Points de vue

Prostitution/travail du sexe: nous étions là!

Les signataires de ce texte étaient présentes à l’assemblée générale extraordinaire du 28 octobre dernier au cours de laquelle furent adoptées cinq résolutions sur la prostitution/industrie du sexe. Ce sujet, très controversé, est source de tensions et de divisions au sein de la FFQ depuis plusieurs années, mais sans que la cohabitation de courants antagonistes ne soit remise en question.

Elle ne le fut pas davantage lors de cette assemblée. Mais depuis, nous assistons à une déferlante de condamnations toutes plus sévères les unes que les autres, plusieurs fondées sur des interprétations, que nous jugeons incomplètes, voire erronées.

Certes, il aurait été souhaitable et facilitant d’amorcer ce débat en le situant dans une perspective historique, ce qui aurait permis de profiter de la richesse des réflexions et expériences passées, encore pertinentes aujourd’hui. Rappelons que la FFQ a été abolitionniste depuis sa fondation. À la suite d’une longue démarche de réflexion et de consultation amorcée dès 1999, la FFQ a reconnu qu’il existe bel et bien, au sein des mouvements féministes au Québec et à travers le monde, deux grands courants - abolitionniste et réglementariste - et en a pris acte. Mais en 2000, Stella, organisme de défense des droits des travailleuses du sexe, a été admise à titre de membre associative, ce qui allait bouleverser la donne.

Par ailleurs, l’identification d’enjeux communs à ces courants a permis des alliances ponctuelles: décriminalisation des femmes pratiquant la prostitution/travail du sexe, lutte contre les violences et l’exploitation sexuelle dans l’industrie du sexe, lutte contre la pauvreté et la précarité, volonté commune de revoir le rapport à la sexualité, lutte en vue d’éliminer la domination patriarcale, etc. En 2002, la FFQ adopte 15 propositions en vue d’assurer entre autres tant le respect des droits humains des femmes qui sont dans la prostitution/travail du sexe, que leur accès à des recours et services contre les violences. En 2006, alors que des membres voulaient que la FFQ «choisisse», l’assemblée générale a plutôt décidé majoritairement de soutenir les deux courants, tout en poursuivant les réflexions sur ces enjeux.

Le jugement de la Cour suprême dans l’affaire Bedford en 2013, puis l’adoption de la Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation (C-36) l’année suivante, allaient intensifier le besoin d’une réflexion renouvelée. Mais par la suite, les quelques tentatives de la FFQ pour approfondir sa réflexion et créer des espaces de dialogue ont hélas échoué, en raison notamment d’une polarisation telle que toute discussion ou débat se sont avérés impossible.

Lors de l’assemblée générale spéciale, nous n’avons assisté à aucune remise en question de la position adoptée en 2006, mais plutôt à une tentative de s’en rapprocher. Jugeant la proposition initiale ambiguë, c’est-à-dire trop favorable pour certaines au courant réglementariste et pour d’autres, trop partiel face au courant abolitionniste, plusieurs membres individuelles et associatives dont la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) ont fait des amendements qui ont été acceptés à la majorité, y compris par Stella. À nos yeux, ces résolutions ne sont pas une prise de position justifiant la prostitution/industrie du sexe, et encore moins une négation de la violence exercée envers les femmes dans l’industrie du sexe, comme certaines critiques l’ont soutenu.

Une majorité de membres a voté en faveur de ces résolutions pour plusieurs raisons: exprimer leur solidarité avec les femmes dans la prostitution/l’industrie du sexe, peu importe qui elles sont; reconnaître à toute femme la capacité de nommer sa réalité, de choisir le sens qu’elle donne à sa vie et à son expérience, aussi mince que soit sa marge de manœuvre et par conséquent reconnaître que des femmes peuvent y être de leur plein gré, ce qui est nié par de nombreuses personnes; et surtout, réaffirmer leurs droits fondamentaux en tant qu’êtres humains, lutter solidairement contre les violences qui leur sont faites et contribuer à éliminer la stigmatisation, la marginalisation et l’exclusion dont elles sont l’objet.

En fait, lors de cette assemblée, nous avons plutôt assisté à un certain rééquilibrage entre les deux courants qui traversent la FFQ, en accordant une valeur et une légitimité à la parole des travailleuses du sexe dans ce débat et en refusant de les réduire au seul statut de victimes. À cet égard, la levée de boucliers qui s’en est suivie ne devrait pas nous surprendre, plusieurs n’hésitant pas à en déduire que la FFQ venait de se prononcer en faveur du travail du sexe.

Évidemment, il aurait fallu plus de temps et une meilleure préparation, pour saisir la réalité de l’industrie du sexe et des femmes qui y travaillent dans toute leur complexité. Mais l’adoption de ces résolutions par des féministes appartenant aux deux courants devrait permettre d’ouvrir des voies de passage en sortant de cette polarisation paralysante. Nous invitons les membres du conseil d’administration de la FFQ et sa présidente à faire preuve de sagesse et de prudence dans l’interprétation et l’utilisation politique qu’elles feront de ces résolutions afin d’éviter une cristallisation des postures et pire encore, un éclatement de la FFQ. Dans les circonstances, elles doivent impérativement exercer leur devoir de réserve afin que toutes les femmes membres de la FFQ se sentent entendues et respectées, peu importe leur position.

Soyons claires: les désaccords vont continuer, car le conflit est au cœur de la démocratie et en garantit la vitalité. Le rôle de la FFQ au sein de la société québécoise est de «fédérer» c’est-à-dire de rassembler le plus grand nombre de groupes féministes et de féministes en vue de créer un rapport de force pour la défense des droits de toutes les femmes. Le pari audacieux que la FFQ essaie de relever depuis maintenant près de vingt ans concernant la prostitution/travail du sexe est de maintenir une cohabitation conflictuelle au sein de l’organisme. Il consiste aussi  à explorer des pratiques novatrices de démocratie participative et délibérative permettant de débattre, d’approfondir les diverses approches théoriques de cette problématique, de se confronter, et surtout de construire avec les membres des positions que toutes pourraient défendre. Laissons au temps le temps de travailler sans rien cadenasser. L’unité et la diversité qui font la force de la FFQ en dépendent.

Gisèle Bourret

 Louise Desmarais 

Élisabeth Germain

Lorraine Guay

Membres individuelles de la FFQ


Points de vue

Hommes en détresse: démystifier l’aide psychosociale

L’aide psychosociale offerte par les psychologues, les travailleurs sociaux et les intervenants en santé mentale œuvrant dans le milieu communautaire et le réseau de la santé peut vraiment être utile et faire une différence lorsqu’une personne vit de la détresse psychologique. Encore faut-il que la personne qui souffre fasse un pas vers la demande d’aide et que cette aide soit disponible.

Chez les hommes, cette situation pose un défi particulier, car ils sont souvent réticents à consulter, particulièrement en matière d’aide psychosociale. Selon un sondage SOM tout récent réalisé pour le compte du Regroupement provincial en santé et bien-être des hommes, près d’un homme sur quatre (22%) pourrait vivre de la détresse psychologique, alors que seulement 12% rapportent avoir consulté un intervenant psychosocial au cours des douze derniers mois.

Ce sondage fait suite à un premier coup de sonde, effectué en 2014, qui visait à identifier les freins à la demande d’aide. Afin d’améliorer l’accessibilité et la qualité des services pour les hommes en détresse, il était cette fois-ci crucial de mieux comprendre ce qui aiderait les hommes à consulter et à mieux connaître leurs préférences en matière de services. Le sondage fournit des pistes très intéressantes à cet égard.

D’abord, il faut démystifier tout ce qui entoure l’intervention psychosociale. Pour les hommes, le facteur le plus important au moment de consulter, c’est de sentir que l’intervenant pourra réellement les aider à régler leur problème. Qu’au-delà de l’écoute, ils recevront des outils concrets et des conseils donnés par des intervenants crédibles. Bref, ils ont besoin de savoir à quoi s’attendre. Il reste encore beaucoup de travail à accomplir pour faire connaître l’intervention psychosociale, comment elle fonctionne, sa pertinence et son efficacité.

Une fois que les hommes réalisent qu’ils ont besoin de consulter, c’est important pour eux de savoir où s’adresser, savoir quelles sont les ressources à leur disposition. Or, il n’existe actuellement aucun site internet spécialisé qui répertorie et présente l’ensemble des ressources destinées aux hommes. Un tel outil — la modalité de communication préférée par les participants au sondage — devrait être développé en priorité.

Une fois que l’homme a décidé de consulter, il faut évidemment diminuer le plus possible les barrières à l’accès, notamment financières. La gratuité des services ou le faible coût arrive au premier rang des facteurs aidant à la consultation. Pour les anglophones, notons qu’il est primordial que les services soient offerts dans leur langue maternelle.

Le sondage démontre également à quel point le fait d’offrir une réponse immédiate et de faire un suivi serré de chaque demande peut faire une différence. Si son appel arrive sur une boite vocale, un homme sur quatre (24%) affirme qu’il laisserait tomber sa demande d’aide. S’ils doivent être mis sur une liste d’attente, 70% des hommes souhaitent qu’on les rappelle régulièrement pour prendre de leurs nouvelles. C’est aussi très important pour les hommes de pouvoir développer une relation de confiance avec l’intervenant. Les deux tiers (65%) préfèreraient qu’il y ait une relation de continuité avec un même intervenant, quitte à devoir attendre avant de commencer l’intervention.

Enfin, il faut souligner que les médecins ont un pouvoir d’influence important. Les hommes estiment à 80% la probabilité de consulter un intervenant psychosocial si un médecin le leur recommandait. L’influence du médecin est plus grande que celle de la conjointe ou du conjoint (70%) et des amis (60%).

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a rendu public, le 22 août 2017, un Plan d’action ministériel en santé et bien-être des hommes. Ce plan prévoit des investissements pour, entre autres, «améliorer l’accessibilité aux services et mieux répondre aux besoins des hommes et des garçons, notamment en contexte de vulnérabilité». Les résultats de ce sondage, nous l’espérons, pourront soutenir le développement de nouvelles stratégies pour faciliter la demande d’aide des hommes en détresse.

Pour consulter les résultats complets du sondage:

www.rpsbeh.com/sondage.html

Janie Houle, Ph.D, psychologue communautaire

Professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal


Raymond Villeneuve

Administrateur du Regroupement provincial en santé et bien-être des hommes

Points de vue

La transition écologique a besoin d’un ancrage législatif et juridique

Depuis quelques jours, le Québec vibre à l’appel de la transition écologique. Les experts sont unanimes : notre mode de vie actuel met en péril notre propre survie et un changement drastique s’impose. Pour Dominic Champagne et une part grandissante de la population du Québec, les discours sur les changements climatiques et les vœux pieux doivent impérativement se traduire en actions concrètes. Devant l’inaction des gouvernements et l’incohérence des politiques publiques, on mise aujourd’hui sur l’action citoyenne pour affronter les défis des changements climatiques, la pollution chronique des écosystèmes, la destruction inéluctable des habitats naturels et la disparition de la biodiversité.

Comment aborder ce problème et quelles solutions devons-nous mettre de l’avant? Il est évident que la solution passe par un engagement déterminé de chacun de nous à participer à l’effort collectif par des actions individuelles concrètes visant à réduire notre empreinte écologique, notre impact sur l’environnement. Il y a quelques années déjà, le regretté Pierre Dansereau préconisait l’austérité joyeuse; le docteur Serge Mongeau appelait à  la simplicité volontaire et  tout récemment le comptable Pierre-Yves McSween nous posait la question «en as-tu vraiment besoin?» 

Nos actions individuelles peuvent certainement orienter le développement dans une voie plus responsable, plus soutenable, mais l’action des gouvernements est essentielle au changement. Les organismes publics et les ministères agissent en fonction des lois qui définissent leur mandat. En 2006, le Québec a adopté une loi sur le développement durable très avant-gardiste qui oriente l’action gouvernementale. En vertu de cette loi, les entités gouvernementales doivent «tenir compte» des principes de développement durable dans toutes leurs interventions. Il nous faut désormais les obliger à «appliquer» ces principes. Une modification de la loi s’impose donc.

Par ailleurs, la loi sur le développement durable exige des ministères l’adoption de plans d’action de développement durable. L’ambition de ces  plans d’action doit être révisée à la hausse et leur mise en œuvre doit être accélérée. Le gouvernement doit également adopter un décret qui oblige les municipalités, les établissements d’enseignement et de santé qui jusque-là n’étaient simplement qu’invités à le faire, à adopter et mettre en œuvre des plans d’action concrets pour une transition écologique. Les entreprises doivent aussi être encouragées dans cette voie. 

La transition écologique constitue une opportunité exceptionnelle de renforcer l’efficience et la compétitivité de notre économie, d’assurer notre résilience face au changement et d’améliorer de façon durable notre qualité de vie dans une perspective d’équité intergénérationnelle. Agissons maintenant.

Jacques Prescott 

Professeur associé à la Chaire en Éco-conseil de l’Université du Québec à Chicoutimi.  Ex-fonctionnaire au ministère de  l’Environnement, il a coordonné l’élaboration de la première stratégie de développement durable du Québec.


La caricature de Côté du 17 novembre 2018

La caricature de Côté du 17 novembre 2018
André-Philippe Côté