Plus de Canadiens que jamais vivent seuls, et ce mode de vie est, pour la première fois, le plus populaire de l’histoire du pays. Jamais les personnes vivant seules n’ont été aussi nombreuses qu’en 2016 au Canada.

Vivre ensemble, mais chacun de son côté?

Chez les Celtes, lors du solstice d’hiver, la tradition voulait que l’on décore un arbre pour marquer le renouveau. Et depuis, autour du sapin, la féérie de Noël invite au rapprochement avec les siens et au partage avec l’étranger. Dans la tradition celte encore, l’intimité et sa limite sont représentées par la figure animale du hérisson. Pour éclairer le paradoxe du vivre ensemble au pays, gardons à l’esprit l’image de cet animal, symbole mythique de l’intimité laborieuse.

Le Canada fait la promotion à tout vent de l’inclusion, de la cohabitation harmonieuse des cultures, des religions et des différents genres sexuels. Ce pays sanctuaire, réputé champion de l’accueil et de la coexistence fait l’envie à l’international... Pourtant, et c’est là tout le paradoxe, ce même pays qui communie dans les délices du vivre ensemble et entonne des hymnes à l’amour universel est aussi celui où le vivre en solo atteint aujourd’hui un sommet inégalé. Plus de Canadiens que jamais vivent seuls, et ce mode de vie est, pour la première fois, le plus populaire de l’histoire du pays. Jamais les personnes vivant seules n’ont été aussi nombreuses qu’en 2016 au Canada. «C’est une première, bien que l’augmentation ait été constante», constatait le démographe Jonathan Chagnon, de Statistique Canada, il y a quelques mois. Selon les données du recensement 2016, 28 % des ménages canadiens sont composés d’une seule personne devançant les couples avec des enfants. Le Québec se distingue à ce chapitre avec 33,3 % des ménages. Le taux élevé de séparation et de divorce constitue un facteur important du remodelage des ménages. Le mariage y apparaît plus impopulaire que jamais.

Il y a lieu de s’interroger sur ce paradoxe entre les idéaux communautaires et la vie individuelle réelle. Serions-nous proches du lointain, mais loin des proches? Aimons-nous l’humanité en général plutôt que nos proches en particulier? Le mantra du vivre ensemble fantasmé serait-il une élégante façon de nous dédouaner de notre difficulté individuelle à maintenir des relations stables avec nos proches? Serions-nous comme l’ami du starets Zosime de Dostoïevski qui ne pouvait vivre avec personne deux jours de suite dans une même chambre : «à ma grande surprise, plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier [...]. Dès que je sens quelqu’un près de moi, sa personnalité opprime mon amour-propre» (Les Frères Karamazov). Freud appellera cette détestation mimétique le «narcissisme des petites différences». Ce n’est pas parce qu’il y a trop de différences qu’il y a violence, c’est parce qu’il n’y en a pas assez. S’installe un transitivisme en miroir exaspérant où l’autre est tellement moi qu’il m’attire et m’annule tout à la fois, et vice versa.

Le philosophe Schopenhauer avait déjà formulé ce dilemme inhérent à l’intimité humaine par la parabole du hérisson. En hiver, les hérissons transis sentirent le besoin de se rapprocher les uns des autres pour se garantir du froid, mais, entravés par la douleur crée par leurs piquants, ils finirent, à force de patience et de vouloir, à trouver ensemble la bonne distance de compromis entre le froid et les piquants. Pour le philosophe, cette bonne distance représente la politesse et la modération nécessaires à la vie en commun. La cohabitation apaisée, médiatisée par la politesse, cette grâce de l’esprit (Bergson) trop souvent ringardisée, est malheureusement court-circuitée par la fluidité et l’instantanéité de nos solitudes planétaires interconnectées. À coup d’instagrames-clics et de profils multiples à fleur de likes frénétiques, nous nous retrouvons finalement «tout seuls ensemble» selon l’expression judicieuse de la chercheuse Sherry Turkle. Noël nous offre l’occasion de sortir de nos bunkers numériques d’in-différence et de concrétiser au quotidien, dans l’intimité réelle, les idéaux du vivre ensemble par des manières qui rendent possibles les égards réciproques. «De la douceur», nous soufflerait probablement le regretté Jean D’Ormesson.

Romain Gagné
Québec