Qu’il soit assis ou debout, l’escrimeur doit être stratégique comme un joueur d’échecs. Et bluffeur comme un joueur de poker. «Des fois, tu peux accorder deux touches, juste pour faire penser à l’autre» que tu as une certaine tendance, fait remarquer Mathieu Hébert (à droite).

À la recherche du temps perdu

Mathieu Hébert a peut-être échappé 30 ans d’escrime en raison d’une blessure, mais il a drôlement bien rattrapé le temps perdu dans les cinq dernières années. Séquence couronnée par un voyage à Rio!

Ils sont capables de marcher, mais les athlètes de la catégorie A de l’escrime en fauteuil roulant ont malgré tout un handicap qui les empêche d’être au sommet de leur art une fois debout. 

Dans ces compétitions, les fauteuils sont fixés à une planche. Ils ne roulent pas. Les escrimeurs utilisent seulement le haut de leur corps pour porter (ou esquiver) des coups. Un sport étrangement spectaculaire.

Vendredi, à la Coupe Canada tenue au Centre des Congrès, Hébert est revenu de l’arrière pour remporter deux matchs serrés contre le même adversaire au cours de deux finales distinctes. 

Au début de l’adolescence, il subit une blessure pendant un entraînement d’escrime. Son bassin et son fémur en restent soudés; sa hanche et sa jambe déformées. «Pendant une trentaine d’années, j’ai complètement arrêté de faire de l’escrime parce que ça faisait trop mal. J’étais en constante douleur», explique-t-il.

«Noël au mois d’août»

Il y a cinq ans, il se fait installer une hanche artificielle. Il est toujours limité physiquement, mais peut recommencer à pratiquer son sport. D’abord debout. Ça change toutefois à la rencontre de son futur entraîneur.

«Il ne m’avait encore jamais adressé la parole, raconte Hébert. Il est venu me voir et m’a dit : “T’as un handicap. Est-ce que tu savais que l’escrime en fauteuil roulant existe?”»

Il l’ignorait. «Tu ne peux pas savoir comment j’aurais voulu me donner 30 années de coups de pied dans le derrière de ne pas l’avoir su, a imagé Hébert, vendredi. Toutes ces années où j’aurais pu continuer!»

Depuis ce temps, il parfait son art, entre autres en participant au circuit de la Coupe du monde. En 2016, il est classé 21e, ce qui devrait théoriquement l’exclure des Jeux paralympiques de Rio. Mais l’expulsion des athlètes russes en raison des scandales de dopage étatique lui permet de faire le voyage au Brésil, où il termine 10e. «C’était Noël au mois d’août. Une expérience fabuleuse. La compétition, c’est comme un Disney World de l’escrime. Tout le monde arrive prêt mentalement, physiquement, avec le couteau entre les dents. C’est beau à voir», explique le résident de Beauharnois, qui espère revivre tout ça à Tokyo, en 2020, malgré ses 50 ans.

Disputée jusqu’à dimanche, la Coupe Canada est organisée par le Maître Guy Boulanger et son équipe du Club Estoc. Il s’agit d’une première compétition nationale organisée à Québec depuis les Championnats canadiens de 2000.

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Maxime Brinck-Croteau a vécu un coup de foudre dès ses premiers essais en escrime, à 10 ans.

UNE VIE CONSTRUITE GRÂCE À L'ESCRIME

Enfant, il aimait jouer aux pirates et était «pas mal dodu». Arrive l’escrime, qui lui permettra de connaître le grand amour. Et qui le conduira de la Chine aux Jeux olympiques...

Maxime Brinck-Croteau participait vendredi à la Coupe Canada d’escrime disputée au Centre des congrès. Comme plus de 300 athlètes venus d’un peu partout au pays.

Pendant ses jeunes années, le futur champion canadien essaie le soccer, le baseball, le judo, le taekwondo, la natation… Ses parents souhaitent le voir plus actif, mais rien ne lui plaît. «[Ils] regardaient le pamphlet de la Ville et trouvaient qu’ils commençaient à manquer d’options», rigole aujourd’hui Brinck-Croteau.

Mais il adore les batailles à l’épée. Et vivra un coup de foudre dès ses premiers essais en escrime, à 10 ans. «Qui n’aime pas se battre avec des épées? J’ai 31 ans et c’est encore le fun de se taper sur la tête avec des épées», lance le loquace athlète, dont la future femme est elle-même une ancienne escrimeuse.

Après 15 ans sous les conseils du triple olympien Michel Dessureault, Brinck-Croteau fait un grand saut pour éviter de plafonner. Il part quatre ans en Chine, où il pratique et enseigne l’escrime chez Vango Fencing, entreprise pour laquelle il travaille toujours, à Toronto.

L’appel de Tokyo

En 2016, le Gatinois a participé aux JO de Rio, subissant une défaite de 15-14 d’entrée de jeu. Le Québécois menait pourtant 14-11. «J’ai vu le tableau indicateur, j’ai commencé à figer un petit peu plus, à stresser un petit peu plus. [Mais] même avec une défaite crève-cœur, je n’ai pas de regrets.»

Hypothéqué par une grave blessure à la hanche, l’épéiste n’a «aucune chance» de continuer son sport jusqu’à 40 ans, comme le font certains. Il devait même prendre sa retraite après Rio, mais l’appel de Tokyo a été trop fort. «J’ai remis un autre 25 cennes dans le parcomètre pour les Jeux olympiques, illustre-t-il. Ma hanche s’est mise à mieux aller, j’ai goûté aux JO, j’ai fait un bon match. [2020], c’est la seule raison pour laquelle je continue à m’entraîner.»

Parmi les athlètes qui le menacent constamment figure la vedette montante Loïc Beaulieu. Les deux hommes se sont affrontés en finale des derniers Championnats canadiens, à l’avantage de Brinck-Croteau. «Je n’en ai pas fini avec lui», a lancé Beaulieu en souriant, vendredi.

L’athlète de 19 ans, natif de Sherbrooke et résident de Québec, a connu une fulgurante progression au cours des trois dernières années. En 2015, contre toute attente, il remportait la médaille de bronze aux Championnats du monde cadet.

L’étudiant au Cégep Garneau apprécie surtout l’aspect mental de son sport, où l’adaptation à l’«ennemi» est primordiale. «Ce que j’adore, c’est déjouer mon adversaire. Savoir que j’ai été capable de lire dans sa tête, et de le battre grâce à ça», dit ce futur étudiant en psychologie, qui a commencé l’escrime à huit ans, poussé par son amour de «tout ce qui est médiéval».