Deuxième en 2016, le Français a testé sa Peugeot au sud de Lima, jeudi.

40 ans d'aventure pour le rallye-raid Dakar

PARIS — Il y a 40 ans, sans assistance mais avec le plein d’insouciance, des pionniers s’élançaient en éclaireurs à l’assaut du désert dans une première édition à rebondissements. Le rallye-raid Dakar, qui fête samedi son anniversaire au Pérou, était né.

Aujourd’hui encore, c’est la même image ou presque. Avec leurs grosses roues ou treuils, près de 200 motos, autos et camions donnaient aux jardins du Trocadéro à Paris, en cette fin de décembre 1978, des airs de paddock sauvage. Au terme de leur périple, inédit, de trois semaines et de 10 000 kilomètres via l’Algérie, le Mali et le Niger : Dakar, bien loin de la fine pluie qui s’abattait alors sur Paris. Sud-américain depuis 2009, le Dakar connaissait la première de ses 30 éditions africaines, une longévité que peu imaginait au départ.

L’épreuve est née de bric et de broc, de «l’amateurisme éclairé» de ses participants, selon Cyril Neveu, futur vainqueur au guidon d’une Yamaha 500 XT. Pour la majorité des 176 inscrits comme pour Thierry Sabine, l’instigateur de la course, c’est un saut dans l’inconnu, au point que l’intérêt sportif passe au second plan.

«Je pars pour essayer d’arriver, point», se souvient le motard Philippe Vassard, informaticien à la SNCF à côté. «C’était une grande aventure, on avait notre boussole autour du cou, et c’était “démerde-toi”. On découvrait le truc, c’est ça qui était génial», embraye Neveu, alors étudiant en kinésithérapie.

Cette insouciance teintée d’ignorance se reflète dans le matériel des concurrents. «On était entre la mécanique africaine et la mécanique top niveau de compétition», explique Claude Marreau, au volant d’une 4L, la voiture de Monsieur Tout-le-monde, au milieu des 4 X 4 Range Rover et Toyota.

Si les modèles de l’époque étaient alors bien éloignés de ceux actuels, les ingrédients pour pouvoir aller jusqu’au bout n’ont pas changé : il fallait aimer bricoler, savoir se débrouiller au milieu des dunes, et s’armer de courage — et d’un brin de réussite — pour rallier l’arrivée sans trop de casse ni de bobos, car le long du parcours, des vents contraires soufflaient sur le bivouac.

À peine la Méditerranée traversée, la caravane traverse sous escorte policière Alger, en plein deuil national au lendemain du décès du président Houari Boumédiène, pour ensuite passer une première nuit dans le désert à la belle étoile, à moins de zéro degré.

«On dormait au pied de la moto, on n’avait rien», se remémore Vassard. Jusqu’à Dakar, sans tente, avec quelques conserves et de la nourriture achetée aux locaux, la route a été longue, mais «il y avait beaucoup de solidarité, d’entraide», explique Neveu.

Fatigue, chutes, crevaisons, casses... «Je m’étais préparé à vivre ces galères. C’était plus une course de mental que de physique», poursuit-il.

Organisation tâtonnante

Le Dakar connaît aussi son premier mort : le motard Patrick Dodin, qui s’est tué en se rendant au départ de l’étape Agadez-Tahoua, au Niger. Le premier d’une liste noire de 24 concurrents décédés en course.

La caravane avance, mais en patinant parfois, en raison d’une organisation encore tâtonnante. À quelques jours de la fin, seul un concurrent, Vassard en Honda 250 XL, arrive dans les délais de l’étape entre Bamako et Nioro du Sahel au Mali.

«Thierry Sabine vient me voir et me dit que j’ai gagné», explique-t-il. «Mais pendant que je dormais, il a décidé d’annuler les pénalités. Il n’y avait pas la rigueur réglementaire, c’était plus une aventure.»

À 22 ans, Cyril Neveu est arrivé à Dakar, premier du classement qui était commun à toutes les catégories, devant Gilles Comte en Yamaha, et Vassard. Pour le pilote orléanais, c’est la première de ses cinq victoires, d’une course devenue par la suite plus professionnelle.

Soixante-quatorze concurrents, dont trois femmes, ont parvenu à rallier la Place de l’indépendance, à Dakar. «Mon rallye sera un jour un “classique”, il n’est pas plus dangereux qu’un autre», avait déclaré Sabine à l’AFP. «Je ramène 70 rescapés fourbus, mais heureux et prêts à recommencer.»

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LA LÉGENDES FRÈRES MARREAU

Avant l’Amérique du sud, le Dakar a sillonné l’Afrique. Avant les constructeurs, il y a eu des pilotes lancés seuls ou presque sur des pistes mal tracées. Avant eux, des pionniers comme les frères Marreau, partis en 4L écrire leur légende.

Une Renault 4 bariolée de jaune, d’orange et de noir, lancée à 130 km/h sur le sable donnant l’impression de pouvoir s’envoler au moindre monticule au vu de ses dimensions ridicules. L’image appartient au livre de souvenirs du rallye-raid, qui fête ses 40 ans samedi.

Vainqueurs de l’édition 1982, les frères Marreau ont connu 14 Dakar, une «course faite pour nous», se souvient Claude, le pilote. Avec Bernard, l’aîné, ils ont été les «renards du désert» de 1978 à 1993, deux frangins français rebelles qui rivalisaient avec les 4 X 4 grâce à leurs astuces de bricolos et leur connaissance du terrain.

«Quand on traversait le désert et que tout le monde était paumé, nous, nous étions dans notre jardin», explique Claude, toujours reconnaissable par sa barbe fournie et ses longs cheveux. «Quand tu te retrouves face au désert sans la boule au ventre... On avait un avantage.»

L’année de leur victoire, ils battent en R20 le Belge Jacky Ickx, alors auréolé de cinq victoires aux 24 heures du Mans et accompagné de l’acteur Claude Brasseur en Mercedes. La petite française plus rapide que la grosse allemande... «Belle auto, mais c’était du charronnage [du travail]! On était entre la mécanique africaine et la mécanique top niveau de compétition», se rappelle Claude.

Les frères Claude et Bernard Marreau posent avec la fameuse 4L qui les a rendus célèbres au rallye-raid Dakar.

Ickx prend sa revanche l’année suivante, mais la renommée des Marreau auprès du grand public est faite, comme la récompense d’un parcours entamé quand le Dakar n’existait pas encore, dans un garage de Nanterre en banlieue parisienne.

Quand les deux frères titulaires d’un CAP (certificat d’aptitude professionnelle) de menuisier-carrossier reprennent le garage du père au début des années 60, ils se font une promesse : faire le tour du monde après sept ans de «galère» dans l’atelier. «J’étais révolté contre une vie que je ne voulais pas avoir», explique Bernard.

En 1967, ils se lancent en 4L dans leur tour du monde, finalement arrêté en Inde. Et depuis, ils n’ont toujours pas coupé le moteur.

Après avoir battu le record de la traversée de l’Afrique entre Le Cap et Alger en 1971 (8 jours, 22 heures et 18 minutes, à une moyenne de 72 km/h), ils sont les premiers à s’inscrire au nouveau rallye créé par Thierry Sabine en 1978, dont l’esprit de débrouillardise leur convient totalement.

La 4L — «la voiture de tout le monde, mais totalement modifiée», selon Claude —avec un moteur plus puissant, des suspensions meilleures et un réservoir plus large emprunté à... Maserati, s’élance le 26 décembre sous la pluie, esplanade du Trocadéro à Paris, avec peu de vivres et quelques pièces de rechange.

En Afrique, «on mangeait partout où on pouvait. Et le soir, on n’avait pas de chambre», détaille Bernard. Le manque de confort, la peur? «Quand tu prends le départ, tu enlèves tous les fusibles. Il n’y a plus de fusibles», répond Claude.

La R4 no 131 termine deuxième auto à Dakar. L’année suivante, les frères Marreau finissent au troisième rang pour leur dernier rallye-raid en 4L. Aujourd’hui, celle-ci repose dans le garage de Claude, à une centaine de kilomètres de Paris, mais sa peinture est intacte, jusqu’aux autocollants des commanditaires, comme prête pour un nouveau périple. Ça tombe bien, Bernard et Claude, respectivement à 76 et 73 ans, repartent pour un rallye d’exhibition, en R12, au Maroc en mai, 25 ans après leur dernière compétition ensemble.

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UNE HISTOIRE SINUEUSE EN QUATRE DATES

- 1978 : La première

Sur les cendres de l’Abidjan-Nice, qui a relié l’Afrique à l’Europe lors des hivers 1976 et 1977, Thierry Sabine, ancien pilote moto à l’origine de l’Enduro du Touquet en 1975, lance le Paris-Dakar. Alors que l’organisation est encore brinquebalante, 176 concurrents prennent part à l’aventure sans grandes certitudes. Le départ est donné du Trocadéro de Paris, le 26 décembre. Moins de la moitié des inscrits (74) parviendra à rallier le Sénégal.

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- 1986 : Tragédie au Mali

Avec son départ donné le 1er janvier, son charismatique organisateur et sa médiatisation croissante, le Dakar s’implante dans le paysage sportif. Le 14 janvier 1986, sa route prend un tournant dramatique. Thierry Sabine, le populaire chanteur Daniel Balavoine, le pilote et deux journalistes décèdent dans le crash d’un hélicoptère au Mali, près de Gourma-Rharous, ville d’arrivée de la 14e étape. Malgré le choc de l’accident amplifié par la notoriété de Sabine et Balavoine, la compétition reprend, avec les Français René Metge (autos) et Cyril Neveu  comme vainqueurs.

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N'ayant aucune expérience dans ce type de course, le légendaire Johnny Hallyday a pris la route de Dakar au volant d'une Nissan en 2002.

- 2002 : les 75 minutes de Johnny

La piste aux étoiles... Le Dakar est aussi un événement people, où les célébrités côtoient sur le bivouac des inconnus. Dans les années 80, Michel Sardou, Claude Brasseur, Caroline de Monaco ou encore Raymond Kopa et Jacques Anquetil participent à l’aventure. En 2002, c’est Johnny Hallyday, sans aucune expérience, qui prend la route de Dakar au volant d’une Nissan. Le rockeur termine dans le top 50 au général, et laisse au rallye-raid une phrase mythique, immortalisée par les caméras après une étape compliquée : «Tu te rends compte que si on n’avait pas perdu une heure et quart, on serait là depuis une heure et quart?»

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- 2008 : adieu L’Afrique

Le 4 janvier 2008, à la veille du départ donné de Lisbonne, les organisateurs décident d’annuler la course, en raison de la menace terroriste en Mauritanie, traversée par le parcours. Le décès, dix jours plus tôt, de quatre touristes français dans une attaque attribuée à des proches de la Branche d’Al-Qaïda au Maghreb islamique, a fini par convaincre l’organisation. Deux milles cinq cents participants sont laissés à quai. Depuis, le Dakar n’a plus revu l’Afrique. Il quitte son continent historique pour l’Argentine. Le Dakar-2018 sera ainsi la 10e édition sud-américaine.