«Pendant que toute notre société se fragilisait dans une vie où la simple malchance entraînait des conséquences toujours plus épeurantes, la finance profitait et nous dictait comment vivre», écrivent Sol Zanetti et Catherine Dorion (photo) et leur collègue Manon Massé de Québec solidaire.
«Pendant que toute notre société se fragilisait dans une vie où la simple malchance entraînait des conséquences toujours plus épeurantes, la finance profitait et nous dictait comment vivre», écrivent Sol Zanetti et Catherine Dorion (photo) et leur collègue Manon Massé de Québec solidaire.

Vous avez raison d’être en colère

Catherine Dorion, Manon Massé et Sol Zanetti
Catherine Dorion, Manon Massé et Sol Zanetti
Québec Solidaire
POINT DE VUE / Il y a quelque chose de l’amnésie volontaire à inviter un peu partout comme expert, pour exprimer tout bonnement ses vues sur la crise, l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette. Faut-il rappeler qu’il est l’un des principaux artisans de la fragilisation extrême de nos CHSLD, celle-là même qui a permis à la détresse de s’y répandre depuis des années et d’exploser aujourd’hui? Faut-il rappeler que non seulement lui, mais tous nos gouvernements depuis 20 ans savaient? 

«Le personnel des [...] CHSLD du réseau public n’arrive plus à fournir que les deux tiers de l’assistance de base que requièrent les personnes âgées.» (1999, Le Devoir)

«On avait le choix entre les bourrer pour aller plus vite ou bien en nourrir plusieurs à la fois et leur laisser le temps d’avaler.» (2000, La Presse)

«Sur 40 CHSLD, les inspecteurs ont relevé des lacunes importantes dans le tiers de ces centres.» (2007, La Presse)

«On ne peut plus tenir pour acquis que les résidents des CHSLD reçoivent les soins d’hygiène de base auxquels ils ont droit, déplore la protectrice du citoyen dans un rapport dévastateur.» (2018, Le Soleil)

«C’est dégueulasse. Je suis brisée par mon métier, j’ai honte de la pauvreté des soins que je prodigue. Mon système de santé est malade et mourant. Les employés tombent comme des mouches. Le mal est physique et mental. Mais hey, la réforme est un succès.» (2018, Facebook d’Émilie Ricard)

Cette maltraitance organisationnelle, cette négligence criminelle, nos ministres des 20 dernières années ne faisaient pas que la connaître. Ils l’opéraient. 

Pourquoi donc? Parce que l’air du temps était à l’austérité, et que nos ministres n’avaient pas de colonne face à l’air du temps. Parce que les grands bonzes des institutions économiques internationales poussaient sur tous les gouvernements du monde pour réduire les impôts, couper dans les services publics, déréguler la finance et ouvrir grand la porte au privé. Et même si dès 2002, l’ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz, avec une pléthore d’autres grands économistes, se revirait de bord en montrant du doigt les conséquences sociales dévastatrices des politiques d’austérité, il semble bien que beaucoup de gouvernements, dont le nôtre, n’aient pas reçu le mémo. 

Et pendant que toute notre société se fragilisait dans une vie où la simple malchance entraînait des conséquences toujours plus épeurantes (un enfant aux besoins particuliers sans services adéquats, un adolescent oublié de la DPJ, une mère alzheimer en CHSLD…), la finance profitait et nous dictait comment vivre.

Mais ça n’a pas toujours été comme ça. De la Révolution tranquille jusqu’aux années 1990, l’État a joué un rôle de plus en plus important auprès de nos aînés. Ce n’est qu’après le référendum de 1995 que le PQ de Lucien Bouchard a envoyé valser une large part des services aux aînés vers le privé, qui a commencé à engranger des profits monstres sur le dos du pauvre monde. Du pauvre monde souvent peu visité par leur famille et parfois un peu mêlé (le jackpot, parce que du monde comme ça, c’est pas trop capable de se plaindre quand le service est mauvais). Quant aux CHSLD publics, il fallait, pour donner un coup de pouce au privé, les rendre le moins attrayant possible. Mission accomplie!

Le PLQ a repris le flambeau du PQ avec un enthousiasme dangereux. Voilà donc l’œuvre des années péquistes et libérales : compressions, mises à pied, réduction des services, centralisation délétère en structures toujours plus grosses et plus abrutissantes, conditions de travail minables et temps supplémentaire obligatoire érigé en norme... Ajoutez à ça un mépris anti-syndical ouvert de la part de quelques faiseurs d’opinion parmi les plus populaires au Québec, et vous avez la recette parfaite pour toute la souffrance que nous récoltons aujourd’hui. 

Oh, ce ne sont pas les plus riches qui ont fini dans les pires conditions. Des gens ordinaires, ceux qu’on appelle nos héros et nos anges gardiens aujourd’hui. Des livreurs de bouffe, des préposées aux bénéficiaires, des concierges, des commis d’épicerie. « Ceux qui ont bâti le pays littéralement », disait Michel Chartrand (où es-tu, Michel?) Ceux à qui on lance des fleurs dans les rares moments où on se rend compte qu’on est rien sans eux. Mais quand ils vieillissent et qu’on n’en a plus besoin...

Le Québec est l’une des sociétés qui va dorénavant vieillir le plus vite dans le monde. Qui a pensé à ça, dans nos ministres? Qui a fait un plan sur 20 ans qui puisse nous sortir de la fragilité inacceptable dans laquelle le discours austéritaire et anti-syndical nous ont mis? La CAQ ne semblait pas, avant la crise, s’orienter plus intelligemment que les deux partis qui l’ont précédée.

Maintenant, évidemment que ça prend une commission d’enquête, évidemment qu’il nous faudrait un type complètement différent de ministres de la santé et des aînés (pourquoi pas une préposée aux bénéficiaires en CHSLD, par exemple?) Mais ça prendra plus que ça. Les vrais résultats de l’austérité nous pètent dans la face. Des histoires comme la mort de la petite fille de Granby, il y en aura d’autres. Des histoires d’aînés mourants déshydratés et abandonnés dans leur détresse et leurs selles, il y en aura encore. L’an prochain, c’est un autre type de personnes qui s’ajouteront aux groupes qui prennent la claque. 

Il n’y a pas d’autre solution qu’un grand refinancement de nos services publics et une décentralisation massive du réseau. De bonnes jobs, de bonnes conditions et la capacité pour les travailleurs d’avoir un réel impact sur le monde. Voilà qui pourrait sérieusement relancer l’économie dans toutes nos régions. La CAQ aura-t-elle le courage de le reconnaître?

Et lâchez-nous avec le privé et les baisses d’impôt. Il est où, le profit à faire avec des gens âgés qui ont besoin de soins et qui ne sont pas riches, malgré les décennies de labeur essentiel qu’ils ont donné à la société? Il n’y en pas, de profit à faire. Il n’y a qu’un devoir moral, culturel, il n’y a que des valeurs partagées, l’amour et la compassion pour l’autre, sans lesquels le Québec ne serait plus rien.