Manifestation lors de la première de SLAV, à Montréal, le 26 juin

Vous avez dit «privilège»?

ÉDITORIAL / Dans la foulée de l’intense (et disproportionnée) polémique qui a suivi l’annulation du spectacle SLAV, plusieurs voix ont réclamé un débat public au sujet du «privilège blanc». Et il est vrai que les inégalités raciales ou ethniques sont un problème au Québec, comme dans d’autres sociétés. Alors parlons-en…

C’est un drôle de concept que celui de «privilège blanc», apparu vers le milieu du XXe siècle avec le mouvement des droits civiques aux États-Unis et le fort courant anticolonialiste qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. Dans les colonies que les puissances européennes soutenaient en Afrique et en Asie, où de petites minorités caucasiennes possédaient et dirigeaient presque tout, il y avait clairement un «privilège blanc».

Mais il nous semble maladroit d’appliquer ce concept aux sociétés occidentales actuelles, pour deux raisons. La première, c’est qu’un privilège, et tous les dictionnaires concordent sur ce point, est un avantage ou un droit particulier accordé à une personne ou un groupe. Alors par définition, si cet avantage est conféré à une majorité, alors il cesse d’être particulier et ne peut pas être un privilège. Dans une société comme le Québec, où les minorités visibles représentent 13 % de la population, le statut et les conditions socio-économiques des blancs ne peuvent donc pas être considérés comme des privilèges: ils sont la norme, simplement.

Cela ne signifie aucunement que les inégalités raciales et les préjugés ne sont pas un problème qu’il urge de régler, ici comme ailleurs. Nous avons [déjà affirmé ici: bit.ly/2mlkxkp] et nous maintenons qu’il existe un «racisme systémique» chez nous. Une étude du Conference Board a montré récemment que les gens des minorités visibles qui sont nés au Canada (et qui n’ont donc pas de problème de langue, d’adaptation ou de reconnaissance des diplômes) touchent des revenus d’emplois 19,7 % moindres que ceux de la majorité blanche, en moyenne. 

Que ce soit la conséquence de préjugés raciaux, de ce que les sociologues appellent reproduction sociale (la tendance à rester dans la même classe sociale de génération en génération) ou d’un mélange des deux, il faudra bien un jour accepter d’admettre qu’il y a chez nous un système social qui perpétue les inégalités sur la base de la couleur de la peau. Le même phénomène a beau s’observer ailleurs qu’au Québec, ce n’est que le comportement d’une majorité responsable que de reconnaître son existence et de travailler à y mettre fin.

Toutefois, l’expression «privilège blanc» nous apparaît mal choisie pour désigner cette réalité. On peut l’appeler discrimination raciale, racisme systémique, minorités désavantagées, les options ne manquent pas. Mais le statut d’une majorité ne peut pas être un «privilège».

Le terme est d’autant plus navrant qu’il sous-entend que la lutte anti-raciste va enlever quelque chose aux Blancs ce qui, et c’est notre deuxième point, est contre-productif. Encore une fois, dans un contexte colonial où, par exemple, une infime minorité posséderait 90 % des terres, l’idée de retirer des choses (propriétés, droits, statut spécial, etc.) à ce petit groupe a du sens. Mais dans une société où la majorité est blanche, le chemin vers l’égalité et la justice n’implique pas que l’on soutire quoi que ce soit aux Blancs : le but est de donner aux Noirs, Latinos, Asiatiques et Autochtones le même accès à la condition socio-économique de la majorité.

Alors il n’est nul besoin de risquer de braquer une partie de la majorité en sous-entendant, comme le fait l’expression «privilège blanc», qu’on va leur enlever quelque chose.