Spécialisé en finances dans les sports, Pier-Luc Nappert croit que les ligues majeures de sport professionnel en Amérique du Nord pourront survivre grâce aux revenus des droits de télévision.
Spécialisé en finances dans les sports, Pier-Luc Nappert croit que les ligues majeures de sport professionnel en Amérique du Nord pourront survivre grâce aux revenus des droits de télévision.

Avenir plus inquiétant pour le baseball mineur que celui des ligues majeures? 

Analyste aux finances avec les Blue Jays de Toronto de 2014 à 2017, Pier-Luc Nappert aimerait bien être une petite mouche pour voir ce qui se passe dans les bureaux de l’équipe depuis le début de la pandémie et à l’approche de l’ouverture de la saison du baseball majeur, cette semaine.

«Je voudrais être là pour avoir les réponses, mais dans les circonstances actuelles, je préfère être observateur plutôt qu’impliqué directement parce que ça devait être frustrant ces derniers temps de préparer tous ces scénarios qui n’allaient pas fonctionner», mentionne l’enseignant en comptabilité à l’Université Laval.

À quelques jours du premier match de la saison 2020 des ligues majeures, Le Soleil s’est entretenu avec celui dont la thèse de doctorat porte sur les finances dans le sport. Au-delà de l’alignement des frappeurs, il porte son attention sur la façon dont les clubs — notamment les Blue Jays — gèrent le tout en cette période exceptionnelle.

«Je suis fébrile de voir comment ça va se passer. Ça doit être assez particulier dans les bureaux, par contre, parce qu’il n’y aura pas d’expérience client comme avant et que tout sera basé sur le spectacle à la télévision. Pour une entreprise comme les Blue Jays, qui appartiennent à Rogers, c’est bien, mais je me demande comment vont réagir les équipes qui ne font pas partie d’une telle organisation», disait-il en entrevue.

Au lieu de disputer 162 matchs, comme le veut la tradition, chaque club jouera 60 parties devant des gradins vides. Les partisans pourront suivre leur équipe au petit écran.

La saveur de la victoire

«Sans l’ambiance et le soutien des spectateurs, je me demande si la victoire aura la même saveur qu’auparavant et si les équipes joueront pour l’honneur ou pour offrir un divertissement. D’un autre côté, avec tout ce que les joueurs ont vécu depuis le mois février, ils seront sûrement contents de remporter un championnat», note-t-il en rappelant que le début des camps d’entraînement, en février, semblait remonter à une éternité.

Nappert, qui fut à l’emploi des Capitales avant de se joindre aux Blue Jays, voit aussi plus loin que la présente saison, surtout si la pandémie devait en hypothéquer une seconde, en 2021.

Selon lui, les ligues majeures de sport professionnel en Amérique du Nord survivront à une longue pandémie en raison des droits de télévision. Par contre, il est plus inquiet pour le baseball mineur ou indépendant et autres circuits du genre qui ne tirent pas de revenus de la sorte.

«Il y a des ligues où s’il n’y a pas de monde, il n’y a pas de revenus. Le but des équipes mineures n’est pas de faire de l’argent, mais de ne pas en perdre. Au baseball majeur, les propriétaires sont multimilliardaires, ils n’aiment pas en perdre non plus, mais ils sont en mesure d’absorber une perte. Prenez juste le cas des Marlins de la Floride, que Jeffrey Loria avait payé 150 millions pour les revendre 1,2 milliard. Une perte de 50 millions, une année, ça peut s’éponger…»

Par contre, le lien entre les amateurs et les clubs est important. Et il devrait rester intact pour longtemps, à moins que la structure historique d’une équipe dans une ville soit bousculée.

«Si le baseball devait être limité à la télévision pendant plus d’une saison, c’est toute une génération de jeunes partisans qu’il pourrait perdre parce que la fidélité se construit dès le jeune âge. Si c’était le cas, ça ne changerait rien que les Blue Jays jouent à Toronto, Buffalo ou Dunedin [leur base en Floride]. J’espère qu’on n’en arrivera pas là. En avril, il n’y a pas grand monde qui pensait qu’il y aurait du baseball. C’est le fun que ça recommence, ça redonne espoir. Je souhaite juste que les amateurs puissent revenir bientôt dans les stades, parce que c’est là que le lien se crée avec leur équipe. Ironiquement, aucune formation ne se plaindrait si on lui permettait de commencer avec 5000 spectateurs dans les estrades. On serait content de pouvoir le faire, alors qu’à l’époque des Expos, on disait qu’à 5000, il n’y avait pas un chat dans les gradins, que le baseball ne pouvait pas fonctionner dans ce marché, qu’un nouveau stade était nécessaire pour attirer plus de monde. Ce serait ironique...»

Sur ce, play ball! Que le meilleur gagne, et pas nécessairement le plus riche…