou du hockey», insiste Goyens. «Il voulait vivre à l'aréna. Dans le midget AAA, il voulait rester des heures sur la patinoire, regarder des vidéos, échanger des idées avec les entraîneurs. Il pouvait rester en équipement 45 minutes après le match, il venait dans le bureau pour nous demander de revoir telle séquence pour apporter des correctifs. S'il avait fait quelque chose de bon avec la rondelle, il voulait aussi le revoir. 
«Souvent, dans ces cas-là, ce sont les parents qui exagèrent, qui amènent le jeune dans trois arénas différents la même journée. Mais Jonathan, ça vient de lui. Des fois, il fallait lui dire :  "Demain, c'est une journée off, on barre les portes!" Mais des fois, on lui en donnait plus. Quand tu as un artiste, tu ne peux pas toujours lui dire que le studio est barré. Des fois, il voyait un jeu de Pavel Datsyuk la veille et voulait l'essayer, donc on lui laissait 30 minutes de glace.»
Ce côté excessif, Drouin ne le déployait pas que sur la patinoire. «Il se donne toujours à fond au gymnase. Plus jeune, il fallait faire attention, car il avait tendance à pousser un peu trop fort», raconte Paul Gagné, son préparateur physique depuis plusieurs années. «Il me fait penser à Justine Dufour-Lapointe. Ces jeunes-là arrivent au gym et ils ne sont pas là pour avoir du fun.
«On lui a appris à doser ses efforts, mais il reste très compétitif. Plusieurs de nos appareils sont reliés à des ordinateurs, donc il peut comparer ses résultats avec ceux des autres athlètes. S'il n'est pas le meilleur, il va essayer de les battre. Et en général, il va réussir.»
L'homme des grandes occasions
Aussi loin que l'on puisse remonter sur le site spécialisé Eliteprospects.com, un fait revient : c'est en séries que le meilleur côté de Drouin ressort. Prenez sa première année en LHJMQ, une demi-saison en fait, puisqu'il en avait disputé la première moitié au Lac Saint-Louis : 29 points en 33 matchs en saison... et 26 en 17 en séries! Au deuxième tour de ces séries de 2012, les Mooseheads tirent de l'arrière 0-3 contre les Remparts de Québec, mais remontent la pente. Le septième match se rend en prolongation. Qui marque le but gagnant? Jonathan Drouin.
«On ne s'attendait pas à ce qu'un joueur qui arrive du midget AAA à 16 ans soit une vedette dans notre ligue. Mais il a joué comme une vedette en séries! La saison suivante, il est carrément devenu un des meilleurs joueurs au pays», rappelle Bobby Smith, l'ancien attaquant du Canadien devenu propriétaire des Mooseheads d'Halifax.
Un des meilleurs au pays? Lors de cette saison 2012-2013  celle de son repêchage, Drouin se taille une place au sein d'Équipe Canada junior, à 17 ans. À Halifax, il continue à faire ses miracles, amassant 105 points en 49 matchs en saison.
Il amorce les séries avec six points dès le premier match. Avec un autre prodige du nom de Nathan MacKinnon, il aide les Mooseheads à remporter les séries de la LHJMQ en ne perdant qu'un seul match en quatre tours éliminatoires. Puis, en grande finale de la Coupe Memorial, il amasse cinq points et Halifax enlève les honneurs du tournoi.
«Je le connais depuis qu'on a 7-8 ans», révèle Stefan Fournier. «Il a toujours été super bon, mais il a littéralement explosé cette année-là. Ce n'est pas qu'il venait de nulle part, mais il a eu sa place avec Équipe Canada, il a été joueur de l'année dans la Ligue canadienne et joueur le plus utile des séries.»
Trois ans plus tard, quand Drouin rejoint le Lightning avec deux matchs à jouer en saison quelques semaines après un désaccord avec la direction, il se permet 14 points en 17 matchs en séries. Le parcours de Tampa prend fin au septième match de la finale de l'Est, quand les Penguins l'emportent 2-1. Qui marque le seul but du Lightning ce soir-là? Jonathan Drouin.
Coéquipier exigeant
On l'entend souvent au sujet des joueurs vedettes : ils sont exigeants envers eux-mêmes, mais ils le sont tout autant envers les autres. «Jonathan n'était pas toujours facile, car il pensait la game différemment des autres», soutient Goyens. «Il voyait un jeu et quand son coéquipier n'était pas démarqué, il se frustrait. On a dû lui expliquer que si ça ne fonctionnait pas, il devait expliquer la situation à son coéquipier, au lieu de se fâcher.»
À Halifax, Drouin a trouvé chaussure à son pied en MacKinnon, repêché au tout premier rang la même année que lui, en 2013. «Je devais m'assurer de ne pas manquer mon coup quand je jouais avec eux», admet Fournier. «Ils étaient très exigeants l'un envers l'autre, et s'attendaient à ça de leurs coéquipiers. Quand tu es le meilleur, c'est ta mentalité.»
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Des controverses
Bourré de talent, exigeant, bon sous la pression, Jonathan Drouin flirte aussi régulièrement avec la controverse. Dès qu'on évoque ces moments, les langues se lient. Du moins publiquement.
Déjà en 2010, son arrivée chez les Lions du Lac St-Louis fait jaser, mais ce sont surtout les façons de faire de l'organisation qui ne font pas l'unanimité. Les intervenants du midget AAA sourcillent en apprenant que cette famille des Laurentides s'installe soudainement à Dollard-des-Ormeaux, dans l'ouest de l'île. Les Lions alignent alors deux autres futurs joueurs de la LNH :  Anthony Duclair et Michael Matheson.
«Dans les Laurentides, il allait déjà à l'école en anglais, mais il devait faire une heure d'autobus par jour. Donc sa famille a déménagé dans l'ouest de l'île», fait valoir Jon Goyens, entraîneur-chef des Lions.
Un an plus tard, Drouin est repêché par les Mooseheads de Halifax (LHJMQ), mais aussi par les Fighting Saints de Dubuque (USHL). Des collèges de la région de Boston lui font également de l'oeil pour qu'il joue en NCAA. S'ensuit un savant jeu de négociations qui retardera son arrivée à Halifax jusqu'en décembre 2011.
Sans doute pas ce que les Mooseheads avaient en tête quand ils l'ont repêché au deuxième rang cette année-là... «À 16 ans, c'est une grosse décision de déménager de Montréal à Halifax. Il y a pensé et en décembre, il a décidé de venir», explique Bobby Smith, visiblement mal à l'aise d'aborder le sujet.
Le 30 juin 2013, Jonathan Drouin devenait le premier choix (troisième au total) de Steve Yzerman, dg du Lightning.
«Il a visité Halifax deux jours, Dubuque deux jours», se souvient Goyens . «Il a aussi visité Boston College, Boston University et Northeastern. Ensuite, il a pris une décision, une fois qu'il avait toutes les informations en main.»
Dans les coulisses du hockey junior, par contre, on souligne que de façon générale, un joueur qui a de telles offres sur la table jouit d'un pouvoir de négociation certain.
La leçon de Tampa
C'est à Tampa que Drouin vivra la controverse qui marquera son début de carrière dans la LNH quand, à l'hiver 2016, il est rétrogradé dans la Ligue américaine et cesse de se présenter au Crunch de Syracuse après sept matchs. Son agent Allan Walsh se ferme dès que le sujet est abordé. «C'est dans le passé, on préfère se concentrer sur le présent.» Le sujet est tout aussi tabou chez le Lightning, où on dit ne pas vouloir formuler de commentaires sur un joueur appartenant à une équipe rivale.
Quand on parle à ceux qui le connaissent, un consensus se dégage : Drouin était bien conseillé, même par Walsh, un agent qui a ses méthodes de négociations bien à lui.  «Jonathan avait 20, 21 ans. À cet âge-là, au hockey ou ailleurs, tu vas prendre des décisions qui ne seront pas toujours les meilleures», rappelle Goyens, qui a accueilli Drouin aux entraînements des Lions pendant sa grève.
«Tu vas vivre des expériences et faire des erreurs, mais tu ne perdras pas à long terme si tu apprends de la situation», croit Goyens. «Je pense qu'il a appris que s'il a de bons patrons comme [le dg du Lightning] Steve Yzerman, il doit leur parler quand ça ne fonctionne pas à son goût. Il a aussi appris que le monde continuait à tourner même sans lui.»
«Jonathan veut être le meilleur. S'il sent que quelqu'un le retient, il n'aime pas ça», avance son ami et ancien coéquipier Stefan Fournier. «Il s'attend à toujours offrir le meilleur de lui-même, donc s'il n'a pas l'occasion de le faire, il est mal. Il était dans une mauvaise situation à Tampa. Là, il est dans une bonne situation.»
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Que le spectacle commence!
Le jeu commence dans le territoire des Mooseheads. Jonathan Drouin intercepte la passe d'un rival et lance son équipe à l'attaque. Une fois en zone adverse, il prépare une première chance de marquer pour Konrad Abeltshauser, mais Jacob Brennan fait l'arrêt. Halifax maintient la pression et le défenseur Brendan Duke tire de nouveau sur le gardien. Le retour se retrouve sur le bâton de Drouin. Que le spectacle commence!
Christophe Lalancette se fait étourdir deux fois plutôt qu'une par Drouin, qui finit par le déjouer, avant d'ensorceler Anthony Gingras, puis de tirer au filet. Arrêt. Drouin se précipite vers la rampe pour récupérer la rondelle, non sans bousculer le pauvre Lalancette. Revoici Drouin, qui se moque cette fois d'Alexandre Gosselin, avant de forcer Brennan à s'agenouiller et de refiler la rondelle devant le filet. «Je le regardais aller et je me disais que je devais me tenir près du filet pour être prêt à marquer. J'avais un siège en première rangée pour assister à ça! Mais je n'avais pas le droit de manquer mon coup.»
Jonathan Drouin tenant à bout de bras la Coupe Memorial, qu'il a remportée avec ses coéquipiers des Mooseheads d'Halifax en 2013.
Celui qui parle, c'est Stefan Fournier. Et non, il n'a pas manqué son coup ce 24 février 2013. Le capitaine des Mooseheads a profité de sa chance pour marquer un de ses 35 buts de cette saison-là. Probablement son but le plus célèbre, puisque la vidéo a été consultée 350 000 fois sur YouTube. «Les gens m'en parlent toujours et ne réalisent pas que c'est moi qui marque! C'était une version extrême de ce qu'il faisait toute la saison. C'était sa plus belle séquence, mais pas la seule. C'était juste normal de le voir jouer comme ça.» Trois mois plus tard, Drouin et les Mooseheads gagnaient la Coupe Memorial.