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Gabrielle Boisvert
Gabrielle Boisvert

Abus et harcèlement: recours collectif déposé contre Natation artistique Canada

Carl Tardif
Carl Tardif
Le Soleil
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Appuyées par la championne olympique Sylvie Fréchette, cinq anciennes athlètes ont déposé, mercredi, un recours collectif contre Natation artistique Canada pour les abus psychologiques et le climat toxique qui y règnent  depuis trop longtemps dans l’équipe nationale.

«Assez, c’est assez», a admis le médaillée d’or des Jeux de Barcelone lors d’une conférence de presse par visioconférence où les cinq demanderesses ont tour à tour pris la parole pour raconter ce qu’elles avaient vécu lors de leur passage au sein de Natation artistique Canada.

Parmi elles, on retrouve Gabrielle Boisvert, originaire de Cap-Rouge, qui a fait partie de l’équipe nationale senior de 2015 à 2018. Les autres plaignantes sont Chloé Isaac, Gabriella Brisson, Erin Wilson et Sion Ormond, qui ont aussi fait partie de formation canadienne. Elles ont nagé, ensemble ou à des moments différents, sous la férule de Julie Sauvé, Meng Chen, Leslie Sproule et Gabor Szauder, ce dernier étant toujours en poste.

Face à l’inaction de NAC à la suite de dénonciations, l’automne dernier, elles ont jugé que le temps était venu de passer à une autre étape.

«J’ai entendu les témoignages, j’ai lu des documents et je suis habitée par beaucoup de colère et de rage. Je ne suis pas surprise, mais j’ai beaucoup de peine. J’ai l’impression que c’est un peu mon histoire, pas toute, mais un peu trop. Ça m’a fait réaliser à quel point plus les temps changent, plus c’est pareil. Par contre, ce qui est différent, c’est qu’aujourd’hui on sait que cela est inacceptable, qu’on a éduqué nos jeunes athlètes, nos ados, qu’assez, c’est assez», confiait Sylvie Fréchette avec tout le poids de sa réputation.

Les athlètes ont déclaré avoir subi des abus psychologiques, de la pression pour maintenir un faible poids, encaissé des remarques sexistes et racistes, etc.. Elles réclament 250 000$ en dommages punitifs et 12 500 en dommages moraux individuels pour chaque année passée dans l’équipe nationale.

Gabrielle Boisvert

Membre de l’équipe nationale au Championnat du monde FINA de 2017 et actuellement entraîneure du club Natation artistique ULaval, à Québec,  Gabrielle Boisvert tenait à faire partie du quintette qui dépose ce recours collectif. D’autres nageuses pourraient s’y ajouter au cours des prochains mois.

«J’ai nagé pendant 18 ans, je suis encore passionnée par ce sport bien que les quatre dernières années dans l’équipe nationale ont été difficiles. Je fais cela pour que la culture change, car comme entraîneure, je me sens coupable d’aider des jeunes filles à accéder à l’équipe nationale en sachant le cauchemar qui les attend. J’ai crié à l’aide comme athlète et une fois à la retraite. Natation artistique Canada sait ce qui se passe, mais rien n’a été fait, ils ont repoussé la poussière sous le tapis», disait l’étudiante finissante en kinésiologie à l’Université Laval.

Elle ne sent plus seule comme à l’époque où elle tentait de garder sa place dans la sélection nationale, où elle faisait ce qu’on lui demandait.

«J’étais trop proche pour voir l’ampleur du problème et on en venait à normaliser le harcèlement et les abus, car c’est comme cela que ça se passait. Malheureusement, les personnes de confiance de notre entourage n’étaient pas sur le bord de la piscine pour comprendre à 100% ce qu’on vivait», racontait-elle au Soleil en ajoutant que ses proches qui la soutiennent ne savaient pas tout et qu’ils en avaient découvert lors de la conférence de presse.

À travers ses études qu’elle termine sous peu, elle s’est rendu compte que les méthodes d’entraînement de NAC n’étaient guère productives, ni la gestion des commotions cérébrales, une blessure ayant mené à sa retraite. Son chant du cygne est survenu après une commotion, où on lui donnait cinq jours pour se remettre à 100%, soit en deçà du protocole de retour de NAC 

«On m’a demandé de prendre une décision sur ma carrière dans des moments d’émotion. Je n’étais pas à l’aise d’aller faire des compétitions, et à mon retour, j’avais l’impression de ne plus exister aux yeux de Natation artistique Canada, qu’on m’avait oublié, qu’on était passé au suivant. J’ai compris très vite en arrivant dans l’équipe canadienne qu’on te fait passer pour le pire humain, la pire athlète, la pire nageuse au Canada ou même dans le monde. Et il vient le temps où tu finis par croire que tu es là par défaut», racontait la jeune femme qui ressent encore des symptômes résiduels de cette commotion.

Sylvie Fréchette

Troubles alimentaires

Chloé Isaac, pour sa part, a raconté avoir développé des troubles alimentaires notamment causé par le stress lié à la pesée hebomadaire lors de son séjour dans l’équipe nationale et avoir dû prendre des antidépresseurs. Une autre a expliqué qu’on lui faisait savoir que ses seins étaient trop gros pour faire de la nage synchronisée. Chacune racontait ses histoires qu’elles refoulaient depuis longtemps.

«Un kilo en trop m’aurait coûté ma place sur l’équipe olympique alors qu’une décennie d’abus n’est apparemment pas suffisante pour faire changer les choses. Il y a huit ans, j’ai essayé d’alerter l’équipe technique, on m’a dit que je délirais. J’ai cru que je n’aurais jamais l’occasion de raconter la vérité et que je serais forcée de garder le silence. Natation artistique Canada nous a appris à cacher nos mécontentements derrière des sourires, maintenant, c’est assez, il est temps qu’ils assument les conséquences de leurs actions», disait Chloé Isaac, de Montréal.

Selon Sylvie Fréchette, il faudra plus que ces cinq athlètes pour faire avancer les choses. Parents, entraîneurs, dirigeants, commanditaires, médias, tous devront exiger de mettre la barre aussi haute que celle que les jeunes mettent lorsqu’elles plongent à l’eau pour atteindre un haut niveau de performance

«Je suis tellement désolée de ne pas avoir réagi plus tôt, j’ai été là, j’ai vu des choses, mais c’est tellement inculqué dans nous que c’est comme ça que ça marche. Mais c’est assez, c’est pour ça que je suis derrière vous et tellement fière de vous», disait-elle en s’adressant aux jeunes femmes ayant sorti publiquement.

Gabrielle Boisvert aurait aimé que NAC démontre une certaine bonne foi face, mais les demandes ont plutôt été ignorées.

«Je trouve cela décevant, et peut-être que notre sport en sortira abimé dans l’opinion publique, mais notre démarche démontre aussi comment on est forte. Ça pourrait aussi aider d’autres sports qui vivent des situations similaires», ajoutait Gabrielle Boisvert, dont la devise sur la fiche de l’équipe nationale était «rien n’arrive pour rien»…