Le président de Facebook, Mark Zuckerberg, a comparu devant les élus américains, la semaine dernière.

Vie privée: finie l’autoréglementation

ÉDITORIAL / Facebook ne vend pas les données que vous lui confiez. C’est ce qu’a affirmé à plusieurs reprises son président, Mark Zuckerberg, la semaine dernière, pendant ses deux journées de comparution devant les élus américains.

Mais si vous êtes au Palais de justice, parce qu’on vous demande d’agir comme juré, l’application va apparemment inclure votre nom dans la liste de suggestions à d’autres personnes, les avocats, les procureurs ou les visiteurs — de parfaits étrangers — qui se retrouvent au même endroit. 

C’est ce qu’a démontré un reportage du bureau d’enquête de QMI, par le journaliste Félix Séguin, qui nous rappelle à quel point le filet tendu par le réseau social ratisse tout, sans discernement. 

Le ministère de la Justice devra ajuster ses pratiques à cette nouvelle réalité, mais c’est le monde à l’envers. C’est à Facebook que devrait revenir la responsabilité de voir à ce que ses outils ne violent pas le droit à la vie privée, ou l’anonymat censé protéger les jurés. 

Les technologies de géolocalisation et de reconnaissance faciale, déployées par Facebook à une échelle planétaire, constituent une attaque frontale contre ce droit fondamental. Et nous devons répliquer à cette agression. 

Le Commissaire à la protection de la vie privée, Daniel Therrien, a comparu hier devant une commission parlementaire portant sur l’atteinte à la sécurité des renseignements personnels associée à Cambridge Analytica et Facebook. 

«Le temps de l’autorégulation est terminé», a-t-il déclaré. Le gouvernement doit «adopter des lois à la mesure du problème afin de réglementer l’économie numérique». 

Le Canada n’est pas seul à envisager cette conclusion. Le gouvernement britannique se penche lui aussi cette semaine, en commission parlementaire, sur la genèse de l’affaire Cambridge Analytica. 

Aux États-Unis, un juge a autorisé, lundi, un recours collectif contre Facebook alléguant que l’entreprise aurait violé le «Biometric Information Privacy Act» de l’Illinois avec sa technologie de reconnaissance faciale, lancée en 2010. 

En Californie, Facebook s’opposait à une initiative visant l’adoption d’une loi sur la protection des renseignements personnels qui donnerait aux citoyens le pouvoir de forcer toute entreprise à divulguer les renseignements qu’elle détient sur elle et d’empêcher cette entreprise de partager ou de vendre ces données. 

Facebook a changé son fusil d’épaule après la comparution de Mark Zuckerberg au Congrès, cédant à la pression publique, mais les compagnies Google, Comcast, AT & T et Verizon veulent toujours faire dérailler l’initiative, qui fera l’objet d’un référendum aux élections de novembre prochain. 

Facebook vient aussi de confirmer qu’elle accumule les données sur les personnes qui ne sont pas inscrites au réseau. Il suffit d’aller sur une page où le bouton «J’aime» est présent, même si la personne ne clique pas, et le réseau enregistre toutes les données associées à ce passage. 

À partir des données qu’elle possède, l’entreprise prétend pouvoir «prédire» les comportements, les choix des individus, avant même qu’ils aient été faits, avec un de ses produits : FBLearner Flow. 

«Géolocaliser quelqu’un, ça se fait avec un mandat de la cour» déclarait la juge Nicole Gibeault dans le reportage du Journal de Montréal. Comment justifier alors qu’une entreprise privée soit autorisée à amasser une telle masse de données, digne de la Stasi, dans la défunte Allemagne de l’Est?