Olivier Bernard, alias Le Pharmachien.

Quand des fanatiques ciblent les scientifiques

LA SCIENCE DANS SES MOTS / J’ai un ami qui pratique la même profession que moi. En fait, il est pharmacien de formation, mais il est surtout vulgarisateur scientifique. Devant l’écran, vous le connaissez comme le Pharmachien, ce «personnage» qui s’attaque aux mythes en santé. Derrière, il s’appelle Olivier.

Il y a quelque temps, Olivier a publié un article au sujet des injections de vitamine C. Certaines personnes militent pour que de telles injections soient offertes aux patients souffrant de cancer. Une pétition à cet effet a même recueilli des dizaines de milliers de signatures. De son côté, Olivier estime plutôt que la science actuelle ne justifie pas ces injections. Son article décortique chacun des arguments au sujet de cette pratique, dans le but de faire la lumière sur ses vertus alléguées.

Or, une partie du clan « pro-injection-de-vitamine-C » n’a pas aimé qu’une figure publique se prononce contre cette initiative. Une offensive s’est donc organisée contre lui. Selon un message qu’il a publié sur Facebook, des gens auraient partagé l’adresse d’un de ses lieux de travail, écrit à Radio-Canada pour faire annuler son émission, porté plainte à son ordre professionnel, insulté sa conjointe et plus encore…

Cette situation me touche profondément, parce que ces comportements sont inacceptables, irrespectueux et violents. Mais il s’agit d’une réalité qu’à peu près tous les vulgarisateurs scientifiques vivent à différents degrés (plus tu es connu, plus tu reçois de la merde), mais dont peu osent parler publiquement.

Pourquoi je ne parle jamais de la diète cétogène

En janvier, lors de la sortie du Guide alimentaire canadien, je participais à un Facebook Live avec Denis Gagné. Il m’a demandé ce que je pensais de la diète cétogène. Avec la popularité de cette diète, vous devez vous imaginer que Denis n’était pas le premier à me poser la question. Pourtant, vous ne trouverez à peu près rien provenant de moi à ce sujet… Et il y a une raison.

L’an dernier, ma collègue nutritionniste Cynthia Marcotte a publié une série de vidéos dans lesquelles elle teste la diète cétogène. Pour donner son avis sur ce type d’alimentation, elle s’appuie bien évidemment sur la science. Sa conclusion : l’état des connaissances actuelles ne justifie pas l’adoption de cette diète et, conséquemment, elle ne la conseille pas.

Peu de temps après la mise en ligne de ses vidéos, elle se met à recevoir des dizaines d’insultes. «Des gens allaient écrire sur toutes mes publications, même les anciennes, pour me dire que je disais n’importe quoi, que j’avais mal fait mes recherches, que j’étais incompétente», me dit-elle au bout du fil. C’est que quelqu’un, dans un groupe de Québécois qui suivent la diète cétogène, avait partagé le lien de ses vidéos, en incitant à une rétorque massive. Une campagne s’est même organisée pour nuire à sa réputation sur sa page Facebook, en lui donnant une étoile sur cinq. Les critiques visaient sa personne, pas ses propos.

Ne croyez pas que son exemple est unique.

La majorité de mes collègues qui se sont prononcées publiquement sur le sujet ont également subi les foudres de la communauté keto parce qu’elles n’endossaient pas cette façon de s’alimenter. Par exemple, des gens ont porté plainte à l’Ordre professionnel des Diététistes du Québec contre Isabelle Huot après une de ses chroniques sur la diète cétogène. «Il s’agissait de la même plainte copiée-collée, puis envoyée par différentes personnes. Dès que j’ai une tribune publique, ils se mettent ensemble pour m’attaquer et me nuisent considérablement», m’explique la nutritionniste et docteure en nutrition.

Il y a deux ans, j’ai également subi le même genre d’attaque massive de personnes véganes à la suite d’une chronique où je remettais les pendules à l’heure concernant What the health, un documentaire alarmiste exagérant les méfaits de la viande.

Pourquoi je ne parle jamais de la diète cétogène ? Parce que je n’ai pas de temps à perdre à gérer les centaines de messages que je vais inévitablement recevoir et parce que je n’ai pas envie d’être victime d’une nouvelle attaque organisée.

Les modes alimentaires sont-elles de nouvelles religions ?

Les injections de vitamine C ou la diète cétogène ne sont que des exemples de ces communautés créées autour d’une idéologie liée à la santé. Au départ, ça peut être la promesse de la santé qui attire. Mais ces clans remplissent probablement d’autres besoins pour certaines personnes.

«J’ai l’impression que la diète cétogène, c’est comme une secte maintenant. Ce n’est plus juste une diète, c’est un mouvement. C’est leur identité», me confie Cynthia Marcotte.

Elle tient quelque chose.

Les diètes sans gluten, hypotoxique et paléo ont également connu leurs heures de gloire et rassemblé des hordes de fanatiques. Pour certaines personnes, la façon de s’alimenter transcende le contenu de l’assiette et devient carrément qui ils sont : «je suis paléo», «je suis sans gluten», «je suis keto»…

Ainsi, lorsque des vulgarisateurs scientifiques avancent des arguments contre de telles modes alimentaires, ces adorateurs n’ont pas l’impression que c’est la science qui est mise à l’épreuve. Non, ce sont leurs croyances, leur identité. Leur réaction est donc d’attaquer le messager plutôt que ses arguments.

Mais la science, ce n’est pas une croyance. Ce n’est pas une religion. Elle ne devrait pas être utilisée pour combler un besoin de spiritualité… Il FAUT critiquer la science pour avancer. C’est ce qui fait sa force! Au contraire, c’est lorsqu’on refuse d’entendre des arguments rationnels, parce qu’ils vont à l’encontre de nos croyances, que le danger de tomber dans les pièges des charlatans est le plus grand.

Combien de scientifiques hésitent à se positionner sur des sujets par crainte de représailles ? Combien de vulgarisateurs ont eu besoin de se retirer des médias pour protéger leur santé mentale ?

Au final, ce qui est le plus dommage de cette histoire, c’est que c’est la population en général qui perd. Car ces formes d’intimidation organisée nous privent de chiens de garde qui tentent simplement de nous protéger contre ceux qui veulent nous injecter ou nous faire avaler n’importe quoi.

Ce texte est d'abord paru sur le blogue de Bernard Lavallée, «Le nutritionniste urbain». Reproduit avec permission.

«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.